Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)



Bruxelles septembre 1847 ; février 1848.
Six mois de débats démocratiques
avant la publication du Manifeste communiste
 

Texte issu de : Grandjonc

Jacques Grandjonc

Le thème annoncé pourrait sans peine remplir les quatre journées de cette rencontre. Je m'en tiendrai plus modestement au temps qui m'est imparti en relevant quelques points seulement dans ces débats dont j'essayerai de tracer les contours. Le Manifeste du parti communiste publié de façon anonyme dans les derniers jours de février ou les premiers jours de mars 1848 à Londres (1), a été rédigé par Marx en décembre 1847 et janvier 1848 à Bruxelles.

Pour situer d'abord les conditions extérieures de sa rédaction, je rappellerai brièvement la situation de Marx et celle d'Engels au cours de ces six mois environ. Après la tenue du Congrès constitutif de la Ligue des communistes début juin 1847 à Londres, Engels représentant les communistes parisiens et Wilhelm Wolff les bruxellois (et non pas Marx qui mettait la dernière main à Misère de la philosophie), les trois hommes renforcent d'abord la Ligue à Bruxelles début août, puis fondent à la fin du mois l'Association ouvrière allemande (Deutscher Arbeiter-Verein) de cette ville (2). A la mi-septembre, ils assistent à Bruxelles au "Congrès des économistes de tous les pays" au cours duquel Marx, bien qu'inscrit parmi les orateurs, ne prend pas la parole, remplacé au pied levé par Georg Weerth. Le texte original de la non-intervention de Marx, Les protectionnistes, les libre-échangistes et la classe ouvrière, publié avec celui de G. Weerth en supplément à L'Atelier Démocratique, ne nous est connu que par extraits et résumés en anglais et en allemand (3). Avant de rentrer à Paris, Engels participe fin septembre et début octobre, relayé par Marx à la fin du mois, aux conversations prélimaires à la création d'une association internationale. Cette dernière, sous l'appellation "Association Démocratique ayant pour but l'union et la fraternité de tous les peuples", est créée début novembre avec pour président l'avocat belge Lucien Jottrand, pour vice-présidents "l'homme de lettres" allemand Karl Marx et "le journaliste" français Jacques Imbert ; traducteurs-interprètes Joachim Lelewel pour le polonais, Karl Maynz pour l'allemand, Charles-Louis Spilthoorn pour le flamand et Georg Weerth pour l'anglais (4). De sorte que, de septembre/octobre 1847 jusqu'à son expulsion de Belgique début mars 1848, Marx est partie prenante 1°) dans la défense de positions ouvrières au sein du débat international sur le thème du protectionnisme et du libre-échange, 2°) dans la formulation des principes et du programme de la Ligue des communistes, 3°) dans la formation des membres de l'Association ouvrière allemande, 4°) dans la formulation des principes et du programme de l'Association Démocratique internationale &endash; sans parler de diverses prises de position à l'encontre des socialistes "vrais" et de républicains anticommunistes allemands.

Si l'on s'intéresse maintenant aux conditions internes de la rédaction, à partir de réflexions et de documents antérieurs 1°) de la Ligue des communistes, 2°) d'Engels et 3°) de Marx lui-même, il apparaît que le Manifeste du Parti communiste est un texte simple infiniment complexe. Ainsi, dans le préambule fort bref sont cités pour caractériser et qualifier les "puissances de la vieille Europe" : "le pape et le tsar, Metternich et Guizot, radicaux français et policiers allemands" (5). (Je laisse de côté le "spectre du communisme" qui rôde en Europe et dont la Manifestation de février 1848 est la 24e apparition que j'ai pu constater depuis juillet 1840, au gré de lectures non exhaustives en allemand et en français (6).) Ou bien on considère cette liste comme un cliché, une image courante utilisée par l'opposition radicale, républicaine ou communiste pour désigner les forces réactionnaires, ce qui ne cadre absolument pas avec le sens du mot juste chez Marx (7), ou bien on lui cherche un sens. Et ce sens, on le trouve à condition de mettre des noms de personnes sous les fonctions anonymes, puis ces noms et ceux qui sont cités, en relation avec trois ou quatre événements majeurs de la politique internationale des années 1846/47. Mais au préalable, réglons le cas des "radicaux français" et des "policiers allemands". En ce qui concerne les premiers, il ne peut guère s'agir que du groupe réuni autour du journal Le National, opposant à la politique du juste milieu de Guizot, mais dans une perspective de la "grande nation" napoléonienne plutôt qu'avec une visée démocratique internationale. Quant à la formule cinglante des "policiers allemands", elle renvoie dans un immense camouflet les trente-six rois, ducs, grands-ducs, princes et comtes de la Confédération Germanique &endash; à leur tête le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV non nommé &endash; au néant politique d'hommes de main des basses Ïuvres du tsar et de Metternich.

