Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)



PENSEUR ET RÉVOLUTIONNAIRE DE L'ANARCHISME 

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Paysan de souche et ouvrier de condition, manuel d’origine et intellectuel d’accession, praticien par profession et théoricien par vocation, pragmatique par tempérament et moraliste par caractère, économiste et sociologue par observation, politique et éducateur par induction, Proudhon apparaît comme un microcosme du peuple français. Sa naissance et sa vie revêtent par elles-mêmes une double et même signification historique : l’avènement du prolétaire à l’intelligence de sa condition et de son émancipation, l’émergence de la société industrielle dans sa dimension planétaire.

Dans une œuvre géniale, au foisonnement déconcertant, mais d’une cohérence interne rigoureuse, tous les sujets et les problèmes de l’humanité sont abordés avec un sens surprenant de la projection et de la prospective. « Je sais ce que c’est que la misère, écrit Proudhon. J’y ai vécu. Tout ce que je sais, je le dois au désespoir. » Une telle vie aurait pu faire un aigri. Une formidable santé physique et morale, une prodigieuse intelligence, un tempérament résolument pragmatique en firent un réaliste. Proudhon décide de consacrer sa vie « à l’émancipation de ses frères et compagnons » (lettre à l’académie de Besançon), et, face au monde établi, il se dresse comme « un aventurier de la pensée et de la science ». Science et liberté, socialisme scientifique et socialisme libéral, libéral car scientifique, et pluraliste parce que libéral : telle est l’originalité de la pensée de Proudhon, par rapport aux socialistes utopiques de son siècle et aux conséquences dogmatiques de la pensée scientifique de Marx. « La souveraineté de la volonté cède devant la souveraineté de la raison, et finira par s’anéantir dans un socialisme scientifique. » « La liberté est anarchie parce qu’elle n’admet pas le gouvernement de la volonté mais seulement l’autorité de la loi [...]. La substitution de la loi scientifique à la volonté [...] est, après la propriété, l’élément le plus puissant de l’histoire. » Proudhon écrit ces lignes en 1840 (Premier Mémoire sur la propriété ). Le premier, il forge et applique le concept de socialisme scientifique et lui oppose, dès 1846, le nouveau terme de « socialisme utopique ». Ce socialisme scientifique se fonde sur « une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement appliquée ». « La société produit les lois et les matériaux de son expérience. » Aussi la science sociale et le socialisme scientifique sont-ils, corrélativement, autodécouverte et auto-application par la société réelle des lois inhérentes à son développement. « La science sociale est l’accord de la raison et de la pratique sociale » (Contradictions économiques , 1846) ; leur séparation est donc la cause de toutes les utopies et de toutes les aliénations : « Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science. À ce double titre je suis socialiste », écrit-il (Voix du peuple , 4 déc. 1848). La même logique qui transforme le socialisme critique en socialisme scientifique conduit celui-ci à être un socialisme libéral. Pour éliminer l’arbitraire capitaliste, le socialisme tend à une collectivisation sociale. Parallèlement, pour supprimer l’arbitraire étatique, il amène une libéralisation sociale. C’est à la société tout entière s’autogérant et s’auto-administrant qu’il appartient de préparer et d’instaurer cette « révolution permanente » (Toast à la révolution ), cet évolutionnisme révolutionnaire, et d’inférer du pluralisme organique social un pluralisme organisateur. La clé de la pensée proudhonienne ne réside pas dans un apriorisme intellectuel, un dogme métaphysique, mais dans une théorisation fondée sur l’observation scientifique : le pluralisme. En effet, « le monde moral (social) et le monde physique reposent sur une pluralité d’éléments ; et c’est de la contradiction de ces éléments que résultent la vie, le mouvement de l’univers », la possibilité de la liberté pour l’homme et la société. « Le problème consiste non à trouver leur fusion, ce qui serait la mort, mais leur équilibre sans cesse instable, variable comme le développement des sociétés » (Théorie de la propriété , 1865). L’antagonisme autonomiste et l’équilibration solidariste sont « la condition même de l’existence » : sans opposition, pas de vie, pas de liberté ; sans composition, pas de survie, pas d’ordre. Le pluralisme est donc l’axiome de l’univers ; l’antagonisme et l’équilibration, sa loi et sa contre-loi (La Guerre et la paix , 1861). Le monde, la société sont pluralistes. Leur unité est une unité d’opposition-composition, une union d’éléments diversifiés, autonomes et solidaires, en conflit et en concours. De ce pluralisme physique et sociologique effectif, Proudhon induit un pluralisme social efficient.

