Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)



Lettres : 

 

A M. E. De Girardin (3)
C'est une lettre de Proudhon, à son ami Girardin, où il discutait ses pensées de quoi on doit faire après le Peuple était terminé.

A M. E. DE GIRARDIN 1

Conciergerie, 22 juin 1849

  Monsieur et confrère, le Peuple est saisi, suspendu, dévasté, occupé militairement. Les effets de la persécution et de la guerre civile nous on mis dans l'impossibilité morale, matérielle et financière, de reparaître. Il nous reste bien quelques épargnes; et peut-être la rédaction du Peuple, en se cotisant et se remettant à l'œuvre avec le même dévouement qu'en octobre 1848, pourrait--elle venir à bout de faire d'abord une publication hebdomadaire; puis, si nous avons quelque succès, bihebdomadaire; et enfin, si la faveur du public nous venait tout à fait, quotidienne.

  Toutes ces considérations nous font désirer vivement, à moi et à mes collaborateurs, de reprendre le plus tôt possible notre édition quotidienne. Nous croyons que le plus sûr moyen de reprendre la position que le Peuple avait conquise dans la presse est de rentrer immédiatement dans le quotidianisme...

  Ceci posé j'ai pensé tout de suite, je vous l'avoue, que le seul homme qui pût nous secourir dans cette circonstance, et qui en même temps comprit l'utilité pour lui, pour ses idées, pour son parti, de le faire était M. Emile de Girardin.

   Le Peuple et la Presse peuvent et doivent former un jour une alliance formidable, ou du moins marcher de concert; la position que je m'efforçais de faire prendre au premier dans ces derniers temps et que vous avez vous-même louée, en est une preuve. Du reste le temps de la politique à souvenirs et à grincements de dents est passé. Le champ paraît devoir rester libre aux hommes à idées.

  Enfin, votre attitude depuis le 13 mai, attitude par laquelle vous vous êtes placé d'un seul coup et sans effort au premier rang de la France républicaine, et qui vous fait désigner de tous côtés comme l'un de ses candidats aux nouvelles élections; cette attitude, dis-je, est le dernier motif qui m'engage à réclamer vos bons offices; nous ne sommes plus simplement des confrères, nous sommes devenus, le dirai-je? presque des coreligionnaires.

  Dans cette situation, je viens avec franchise vous demander, Monsieur et confrère, si vous pouvez nous aider en quelque chose pour notre cautionnement.

  Les garanties que nous pouvons vous offrir sont à la fois morales et matérielles; tout ce que je me bornerai à vous en dire pour le moment c'est que M. B***, qui nous avait avancé 12,0000 francs pour le cautionnement du Peuple, en a été remboursé le jour où nous avons pu craindre la saisie du dit cautionnement. Au surplus, vous êtes maître dans la matière, et savez mieux que personne les précautions à prendre en pareille affaire.

  La présente vous sera remise par MM. Guillemin et Mathey, administrateurs et comptables du Peuple mes amis dévoués, que je vous prie d'accueillir comme moi-même.

  En attendant votre réponse, je suis avec estime et reconnaissance,

  Votre tout dévoué

P.-J. PROUDHON

1. Proudhon, P.-J. (1875) Correspondances Troisième Tome pp. 5-7. Paris: Libraire Internationale

 

A M. LE PROCUREUR DE LA REPUBLIQUE
C'est une lettre de Proudhon, où il demande changer des chambres dans la Conciergerie.

A M. Le Procureur De La République 1

Conciergerie, 23 juin 1849

  Monsieur le Procureur de la République, permettez-moi de m'adresser à vous pour obtenir ma réintégration dans la chambre que m'avait destinée la bienveillance de M. Rebillot, préfet de police, et d'où l'arrivée des représentants arrêtés le 13 juin m'a fait extraire depuis huit jours.

   Le secret qui pesait d'abord sur les prévenus est presque entièrement levé ils communiquent ensemble du matin au soir; ils reçoivent le Moniteur; et il est à présumer que bientôt il leur sera permis de recevoir leurs parents et amis. Je n'ai donc à faire aucune commission de l'un à l'autre; je n'aurai pas davantage à leur apprendre rien, ni de l'Assemblée nationale, ni des tribunaux, ni des actes du gouvernement, ni des nouvelles de l'intérieur et de l'étranger. La presse démocratique et sociale est supprimée; le danger est nul encore de ce côté-là. Quant aux personnes qui me viennent voir, je déclare en toute sincérité que ce sont toutes personnes intimes, qui ne me viennent voir que pour relations d'amitié et d'affaires, et qui à coup sûr ne se chargeraient d'aucune commission qui pourrait compromettre leur repos ou le mien. Pour plus de sûreté, enfin, je consens à ce qu'aucune permission nouvelle de visite ne soit donnée à mon intention, jusqu'au jour où mes nouveaux compagnons de captivité seront rentrés dans la liberté de leurs communications.