Quels sont donc les événements auxquels renvoie cette mince liste. Premièrement, le soulèvement de Cracovie en février 1846 et l'annexion de ce dernier morceau de Pologne indépendante à la fin de l'année par l'Autriche (Metternich) avec l'appui actif du tsar Nicolas Ier et des policiers allemands (procès du printemps et de l'été 1847 à Berlin contre les insurgés de Posnanie, Mieroslavski et ses compagnons) et une molle protestation de principe de Guizot (et du cabinet britannique) ; deuxièmement &endash; et il s'agit d'un événement de moindre importance apparemment &endash;, l'élection en juin 1846 du nouveau pape, Pie IX, qui passe un temps et aux yeux de certains pour être partisan d'un certain libéralisme politique ; troisièmement, la guerre du Sonderbund en Suisse à l'automne 1847, provoquée par les exigences des jésuites (le pape), au cours de laquelle les puissances (le tsar, Metternich et Guizot) essayent d'abord d'intimider le gouvernement fédéral, puis (Guizot) d'aider les cantons catholiques sécessionistes par des envois d'armes, enfin d'imposer à la Suisse une médiation (Metternich, le tsar, le roi de Prusse, Guizot et le pape) ; quatrièmement, les réformes et les troubles des pays d'Italie du Nord sous la botte autrichienne (Lombardie, Vénétie) ou assimilables (Sardaigne-Piémont, Naples et Sicile), en Toscane et dans les Etats romains de la fin 1847/début 1848, où sont à nouveau à pied d'Ïuvre, chacun à sa manière, Metternich, Guizot et le pape.

Autre exemple pris au même préambule : il y est dit, et cela ne peut être qu'une décision de congrès, que le Manifeste "est publié en anglais, en français, en allemand, en italien, en flamand et en danois" (8). On sait qu'il ne l'a été en 1848 qu'en allemand, évidemment pour cause de révolutions qui ont occupé les éventuels traducteurs à des tâches plus urgentes. Des cinq autres langues citées, l'anglais (première traduction 1850) et le français (première traduction complète 1885) vont pour ainsi dire de soi étant donné l'existence à l'époque d'un prolétariat, de partis ouvriers plus ou moins constitués et de groupes communistes plus ou moins consistants en Grande-Bretagne et en France. L'italien et le danois sont à mettre au compte : l'un de contacts depuis Bruxelles et Londres avec l'émigration italienne et avec des organes de presse de l'opposition en Italie même (ainsi L'Alba à Florence, La Concordia à Turin) ; l'autre à la présence de Danois et de Suédois dans la Ligue des justes depuis plusieurs années et à la Ligue des communistes depuis sa création. Quant au flamand, il ne peut venir que de l'expérience des délégués du continent, Marx, Engels et leur ami luxembourgeois Victor Tedesco, qui ont côtoyé en Belgique les responsables des "meetings", les Jacob Kats, Jean-Louis Labiaux, Jan Pellering, ces orateurs et organisateurs du premier mouvement ouvrier belge, tous flamingants. Que soit omise une traduction pour le polonais dans la liste établie par le congrès de décembre est remarquable en ce sens qu'elle permet de conclure ou à l'absence de Polonais dans la Ligue, ou au fait que les Polonais, s'il y en avait, lisaient le français, l'anglais ou l'allemand &endash; c'est-à-dire appartenaient exclusivement à la "grande émigration". Ce que confirme un passage tout aussi remarquable, cette fois dans la quatrième section du Manifeste, où la Pologne n'apparaît pas en tant que Pologne, alors que l'Angleterre, l'Amérique du Nord, la France, la Suisse, l'Allemagne sont nommément désignées comme Etats ou conglomérats d'Etats. La formule utilisée : "Parmi les Polonais, les communistes soutiennent le parti qui fait d'une révolution agraire la condition de la libération nationale, ce même parti qui a déclenché l'insurrection de Cracovie en 1846" (9), renvoie expressément à l'émigration et au Manifeste de Cracovie de février 1846, préparé depuis Paris, Londres ou Bruxelles par des membres de la Réunion démocratique polonaise (TDP &endash; Towarzystwo Demokratyczne Polskie) dont le siège était à Paris, et dont Marx et Engels connaissaient personnellement à Bruxelles des acteurs influents comme Joachim Lelewel et Louis Lubliner.