Le pluralisme de Proudhon explique le déroulement logique de son œuvre. Sa critique de la propriété capitaliste vise un « atomisme » individualiste (doctrine qui ne voit dans la société qu’une addition d’individus) d’où découlent la négation de l’existence réelle de la productivité propre des « êtres collectifs » et l’attribution indue aux seuls capitalistes du surplus productif engendré par la « force collective » (théorie de la prélibation capitaliste). Sa condamnation de l’absolutisme étatique, de droite ou de gauche, est celle d’un totalitarisme social, système qui nie les manifestations autonomes des personnes collectives et individuelles ; d’où sa conception de l’État comme une collectivité dominante, un appareil bureaucratique, et par suite l’attribution indue à ce dernier des « forces publiques » propres aux collectivités et personnes de base (théorie de la plus-value étatique). Sa double attaque contre le spiritualisme intégriste avant la lettre et le matérialisme intégral vise un même unitarisme dogmatique érigeant en principe dominateur un seul élément de la pluralité sociale. Il n’est jusque dans ses diatribes pédagogiques où, dénonçant « séparation de l’intelligence et de l’activité », « de l’écolage et de l’apprentissage », de l’homme « en un automate et un abstracteur », il combat l’absolutisation, négation de la relation pluraliste (théorie critique du mysticisme idéaliste et matérialiste). Un réalisme plénier, respectant la diversité et le développement antinomique des êtres et des choses, domine sa pensée. L’anarchie (autogestion négative) ou négation de l’autorité de l’homme sur l’homme constituait l’antisystème de Proudhon : l’anticapitalisme, « ou négation de l’exploitation de l’homme par l’homme », l’anti-étatisme, « ou négation du gouvernement de l’homme par l’homme », l’antithéisme (antimysticisme de l’esprit et de la matière), ou « négation de l’adoration de l’homme par l’homme », en étaient les corollaires.

L’autogestion ou affirmation de la liberté de l’homme par l’homme, constitue la méthode positive de Proudhon.

Les théories du réalisme social et de la dialectique sérielle sont la statique et la dynamique du travaillisme pragmatique. Le travail et ses lois (division, communauté d’action) créent et structurent la société, suscitant une pluralité d’êtres collectifs. Par le réalisme social ou théorie des êtres collectifs, Proudhon affirme la réalité et les lois propres des groupes et de la société. C’est « l’idée mère de la sociologie » (C. Bouglé), dont la paternité lui est indiscutablement attribuable (G. Gurvitch). « Les collectivités sont aussi réelles que les individualités [...] ; la société est un être réel [...]. Il a donc ses lois et rapports que l’observation révèle » : la « force collective », la « raison collective » et la « foi collective » (Pornocratie ).


Dans la pensée proudhonienne, les théories du justicialisme idéo-réaliste et, en premier lieu, l’idéo-réalisme s’articulent au lien qui unit la pensée et l’action. Toute idée a sa source dans un rapport réel révélé dans une action et perçu ainsi par l’entendement. Le travail, « action intelligente de l’homme en société sur la matière », est cette révélation par excellence. « Toute idée naît de l’action et doit retourner à l’action, sous peine de déchéance pour l’agent » (La Justice , 1858). Mais l’idée, par l’effort libre d’une intelligence fidèle à la réalité, peut devenir « complément de création, création continuée opérée par l’esprit à l’image de la nature » (Création de l’ordre ). Ainsi, matière et esprit, hommes et sociétés sont, par l’action même du travail, englobés indissolublement dans une dialectique créative où « les choses sont les types des idées », et les idées « impression de la réalité sur l’entendement ». Cette conception imprègne sa pédagogie travailliste (méthodes actives, jonction entre l’apprentissage et l’écolage, formation polytechnique, intégration de l’éducation dans la pratique sociale).

