Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)



Le mouvement ouvrier (0) 


prouvri.jpg (17757 octets) Proudhon figure parmi les réformateurs sociaux du XIXe siècle dont la célébrité et la forte personnalité n'ont jamais été éclipsées par son adversaire Karl Marx. Sa présence ne se justifie pas seulement par la bibliographie considérable, relative à sa vie et à son œuvre, mais parla réalisation de ses idées au XXe siècle, qui furent jugées naturellement utopiques en son temps, mais considérées aujourd'hui, tout à fait rationnelles et applicables, comme innovations aussi originales qu'ingénieuses et dont la mise en pratique nécessitait cette évolution économique dont Proudhon attendait l'institution de la démocratie industrielle.


Rien ne montre avec plus de certitude l'actualité de Proudhon que le problème de l'autogestion ouvrière et les nombreux ouvrages consacrés à son génie et à son œuvre.


L'influence de Proudhon sur les doctrines sociologiques et économiques et sur l'évolution des idées sociales fut particulièrement importante. Il a aujourd'hui encore ses admirateurs fervents qui approuvent les grandes lignes de sa théorie sur la liberté illimitée, la démocratie, l'égalité, le système fédératif, mais aussi ses détracteurs qui ne cessent de le combattre au nom d'un dogme économique qui s'est inspiré de ses découvertes et de ses constatations

Il est né en 1809 à Besançon. Ses parents étaient d'humbles paysans, et Proudhon passa son enfance et son adolescence à travailler dans les champs.

Passionné pour les études, il entra au collège de sa ville natale, mais faute d'argent, il dut les interrompre, et accepta un emploi de correcteur dans une imprimerie. En même temps, il étudiait pour parfaire son instruction.

A vingt ans, Proudhon possédait une culture prodigieuse. Quelques années plus tard, il ouvrait sa propre imprimerie et publiait en 1837 un ouvrage curieux : Eléments primitifs des langues, qui atteste son goût pour la science philologique. Il y ajouta un essai sur l'Histoire de l'Humanité, où l'on décèle sa vive curiosité à l'égard des problèmes éthiques et de la philosophie des civilisations.

Il obtint une bourse de l'Académie de Besançon et vint à Paris en 1838 pour se consacrer à l'étude des questions économiques et écrire des livres qui firent sa célébrité dans le monde entier. Parallèlement, Proudhon suivit des cours au Collège de France et à l'Ecole des Arts et Métiers, afin d'approfondir et d'étendre ses connaissances.

Sensible à la misère de la classe ouvrière, Proudhon ne songea qu'à en améliorer les conditions de vie. C'est ainsi qu'il devint un réformateur social par humanité et par vocation.

Cette mission politique et scientifique qu'il a remplie avec courage et obstination ne lui épargna, au cours de sa vie, ni la persécution, ni l'emprisonnement, ni les attaques venimeuses de ses ennemis. Cependant, Proudhon ne désarma pas et continua le combat pour le triomphe de ses idées.

A Paris, il avait analysé avec l'acuité de son intelligence, les doctrines sociales et philosophiques de Jean-Jacques Rousseau, Hégel, Feuerbach, Adam Smith, Blanqui, Cabet et Henri de Saint-Simon. Mais ses propres ouvrages révèlent aussi une originalité de vue et d'appréciation. D'autre part, Si Proudhon n'était pas un grand styliste, il était, en revanche, un écrivain d'instinct, extrêmement laborieux. Le nombre de ses ouvrages est considérable.

En effet, en 1840, il publie Qu'est-ce que la Propriété ? , ouvrage qui le rendit célèbre dans le monde entier et fit scandale à l'époque, parce qu'il proclamait que "le travail n'a par lui-même sur les choses de la nature aucune puissance d'appropriation; le travail ne peut créer la propriété, qu'elle est, en effet, sans cause. Par conséquent, la propriété, c'est du vol."