Texte simple car il est issu d'un groupe, les délégués aux deux congrès de juin et de décembre 1847 de la Ligue des communistes, elle-même composée en majorité d'artisans et d'ouvriers (10), et il s'adresse en priorité aux membres de la Ligue pour leur formation ainsi qu'aux prolétaires de l'époque (ouvriers, artisans, compagnons, journaliers, etc.) qu'il s'agit de convaincre de la justesse des positions de ce "parti communiste" &endash; qui n'existait pas encore, ou seulement à titre de nébuleuse que le Manifeste avait pour visée entre autres de concrétiser en un parti (11). Simple donc par sa destination, à fois abécédaire, programme politique et "Profession de foi communiste". C'était là d'ailleurs le titre initial prévu par la direction londonienne en novembre 1846 et encore maintenu lors du congrès de juin (12), transformé par Engels en "Principes du communisme" à l'automne (13), devenu enfin "Manifeste du parti communiste" début décembre au cours du deuxième congrès &endash; sans aucun doute sur une proposition d'Engels qu'il venait de mettre par écrit dans une lettre à Marx une semaine plus tôt (14). Et voilà, non pas traité mais brièvement rappelé l'un de ces débats &endash; celui qui se développe au sein de la Ligue des communistes entre Londres, Paris et Bruxelles &endash; et que chacun connaît désormais, depuis bientôt trente ans qu'ont été publiés les documents de juin 1847 (15).

Infiniment complexe car la forme même de manifeste distingue radicalement ce texte à la fois d'un article de presse consacré à un événement ou à un thème très circonscrit &endash; par exemple "Les mouvements de l'année 1847" écrit par Engels (16) fin janvier 1848 &endash; et à la fois d'un ouvrage, qu'il soit à caractère plutôt historique ou plutôt théorique &endash; ainsi La situation de la classe ouvrière en Angleterre d'Engels (17) ou Misère de la philosophie de Marx (18). Complexe parce qu'il se situe à un plan autre. Comme il est dit dans le Manifeste même (19) : "Les propositions théoriques des communistes [É] ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classe existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux." Ou encore, ainsi que l'écrit Marx en 1881 à un correspondant auquel il lave la tête (20) : "Les programmes de parti doivent absolument éviter toute dépendance directe de tels ou tels auteurs ou livres. [É] ce n'est pas non plus le lieu de développements scientifiques nouveauxÉ" Or le Manifeste est un tel recueil de propositions théoriques sur fond de présupposés, de "développements scientifiques" antérieurement assurés, de pré-requis à sa lecture comme on dirait aujourd'hui. Un recueil de propositions théoriques jalonné de références concrètes et qu'il faut décoder. Mais avant cette lecture complexe et malgré la brièveté du texte, le Manifeste a commencé par donner du fil à retordre à son rédacteur.