La théorie de la justice comme idée force et équilibration des forces est un corollaire de l’idéo-réalisme. Contre-loi de l’antagonisme, « équilibre entre les forces libres » (Théorie de la propriété , 1865), « la justice n’est pas un simple rapport, conception abstraite, fiction de l’entendement ou acte de foi, elle est une chose d’autant plus réelle qu’elle repose sur des réalités » (La Justice ). Loi de l’univers physique, elle est équilibration, rapport des forces ; loi sociale, elle est réciprocité, rapport de solidarité ; loi intellectuelle, elle est équation, rapport d’égalité ; loi morale, elle est équilibre des droits et des devoirs, rapport de dignité ; loi idéale, elle est idéo-réalisation, rapport idéalisé. Dans le monde intellectuel, social et moral, cette loi pourtant immanente aux hommes et aux groupes peut être bloquée par l’action même d’une liberté imaginative capable d’engendrer artifice, arbitraire et idéomanie. Mais par sa réalisation au moyen du travail social, et par son idéalisation au moyen de la raison sociale, cette force immanente développée en culture, pratique sociale, morale et révolutionnaire, peut s’imposer comme loi idéo-réaliste.

La théorie du réalisme moral et esthétique s’enchaîne à la précédente. La morale et l’esthétique sont d’essence sociale et résultent de l’idéo-réalisation des rapports sociaux sur lesquels elles réagissent à leur tour.

Dans la théorie connexe de l’histoire négation-révélation , l’histoire est « l’éducation dynamique de l’humanité » dans son double mouvement de réalisation par le travail et d’idéalisation par la justice. Elle a pour fonction de démentir « les erreurs de l’humanité par leur réduction à l’absurde » (Deuxième Mémoire ) et « de nous révéler le travail de la création de l’ordre et l’émersion des lois » (Création de l’ordre ). La théorie du progrès-regrès est son corollaire : « Toute société progresse par le travail et la justice idéalisée. Toute société rétrograde par la prépondérance de l’idéal », c’est-à-dire « l’idéalisme » (La Justice ) : il n’y a pas de théorie automatique du progrès, mais une pratique des rétrogradations ou une perte du réel. Elles adviennent quand l’idéalisme imaginatif et le dogmatisme idéomane abusent la liberté et oublient la réalité du travail et de la justice pour « des idéalités politiques et sociales ».

La théorie de la liberté comme force de composition est le point de départ et l’aboutissement du justicialisme idéo-réaliste. La liberté est rendue possible par le jeu de la pluralité des forces antagonistes de l’univers physique, social et personnel ; elle devient effective par l’homme qui maîtrise ce jeu ; elle est efficace par la multiplication des relations sociales, l’engrenage de toutes les libertés ; elle accède à l’efficience par son équation avec la justice, envisagée comme commutation sociale de toutes les libertés. Seule la liberté efficiente, qui implique la morale et l’éducation, est liberté plénière. À tous les autres stades, elle peut dégénérer en arbitraire individuel et collectif. À la fois pacte, justice mutuelle et force de composition (avec le réel pluraliste, l’individuel antagoniste, le social relatif, le moral « obligatif »), la liberté forme un jeu ayant ses règles. Leur application permet l’émergence de l’être progressif, l’arbitrage de sa destinée. Si ces règles sont bafouées, c’est le domaine de l’être fatal, l’arbitraire du destin.