  J'attends, Monsieur, votre décision pour faire venir mes livres, papiers et autres objets dont j'ai besoin pour me remettre au travail, seul moyen de ne pas périr d'ennui et de consomption dans un cachot. Vous connaissez trop, Monsieur, le prix de l'étude, sa puissance hygiénique et moralisante, pour vouloir prolonger la souffrance d'un homme à qui les habitudes de toute sa vie ont fait un besoin du travail, et à qui sa retraite forcée le rend plus que jamais nécessaire.

  Dans l'espoir d'une réponse favorable, je vous présente, Monsieur le Procureur de la République, mes très-respectueuses salutations.

P.-J. PROUDHON


1. Proudhon, P.-J. (1875)Correspondances Troisième Tome pp.8-9 Paris: Libraire Internationale.


A CHARLES PROUDHON
C'est une lettre que Proudhon écrivait a son frère, qui s'appelle Charles, pendant qu'il était emprisonné

A M. CHARLES PROUDHON1

Conciergerie, 18 août 1849

  Mon cher Charles, puisque tu as vu Dessireier, tu sais à peu près comme je suis en prison. La Conciergerie est l'ancien palais de saint Louis transformé en prison; toutes les chambres y son voûtées; les prisonniers n'occupent que le rez-de-chaussée et le premier étage. C'est à la Conciergerie qu'ont été écroués Ravaillac, Mandrin, Marie-Antoinette, les Girondins, Louis Bonaparte, actuellement Président de la République, et une foule d'autres personnages plus ou moins estimables et célèbres. La chambre que j'occupe en ce moment est comme une cathédrale en miniature, elle ne reçoit de jour que par une fenêtre très-haute, à laquelle on a ajouté grille, treillis de fer et abat-jour. Cela ne ressemble pas mal à un tombeau. Le matin on ouvre ma porte à sept heures; je rentre à la nuit et je suis sous clef jusqu'au matin. Je mange le pain blanc de la prison, qui est bon; je prends la soupe maigre et me procure le surplus de ce qu'il me faut au restaurant. En ce moment où le zèle des amis est grand pour les détenus politiques, nous ne manquons pas de rhum, eau de cerise, cognac, vins de Bordeaux et autres. J'en ai encore mon buffet garni. Je n'éprouve guère d'autre privation que celle de ne pas faire tous les jours deux lieues le soir après dîner; au lieu de m'en lever plus matin, j'en dors davantage; ce qui m'amollit et me rend paresseux.

   Comme je suis condamné à plus d'un an de prison, je paie à l'établissement 18 francs par mois de pension pour rester à Paris. C'est un impôt sur la captivité tu vois que le gouvernement sait fait argent de tout. Si je ne pouvais payer ces 18 francs, il me faudrait aller à Doullens ou je nais où.

  Je travaille  mon mieux à une brochure qui paraîtra bientôt.

  Guillemin part demain pour Genève; il va chercher une somme de 24,000 francs pour faire le cautionnement d'un nouveau journal. J'ai l'espoir que celui-ci réussira encore mieux que l'autre et ne me coûtera pas de procès. Les procès m'ont produit tout ce que je pouvais en attendre; ce moyen est usé et je m'en abstiendrai à l'avenir. Que n'ai-je en ce moment quatre cervelles! ou que ne puis-je prendre des ouvriers pour travailler à mon compte comme tu prends des compagnons pour travailler au tien! Je gagnerais plus que mon pesant d'argent tous les six mois. Mon libraire m'offre 2,000 francs par mois si je veux lui faire une Revue mensuelle. Il me fait parler de tous les côtés pour que j'accepte. Si je te fais part de cette circonstance, c'est pour que tu sois convaincu qu'on ne me regards pas ici comme un homme mort, et qu'on attend quelque chose de moi, mais tu sais aussi que je ne me conduis pas par des considérations d'argent; je n'accepterai donc les offres de mon libraire que si je ne puis faire autre chose de moins lucratif, sans doute, mais selon moi de plus utile au public. Car vois-tu, j'appartiens au public, et je dois avant tout le respecter.

  Bonjour, mon cher Charles.

     Ton frère

P.-J. PROUDHON

1. Proudhon, P-J. (1875) Correspondances Tome Troisième, pp. 28-30; Paris: Libraire Internationale

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