La première section "Bourgeois et prolétaires" présente de façon plastique la théorie de l'histoire matérialiste, telle que Marx et Engels l'ont élaboré depuis 1844 environ et qui, concernant la formation des classes et leur antagonisme, vient d'atteindre à sa formulation classique à la fin de Misère de la philosophie (21). Dans la logique des réflexions citées précédemment, et sauf à avoir lu leurs Ïuvres, qui serait alors allé reconnaître &endash; qui reconnaît de nos jours &endash; ce que le texte doit en ce domaine à Claude-Henri de Saint-Simon et à ses disciples (les plus faciles à déceler d'ailleurs), à Charles Fourier, à Robert Owen qui apparaissent seulement à la troisième section sous la rubrique "Le socialisme et le communisme critico-utopiques" et au détour d'une phrase seulement (22). Encore moins ce que ce texte doit à David Ricardo (sur le salaire), à Eugène Buret (sur la situation ouvrière) ou à Michel Chevalier (sur la fonction révolutionnaire de la bourgeoisie), etc., etc.; ce qu'il doit à Engels sur le marché mondial et les crises économiques dans son Esquisse d'une critique de l'économie politique (23), réflexions poursuivies par les deux hommes dans leurs écrits de L'Idéologie allemande restés largement inédits à l'époque. Si tout cela pouvait être considéré par Marx comme fondé sur des acquis scientifiques antérieurs et désormais connus, il n'en allait pas de même de l'analyse du libre échange et du salariat, ce dernier point traité dans la seconde section, "Prolétaires et communistes". En effet la réflexion théorique de Marx et d'Engels sur ces deux questions centrales aboutit seulement entre la mi-septembre 1847 et début janvier 1848.

Concernant la fonction du libre-échange, Marx est arrivé dès la mi-septembre à la conclusion qu'il s'agit là non seulement d'un des éléments constitutifs du mode de production bourgeois, mais qu'il en pousse les contradictions à leur paroxysme, par conséquent qu'il est un des puissants moyens d'action de "l'émancipation des prolétaires" (24). Cependant, il lui apparaît sans aucun doute que son analyse des thèses libre-échangistes n'est pas suffisamment au point &endash; et elle ne le sera que dans son Discours sur la question du libre échange prononcé le 9 janvier 1848 devant les membres de l'Association Démocratique. Cela mérite explication.

Avant même que ne paraisse dans L'Atelier Démocratique (25) le texte français de ce discours non tenu qui établit un bref parallèle entre les thèses protectionnistes, rejetées sans appel, et les thèses libre-échangistes acceptées dans une perspective révolutionnaire, Engels et Marx se livrent le 22 septembre à un jeu de rôle où le premier prend la défense du protectionnisme et le second celle du libre-échange devant les membres de l'Association ouvrière allemande médusés (26). On ignore s'il s'agissait pour eux de réveiller une réunion léthargique ou si leur intention était plutôt pédagogique, ce qui importe est la valeur exemplaire du débat simulé. Deux mois plus tard, le 29 novembre, lors de la célébration à Londres de la révolution polonaise de 1830, ils reviennent brièvement sur ce thème dans leurs interventions, Marx insistant sur le fait que "l'association et la fraternité des nations est un slogan que tous les partis ont à la bouche, en particulier les bourgeois partisans du libre-échange" (27). Or le même jour à Bruxelles Lucien Jottrand déposait à la réunion de l'Association Démocratique un projet de programme sous forme de 12 "formules démocratiques" à débattre dans les mois à venir, dans lequel la douzième thèse exigeait : "Une Fédération de l'Europe fondée sur la communauté du principe générateur de la souveraineté du peuple et de ses conséquences générales ; sur leur garantie réciproque entre les diverses familles de la nation européenne ; sur une liberté absolue du commerce et une entière égalité de rapports" (28). En tant que vice-président et sans confondre le programme de l'Association Démocratique avec celui de la Ligue des communistes, auquel il travaillait simultanément, Marx se devait d'intervenir. Amorcé le 26 décembre, le débat sur "la liberté absolue du commerce" est poursuivi jusqu'au 30 janvier, date à laquelle l'Association Démocratique vote sur le rapport présenté par Marx trois semaines plus tôt. Dans ce rapport, où il examinait en détail les thèses libre-échangistes, il concluait le 9 janvier : "É en général de nos jours le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C'est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre échange" (29). Le résultat du vote n'est pas connu, mais la publication du rapport aux frais de l'association &endash; à l'unanimité moins une voix contre &endash; est un succès pour le rapporteur, même s'il fut sans lendemain quant au programme de l'Association Démocratique, cette dernière disparaissant dans la tourmente de la révolution parisienne de février.

