Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 2 : Page 076 à 106

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

(p. 76) étrangères à celle-ci, et ne présente aucun de leurs inconvénients. Sans doute la méthode actuellement en usage pour appliquer cette synthèse est défectueuse, et se sent de son origine barbare et fiscale ; le principe reste vrai, et c' est conspirer contre son pays que de le méconnaître. élevons-nous maintenant à des considérations plus hautes. On serait dans une illusion étrange, si l' on s' imaginait que les idées en elles- mêmes se composent et se décomposent, se généralisent et se simplifient, comme il nous semble le voir dans les procédés dialectiques. Dans la raison absolue, toutes ces idées que nous classons et différencions au gré de notre faculté de comparer, et pour les besoins de notre entendement, sont également simples et générales ; elles sont égales, si j' ose ainsi dire, en dignité et en puissance ; elles pourraient toutes être prises par le moi suprême / si le moi suprême raisonne ? / pour prémisses ou conséquences, pivots ou rayons de ces raisonnements. En fait, nous ne parvenons à la science que par une sorte d' échafaudage de nos idées. Mais la vérité en soi est indépendante de ces figures dialectiques et affranchie des combinaisons de notre esprit ; de même que les lois du mouvement, de l' attraction, de l' association des atomes, sont indépendantes du système de numération au moyen duquel nos théories les expriment. Il ne s' ensuit pas que notre science soit fausse ou douteuse ; seulement on pourrait dire que la vérité en soi est une infinité de fois plus vraie que notre science, puisqu' elle est vraie sous une infinité de points de vue qui nous échappent, comme, par exemple, les proportions atomiques, qui sont vraies dans tous les systèmes de numération possibles. Dans les recherches sur la certitude, ce caractère essentiellement subjectif de la connaissance humaine, caractère qui ne légitime pas le doute, comme le crurent les sophistes, est la chose qu' il importe surtout de ne pas perdre de vue, sous peine de s' enchaîner à une espèce de mécanisme qui tôt ou tard, comme une machine dont le jeu ne laisse rien à l' initiative de l' ouvrier, conduirait le penseur à l' abrutissement. Nous nous bornerons pour le moment à constater, par l' exemple de la balance du commerce, le fait de cette subjectivité de notre connaissance : plus tard nous essayerons de découvrir de nouveaux horizons, de nouveaux mondes, dans cet infini de la logique.

(p. 77) Par un cas assez fréquent dans l' économie sociale, la théorie de la balance du commerce n' est, pour ainsi dire, qu' une application particulière de quelques opérations d' arithmétique usuelle, addition, soustraction, multiplication, division. Or, si je demandais laquelle de ces quatre expressions, somme, différence, produit, quotient, présente l' idée la plus simple ou la plus générale ; lequel du nombre 3 et du nombre 4, pris l' un et l' autre comme facteurs, ou du nombre I 2 qui en est le produit, est le plus ancien, je ne dis pas dans ma multiplication , mais dans l' arithmétique éternelle où cette multiplication existe par cela seul que les nombres s' y rencontrent ; si dans la soustraction le reste, dans la division le quotient, indiquent un rapport plus ou moins complexe que les nombres qui ont servi à le former, n' est-il pas vrai que je paraîtrais faire une question dépourvue de sens ? Mais, si de pareilles questions sont absurdes, il est tout aussi absurde de croire qu' en traduisant ces rapports arithmétiques en langage métaphysique ou commercial, on change leur qualité respective. répartir équitablement entre les hommes les dons gratuits de la nature est une idée aussi élémentaire dans la raison infinie que celle d' échanger ou de produire ; cependant, si nous en croyons notre logique, la première de ces idées vient à la suite des deux autres, et ce n' est même que par une élaboration réfléchie de celle-ci que nous arrivons à réaliser celle-là. En Angleterre le travail produit, je suppose, Ioopour 6 o de dépense ; en Russie, Ioopour 8 o. Additionnant ensemble, d' abord les deux produits / /, puis les chiffres de dépense / (..) / ; retranchant ensuite la plus petite de ces deux sommes de la plus grande / (..) /, et divisant le reste par 2, le quotient 3 o indiquera le bénéfice net de chacun des producteurs, après leur association par la balance du commerce. Occupons-nous d' abord du calcul. Dans le calcul, les nombres Ioo, 2 oo, 6 o, 8 o, I 4 o, 2, 3 o, semblent s' engendrer les uns des autres par un certain dégagement. Mais cette génération est exclusivement l' effet de notre optique intellectuelle ; ces nombres ne sont en réalité que les termes d' une série dont chaque moment, chaque rapport, nécessairement simple ou complexe, selon la manière dont on l' envisage, est contemporain des autres, et coordonné avec eux de toute nécessité.