"Oui, tous les hommes croient et répètent que l'égalité des conditions est identique à l'égalité des droits; que propriété et vol sont termes synonymes ; que toute prééminence sociale, accordée ou pour mieux dire usurpée sous prétexte de supériorité de talent et de service, est iniquité et brigandage; tous les hommes, dis-je, attestent ces vérités sur leur âme; il ne s'agit que de leur faire apercevoir... "

"Le capitaliste, dit-on, a payé les journées des ouvriers; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a payé autant de fois une journée qu'il a employé d'ouvriers chaque jour, ce qui n'est point du tout la même chose. Car, cette force immense qui résulte de l'union et de l'harmonie des travail leurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne l'a point payée... "

"Il faut au travailleur un salaire qui le fasse vivre pendant qu'il travaille, car il ne produit qu'en consommant. Quiconque occupe un homme lui doit nourriture et entretien, ou salaire équivalent. C'est la première part à faire dans toute production.

Nous marcherons par le travail à l'égalité ; chaque pas que nous faisons nous en approche davantage; et Si la force, la diligence, l'industrie des travailleurs étaient égales, il est évident que les fortunes le seraient pareillement. En effet, si le travailleur est propriétaire de la valeur qu'il crée, il s'ensuit

1.) Que le travailleur acquiert aux dépens du propriétaire oisif ;
2.) Que toute production étant nécessairement collective, l'ouvrier a droit, dans la proportion de son travail, à la participation des produits et des bénéfices ;
3.) Que tout capital accumulé étant une propriété sociale nul n'en peut avoir la propriété exclusive.

Or, ce fait incontestable et incontesté de la participation générale à chaque espèce de produit a pour résultat de rendre communes toutes les productions particulières de telle sorte que chaque produit, sortant des mains du producteur, se trouve d'avance frappé d'hypothèque par la société".

".... Supprimez la propriété en conservant la possession ; et, par cette seule modification dans le principe, vous changerez tout dans les lois, le gouvernement, l'économie, les institutions : vous chassez le mal de la terre".

A la suite de ce livre violent et audacieux, la bourse qui lui était attribuée, lui fut retirée ; ses attaques, sans aucun ménagement, concentrées contre "les propriétaires voleurs qui ne souffrent ni contradiction, ni contrôle, " suscitèrent des polémiques passionnées.

Dans le même esprit révolutionnaire, Proudhon rédigea Lettres à M. Blanqui et l'Avertissement aux Propriétaires dans lesquels ils confirme ses idées fondamentales sur l'origine de la propriété individuelle : "La propriété est la grande matrice de nos misères et de nos crimes... ... Ruse, violence, et usure, telle est la catégorie des moyens employés par le propriétaire pour dépouiller le travailleur... Toutes les causes d'inégalité sociale se réduisent à trois :

1.) L'appropriation gratuite des forces collectives ;

2.) L'inégalité dans les échanges ;

3.) Le droit de bénéfice ou d'aubaine".

Je prêche l'émancipation aux prolétaires, l'association aux travailleurs, l'égalité aux riches; je pousse à la révolution par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, la parole, l'écriture, la presse, les actions et les exemples. Ma vie est un apostolat perpétuel

Pour ses pamphlets et ses diatribes il fut traduit en 1842 devant la Cour d'Assises du Doubs, mais elle prononça son acquittement.

Ayant la foi dans sa mission socialiste et révolutionnaire, Proudhon écrivit alors La Création de l'Ordre dans l'Humanité (1843): il définit sa philosophie de la société future où l'ouvrier aura un sens réel de la vie ; "Le progrès de la société se mesure sur le développement de l'industrie et la perfection des instruments... La science nouvelle ne découvre plus dans le travail que le témoignage éclatant de notre immense supériorité.