Parallèlement, Marx et Engels ont poursuivi leur réflexion théorique sur bourgeoisie et prolétariat d'une part, capital, travail et salaire de l'autre, commencée quatre ans plus tôt (30). Pour nous en tenir à la seconde moitié de 1847, le stade où ils sont parvenus peut se résumer ainsi : il existe un rapport nécessaire et un antagonisme radical entre bourgeoisie et prolétariat, entre capital et travail. Ainsi Marx, dans sa conclusion de Misère de la philosophie : "l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale" (31). De son côté Engels, dans les Principes du communisme, note à la fin novembre : "Etant donné que les prolétaires ne peuvent être employés que par le capital et que le capital ne s'accroît que lorsqu'il emploie du travail, l'accroissement du prolétariat va exactement de pair avec l'accroissement du capital" (32). Or, et sans vouloir être plus malin que Marx ou Engels à cette date et faire interférer ici la découverte ultérieure de la "force de travail", on constate dans le raisonnement une aporie : à l'équation bourgeoisie = capital, exacte du point de vue socio-politique, ne peut correspondre du point de vue économique l'équation prolétariat = travail, car il a existé, il existe encore du travail qui n'est pas le fait de prolétaires ; la seconde équation est boiteuse. Ou encore à l'opposition bourgeoisie = prolétariat ne peut correspondre en stricte logique capital = travail.

Sans doute le problème a-t-il été débattu, sans que les délégués soient parvenus à une conclusion définitive, au cours du deuxième congrès de la Ligue des communistes début décembre. Marx reprend son analyse du salaire, comme il reprend le problème du libre-échange &endash; les deux sont d'ailleurs liés, le libre-échange n'étant que l'extension à l'échelle du marché mondial de la concurrence entre capitalistes et entre prolétaires, c'est-à-dire de l'accroissement concomitant du capital et du prolétariat. Au vu des documents et des comptes rendus de presse, il est possible de suivre les phases de cette analyse : rentré de Londres à la mi-décembre, Marx présente à l'Association ouvrière allemande dans la semaine ou la quinzaine qui suit un exposé intitulé "Le salaire" (33). Il en existe deux manuscrits, l'un de la main de Marx sous forme d'un plan détaillé et partiellement rédigé (34), l'autre entièrement rédigé et mis au propre de la main de Joseph Weydemeyer (35). Le premier manuscrit est organisé en brefs chapitres dans lesquels Marx est encore tributaire de la termiologie anglaise ou française de ses lectures des économistes. Or le dernier chapitre du texte abandonne la problématique des rapports capital/travail ou capital/salaire et, par un emprunt à un néologisme français (36), s'intitule "Aspect positif du salariat" ("Positive Seite des Salariats"), annoncé quelques pages auparavant par une "Signification positive du travail salarié" ("Positive Bedeutung der salarierten Arbeit") (37). Les termes étrangers ne seront pas repris par Marx. Dans l'exposé fait aux ouvriers allemands de Bruxelles le dernier terme de l'exposé sera "die Lohnarbeit" ("le travail salarié") opposé au capital : "Nous voyons donc, si le capital croît rapidement la concurrence entre les ouvriers croît encore plus rapidement [É] et cependant la croissance rapide du capital est la condition la plus favorable au travail salarié" (38). Dans le rapport présenté devant l'Association Démocratique Marx, liant désormais les deux problèmes, peut donc écrire : "Dans l'état actuel de la société, qu'est-ce que le libre échange ? C'est la liberté du capital. Quand vous aurez fait tomber les quelques entraves nationales qui enchaînent encore la marche du capital, vous n'aurez fait qu'en affranchir entièrement l'action. Tant que vous laissez subsister le rapport du travail salarié au capital, l'échange des marchandises entre elles aura beau se faire dans les conditions les plus favorables ; il y aura toujours une classe qui exploitera et une classe qui sera exploitée" (39). Après l'équation bourgeoisie = capital de la première section du Manifeste, Marx peut désormais proposer dans la seconde section l'équation prolétariat = travail salarié ou l'opposition capital = travail salarié : "La propriété privée, sous sa forme actuelle, se meut entre les termes antinomiques du capital et du travail salarié" (40).