Le fédéralisme autogestionnaire de Proudhon découle du travaillisme et du justicialisme idéo-réaliste. Il comporte deux constructions distinctes mais complémentaires : la démocratie économique mutuelliste et la démocratie politique fédéraliste, qui se conjuguent sur le plan national et international en fédérations et confédérations dualistes. La clé de voûte de ces structures est l’organisation distincte et couplée des deux manifestations de la société travailleuse : société de production ou organisme économique, société de relation ou corps politique. Leur autonomie est condition du dynamisme et de l’équilibre de la société pluraliste. Sous peine d’aliénation réciproque, les rapports société économique-société politique doivent être ceux d’un couple. Ils doivent s’opposer pour composer, différer pour dialoguer, et se distinguer pour s’unir.

La démocratie économique mutuelliste se fonde sur la « théorie mutuelliste et fédérative de la propriété ». Relativisée par le jeu des rapports sociaux, chaque propriété est « mutuelliste » ; solidarisée par les mêmes rapports, toute propriété est « fédérative ». Et la fédération des propriétés mutuellistes constitue la société économique mutuelliste des travailleurs. Cette théorie aboutit à la mutualisation fédérative de l’agriculture : constitution de propriétés individuelles d’exploitation, associées en des ensembles coopératifs dotés de pouvoirs propres et de services collectifs, et regroupés en une fédération agricole. Elle débouche sur une socialisation fédérative de l’industrie, c’est-à-dire, exception faite de propriétés artisanales ou libérales mutualisées, sur un ensemble de propriétés collectives d’entreprises, concurrentes entre elles mais associées en une fédération industrielle. Elle se traduit par l’accouplement de l’industrie et de l’agriculture en une « fédération agricole industrielle » et par la constitution de groupements d’unions de consommateurs qui formeront ensemble le « syndicat de la production et de la consommation ». Ce dernier veille à l’organisation coopérative des services (commerce, logement, assurances, crédit) et à la gestion générale de la société économique indépendamment de l’État. Sur le plan international est prévue une « confédération mutuelliste » alliant en un marché commun socialisé des groupes de sociétés économiques nationales. Ce collectivisme économique, libéral et a-étatique veut parer au double danger d’un capitalisme intégrant et d’un collectivisme intégral. La démocratie politique fédérative est le complément antinomique de la démocratie économique mutuelliste. D’abord, équilibrer contradictoirement le social organisé et l’étatique décentralisé pour intégrer l’appareil étatique dans une nation composée de régions s’auto-administrant et s’associant en une république fédérale ; ensuite, former entre groupes de nations fédératives des confédérations réalistes, qui établiront entre elles des accords plus larges et plus lâches : telle est la double démarche du fédéralisme et du confédéralisme politique. Quatre règles d’action en découlent : l’auto-administration des groupes de base, la fédéralisation de ces groupes, la création de républiques fédératives, la constitution de confédérations. Dans les groupes de base, priorité est donnée à la région, territoire optimal pour s’auto-administrer et chaînon entre nations et internations. Pour la France, Proudhon demande « la constitution de douze grandes régions provinciales s’administrant elles-mêmes et se garantissant les unes les autres ». Le gouvernement fédératif n’assume « qu’un rôle d’institution, de création, d’installation, le moins possible d’exécution ». Ce régionalisme se conjugue avec un économisme et aboutit à une organisation régionale et socioprofessionnelle du suffrage universel (Chambre des régions, Chambre des professions) et une division des pouvoirs originale (pouvoir exécutif régionalisé et décentralisé, pouvoir arbitral à compétence économique, pouvoir consulaire à caractère prospectif, pouvoir enseignant complètement autonome). Le confédéralisme international est une extension du fédéralisme national. Dès 1863, Proudhon prévoit toute l’organisation politique et économique d’une Europe confédéraliste : agence, conseils, justice, budgets confédéraux, marché commun (« liberté des échanges et taxe de compensation », « liberté de circulation et de résidence »). Mais ce marché commun inclut la socialisation mutuelliste des économies confédérées.

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Dernière modification : 07-mai-1999