L'antagonisme du capital et du travail, loin de se résoudre en une association qui maintiendrait la distinction effective de travailleur et de capitaliste, doit finir, au contra ire, par la sujétion absolue du capital au travail, et la transformation de la fainéantise capitaliste en fonction de commissaire aux épargnes et distributeur des capitaux. "

Ainsi, Proudhon, ce génial autodidacte, discerne les grands problèmes de son temps, le développement des contradictions économiques, ses forces motrices, découvre avant Marx la genèse et l'évolution de la propriété privée et ses corollaires sur les formes et les orientations diverses de la société capitaliste et sur la condition ouvrière qui déterminent, en dernière analyse, son attitude à l'égard du monde du travail. Selon lui, tous les hommes peuvent devenir producteurs par un système de réciprocité des services et par le crédit mutuel. Il préconise la Banque du Peuple afin de procurer aux ouvriers des instruments de travail.

Puis, il vint s'installer à Paris en 1847, et se lança dans le journalisme en tondant Le Peuple qui devint, en 1848, Le Représentant du Peuple. Aux élections complémentaires du 8 juin 1848, Proudhon fut élu député à l'Assemblée Nationale, où il représentait l'extrême gauche de la Révolution.

Proudhon, écrit Gurvitch, ne prit au sérieux la Révolution de 1848 que lors des journées sanglantes de l'Insurrection ouvrière de juin. Il est de tout cœur avec les insurgés et il note dans ses Carnets "Le mauvais vouloir de l'Assemblée est la cause de l'Insurrection qui a cédé... Elle n'est pas vaincue."

Cette attitude peut expliquer la séance du 31 juillet 1848 où Proudhon tenait tête à toute l'Assemblée et où, pour la première fois, "son discours avait opposé le prolétariat et la classe bourgeoise et affirmé que le prolétariat instaurerait un ordre nouveau et procéderait à une "liquidation" en se passant des moyens légaux. "

Scandalisée, l'Assemblée par 691 voix sur 693 vota un blâme à Proudhon. On notera, remarque Gurvitch, la parenté de cette prise de position de' Proudhon avec le Manifeste communiste de 1848, que Proudhon n'a jamais lu :

"L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes."

Dans Les confessions d'un Révolutionnaire (1849), Proudhon rappelle cette fameuse séance de l'Assemblée Nationale : "Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu d'exemple d'un tel déchaînement j'ai été caricaturé, joué, chansonné,' placardé, biographé, outragé, maudit : j' ai été signalé au mépris et à la haine. "

Marx, au lendemain de la mort de Proudhon, lui rend justice, en dépit de leurs brouilles et de leurs doctrines divergentes : "Son attitude à l'Assemblée Nationale, ne mérite que des éloges. Après l'Insurrection de juin, c'était un acte de grand courage. "

De même, il a voté contre l'élection de Louis Napoléon Bonaparte, à la Présidence de la République. Dans La Voix du Peuple, il déclara que la démocratie, le socialisme et le prolétariat n'ont pas de plus grand ennemi que Louis Bonaparte. 'Dans ses articles, Proudhon invectivait le Prince - Président avec une telle violence qu'il fut poursuivi et condamné, le 28 mars 1849, à trois ans de prison et incarcéré à la prison de Sainte-Pélagie.

L'opinion de Proudhon sur Louis-Napoléon Bonaparte était particulièrement défavorable. Le 4 décembre 1851, deux jours après le coup d'Etat, il nota dans ses carnets : "Louis Bonaparte est un infâme aventurier élu par une illusion populaire."

Revenons encore un instant aux Confessions d'un Révolutionnaire qui contiennent non seulement sa profession de foi, mais les principes fondamentaux de sa doctrine sociale, où apparaissent pour la première fois, dans une unité admirable : l'homme et le penseur, l'humaniste et le constructeur d'une société, non pas rénovée superficiellement avec l'éthique traditionnelle de 1789, mais entièrement nouvelle, où la classe ouvrière, maîtresse d'elle-même, aura sa place digne de sa vocation collective et de sa mission créatrice.  

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Dernière modification : 07-mai-1999