A ce double exemple du libre-échange et du travail salarié, on peut aussi mesurer la précision d'un autre passage du préambule où il est dit que "des communistes de nationalités les plus diverses se sont réunis à Londres et ont esquissé le manifeste suivantÉ" (41). Pour Marx, il ne s'agissait pas seulement d'un travail rédactionnel à effectuer sur un texte déjà élaboré, il s'agissait d'abord et avant tout de résoudre un certain nombre de problèmes théoriques et de les présenter devant un public, homogène à l'Association ouvrière allemande, divers à l'Association Démocratique, afin de pouvoir les utiliser dans le Manifeste. Et si, comme se souvient Marx une génération plus tard "en 1847, Marx et Engels travaillèrent à la fondation de l'Association démocratique de Bruxelles, société publique et internationale où se rencontrèrent les délégués des radicaux bourgeois et des ouvriers socialistes" (42), ces rencontres ne furent pas seulement de pure forme.

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Notes

1. Concernant la date de parution de la première édition du Manifeste &endash; entre le 18 et le 23 février (Meiser), entre le 22 et le 29 février (Andréas 1963) ou entre le 1er et le 3 mars (Andréas 1978, Kuczynski) cf. Bert Andréas, Le Manifeste Communiste de Marx et Engels. Histoire et bibliographie 1848-1918 (Feltrinelli), Milan, 1963 ; Bert Andréas, Marx' Verhaftung und Ausweisung. Brüssel Februar/März 1848 (Schriften aus dem Karl-Marx-Haus) Trier, 1978 ; Thomas Kuczynski, Das Kommunistische Manifest (Manifest der Kommunistischen Partei) von Karl Marx und Friedrich Engels. Von der Erstausgabe zur Leseausgabe. Mit einem Editionsbericht (Schriften aus dem Karl-Marx-Haus), Trier, 1995 ; Wolfgang Meiser, "Das Manifest der Kommunistischen Partei vom Februar 1848. Zur Entstehung und Überlieferung der ersten Ausgabe", in MEGA-Studien (Internationale Marx-Engels-Stiftung) Amsterdam, 1996/1, p. 66-107.

2. Der Bund der Kommunisten. Dokumente und Materialien, (Dietz) Berlin, 3 vol., 1970-1984 (en abrégé BdK suivi du numéro du volume) ; ici BdK 1, p. 497-498.

3. Sur la publication du texte original cf. J. Grandjonc, "L'Atelier Démocratique, Bruxelles (1846-1848). A la recherche d'un journal introuvable", in MEGA-Studien (Internationale Marx-Engels-Stiftung) Amsterdam, 1997/2 (sous presse). Extraits en anglais par [Friedrich Engels,] "The Free Trade Congress at Brussels", in The Northern Star, Londres, 9 octobre 1847 ; reproduit in Marx-Engels, Collected Works (en abrégé MECW), vol. 6, Moscou, 1984, p. 281-290 ; extrait en allemand par Joseph Weydemeyer in Karl Marx, Zwei Reden über Freihandels- und Schutzzollfrage, Hamm, 1848 ; reproduit in Marx-Engels, Werke (en abrégé MEW), vol. 4, p. 296-298. Le texte intégral de Weerth a également été publié dans les comptes rendus de presse et le volume des actes du congrès.

4. Sur cette question cf. Bert Andréas (Ý), Jacques Grandjonc, Hans Pelger, Association Démocratique, ayant pour but l'union et la fraternité de tous les peuples. Eine frühe internationale demokratische Vereinigung in Brüssel 1847-1848. Bearbeitet von Helmut Elsner und Elisabeth Neu (Schriften aus dem Karl-Marx-Haus) Trier (sous presse).

5. "Alle Mächte des alten Europa haben sich zu einer heiligen Hetzjagd gegen dies Gespenst verbündet, der Papst und der Czar, Metternich und Guizot, französische Radikale und deutsche Polizisten." Je cite d'après l'édition originale en 23 pages (Bu 23 suivi de l'indication de page et de ligne) ; suit la référence aux éditions bilingues, dont je n'utilise pas nécessairement la version française : Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste présenté et traduit par E[mile] Bottigelli, suivi des préfaces des auteurs (Aubier-Montaigne), Paris, 1971 (en abrégé EB) ; Karl Marx &endash; Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste. Préfaces du "Manifeste". Principes du communisme. Projet de profession de foi communiste. Introduction de Jean Bruhat. Volume préparé par Michèle Kiintz (Editions sociales), Paris, 1972 (MK). Cette traduction de Laura Lafargue, parfois corrigée, est souvent fautive. Ici Bu 23, 3 5-7 ; EB, p. 73 ; MK, p. 29.

6. Cf. J. Grandjonc, "En marge du Manifeste de Marx et Engels : le spectre du communisme", in Cahiers d'Etudes Germaniques n° 4, Aix-en-Provence, 1980, p. 195-227.

7. Ainsi cette remarque d'un orfèvre en la matière, Bernd Kortländer de l'Institut Heine de Düsseldorf : "Das 'Kommunistische Manifest' ist ein großes Stück deutscher Prosa, im übrigen ganz in der stilistischen Nachfolge Heines." Bernd Kortländer, "É 'in der Kunst wie im Leben ist die Freyheit das Höchste'. Heinrich Heine &endash; Politik und Poesie", in Cahiers d'Etudes Germaniques 34, Aix-en-Provence, 1998 (sous presse).

8. "das folgende Manifest [É], das in englischer, französischer, deutscher, italienischer, flämmischer und dänischer Sprache veröffentlicht wird." Bu 23, 3 19-20 ; EB, p. 73 ; MK, p. 29.

9. "Unter den Polen unterstützen die Kommunisten die Partei, welche eine agrarische Revolution zur Bedingung der nationalen Befreiung macht, dieselbe Partei, welche die Krakauer Insurrektion von 1846 in's Leben rief." Bu 23, 23 11-13 ; EB, p. 157 ("Chez les PolonaisÉ") ; MK, p. 117 ("En PologneÉ").

10. Sur la composition sociale de la Ligue cf. index et notes des trois volumes de BdK.

11. La notion de "parti" est naturellement à comprendre au sens international d'association des exploités contre leurs exploiteurs, permettant d'accéder au statut d'associés ou de l'association qui dépasse l'antagonisme actuel de capitalistes et de prolétaires, cf. Bu 23, 16 29 et 39.

12. Cf. l'adresse de l'Autorité centrale de la Ligue des justes, de novembre 1846, qui insiste sur la nécessité de rédiger "une simple profession de foi communiste qui serve à tous de ligne de conduite", in BdK 1, p. 431 ; et "Projet de profession de foi communiste" in Bert Andréas, Gründungsdokumente des Bundes der Kommunisten (Juni bis September 1847), Hamburg, 1969, p. 53-58 ; éd. bilingue, Documents constitutifs de la Ligue des communistes 1847. Traduction, notes et documentation par Jacques Grandjonc (Aubier Montaigne), Paris, 1972, p. 125-141  ; in MK, p. 238-253.

13. F. Engels, "Grundsätze des Kommunismus", in MEW 4, p. 363-380 ; in MK, p. 190-237.

14. Engels à Marx, 24 novembre 1847, in MEGA2, III/2, p. 122.

15. Cf. Bert Andréas (note 5).

16. F[riedrich E[ngels], "Die Bewegungen des Jahres 1847", in Deutsche-Brüsseler-Zeitung n° 7, 23 janvier 1848 ; in MEW 4, p. 494-503.

17. Friedrich Engels, Die Lage der arbeitenden Klasse in England. Nach eigner Anschauung und authentischen Quellen, Leipzig, 1845.

18. Karl Marx, Misère de la philosophie. Réponse à la philosophie de la misère de M. Proudhon, Paris, Bruxelles, 1847.

19. "Sie [die theoretischen Sätze der Kommunisten] sind nur allgemeine Ausdrücke thatsächlicher Verhältnisse eines existirenden Klassenkampfes, einer unter unsern Augen vor sich gehenden geschichtlichen Bewegung." Bu 23, 11 35-39 ; EB, p. 109-111 ; MK, p. 69.

20. Cf. Marx à Henry Mayers Hyndman, 2 juillet 1881, MECW 46, Londres 1992, p. 103.

21. Cf. Marx, Misère de la philosophie, Chapitre II, § V. "Les grèves et les coalitions des ouvriers", en particulier p. 175-178.

22. Bu 23, 21 27-30 ; EB, p. 151 ; MK, p. 109.

23. Friedrich Engels, "Umrisse zu einer Kritik der Nationaloekonomie", in Deutsch-Französische Jahrbücher, Paris, 1844, p. 86-114.

24. Cf. [F. Engels,] "The Free Trade Congress at Brussels", in The Northern Star n° 520 du 9 octobre 1847, in MECW 6, p. 290 ; in MEW 4, p. 308.

25. Cf. Engels à Marx, 28 septembre 1847, MEGA2, III/2, p. 101/102 ; Grandjonc (note 3).

26. Id., p. 102.

27. Deutsche-Brüsseler-Zeitung n° 98 du 9 décembre 1847, in MEW 4, p. 416.

28. Citation d'après la publication intégrale par Jottrand in Le Peuple Belge n° 234, Bruxelles, 22 août 1870 ; légères variantes in L'Avenir n° 78, Bruxelles, 30 janvier 1848. Textes reproduits in Andréas, Grandjonc, Pelger (note 4).

29. Charles Marx, Discours sur la question du libre échange, prononcé à l'Association Démocratique de Bruxelles, dans la séance publique du 9 janvier 1848. Imprimé aux frais de l'Association Démocratique, Bruxelles, 1848, in Karl Marx, Das Elend der Philosophie. Antwort auf Proudhons "Philosophie des Elends"É hg. von Hans Pelger, Berlin, Bonn, 1979, p. 154-167 ; ici p. 167.

30. Cf. note 22.

31. Marx, Misère de la philosophie (note 17), p. 177.

32. Engels, Grundsätze des Kommunismus, in MEW 4, p. 368 ; MK, p. 204/205.

33. La Deutsche-Brüsseler-Zeitung n° 2 du 6 janvier 1848, rendant compte d'une intervention de Marx à la fête organisée par l'Association ouvrière allemande pour la Saint-Sylvestre, rapporte qu'il a fait auparavant un exposé remarqué sur la question du salaire ; les jours de réunion de l'Association ouvrière étant connus, il ne peut s'agir que du mercredi 22 ou 29 décembre.

34. Marx, "Arbeitslohn", in MEW 6, p. 535-556.

35. Marx, "Der Arbeitslohn", in Karl Marx, Das Elend É (note 28), p. 133-153.

36. "Salariat", daté de 1846 par le Trésor de la Langue française (vol. 14, 1990), apparaît effectivement dans Pierre-Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, 2 vol., Paris [octobre] 1846. Ainsi au vol. 1, Ch. IV, § II. "Contradictions des machines &endash; Origine du capital et du salariat", p. 146. Marx, faisant dans Misère de la philosophie (note 17) la critique de la généalogie donnée par Proudhon dans ce chapitre, utilise incidemment le terme de "salariat" (p. 129), mais sans s'y arrêter encore.

37. Marx, "Arbeitslohn", in MEW 6, p. 555 et 544.

38. Marx, "Der Arbeitslohn", in Karl Marx, Das Elend É (note 28), p. 153.

39. Marx, DiscoursÉ (note 28), p. 164-165.

40. "Das Eigenthum in seiner heutigen Gestalt bewegt sich in dem Gegensatz von Kapital und Lohnarbeit." Bu 23, 12 12-14 ; EB, p. 113 ; MK, p. 71 ("entreÉ le capital et le travail").

41. "Zu diesem Zweck haben sich Kommunisten der verschiedensten Nationalität in London versammelt und das folgende Manifest entworfenÉ" Bu 23, 3 18-19 ; EB, p. 73 ; MK, p. 29 (traduction inexacte "ont rédigé" au lieu de "esquissé" ou "tracé les grandes lignes".

42. Paul Lafargue i.e. Karl Marx, "Avant-propos" in : Frédéric Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Paris, 1880.

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