(p. 78) Venons maintenant aux faits. Ce que l' économie sociale nomme, tant en Angleterre qu' en Russie, rente de la terre, frais d' exploitation, échange, balance, etc., est la réalisation économique des rapports abstraits exprimés par les nombres Ioo, 2 oo, etc. Ce sont, si j' ose ainsi dire, les enjeux, et les primes que la nature a placés pour nous sur chacun de ces numéros , et que par le travail et le commerce nous nous efforçons de dégager, de faire sortir de l' urne du destin. Et comme le rapport de tous ces nombres indique une équation nécessaire, de même on peut dire que, par le seul fait de leur co-existence sur le globe, et en même temps des qualités diverses de leur sol, de la puissance supérieure ou moindre de leurs instruments, les anglais et les russes sont associés. L' association des peuples est l' expression concrète d' une loi de l' esprit, c' est un fait de nécessité. Mais, pour accomplir cette loi, pour produire ce fait, la civilisation procède avec une extrême lenteur, et parcourt un immense chemin. Tandis que les nombres Ioo, 8 o, 7 o, 6 oet 5 o, par lesquels nous représentions au commencement de ce paragraphe les diverses qualités de terres, ne présentent à l' esprit qu' une équation à opérer, que dis-je ? Une équation déjà opérée, mais pour nous sous-entendue, et se résolvent tous dans le nombre 72, résultat de cette équation ; la société, en concédant d' abord le monopole de ces cinq qualités de terres, commence par créer cinq catégories de privilégiés, lesquels, en attendant que l' égalité arrive, forment entre eux une aristocratie constituée au-dessus des travailleurs et vivant à leurs dépens. Bientôt ces monopoles, par leur inégalité jalouse, amènent la lutte de la protection et de la liberté, de laquelle doit sortir à la fin l' unité et l' équilibre. L' humanité, comme une somnambule réfractaire à l' ordre de son magnétiseur, accomplit sans conscience, lentement, avec inquiétude et embarras , le décret de la raison éternelle ; et cette réalisation, pour ainsi dire à contre-coeur, de la justice divine par l' humanité, est ce que nous appelons en nous progrès. Ainsi, la science dans l' homme est la contemplation intérieure du vrai. Le vrai ne saisit notre intelligence qu' à l' aide d' un mécanisme qui semble l' étendre, l' agencer, le mouler, lui donner un corps et un visage, à peu près comme on voit une moralité figurée et dramatisée dans une fable. J' oserai même dire qu' entre la vérité

(p. 79) déguisée par la fable et la même vérité habillée par la logique, il n' y a pas de différence essentielle. Au fond, la poésie et la science sont de même tempérament, la religion et la philosophie ne diffèrent pas ; et tous nos systèmes sont comme une broderie à paillettes, toutes de grandeur, couleur, figure et matière semblable, et susceptibles de se prêter à toutes les fantaisies de l' artiste. Pourquoi donc me livrerais-je à l' orgueil d' un savoir qui, après tout, témoigne uniquement de ma faiblesse, et resterais-je volontairement la dupe d' une imagination dont le seul mérite est de fausser mon jugement, en grossissant comme des soleils les points brillants épars sur le fond obscur de mon intelligence ? Ce que j' appelle en moi science n' est autre chose qu' une collection de jouets, un assortiment d' enfantillages sérieux, qui passent et repassent sans cesse dans mon esprit. Ces grandes lois de la société et de la nature, qui me semblent les leviers sur lesquels s' appuie la main de Dieu pour mettre en branle l' univers, sont des faits aussi simples qu' une infinité d' autres auxquels je ne m' arrête pas, des faits perdus dans l' océan des réalités, et ni plus ni moins dignes de mon attention que des atomes. Cette succession de phénomènes dont l' éclat et la rapidité m' écrasent, cette tragi- comédie de l' humanité qui tour à tour me ravit et m' épouvante, n' est rien hors de ma pensée, qui seule a le pouvoir de compliquer le drame et d' allonger le temps. Mais si c' est le propre de la raison humaine de construire, sur le fondement de l' observation, ces merveilleux ouvrages par lesquels elle se représente la société et la nature ; elle ne crée pas la vérité, elle ne fait que choisir, dans l' infinité des formes de l' être, celle qui lui agrée le plus. Il suit de là que pour que le travail de la raison humaine devienne possible, pour qu' il y ait de sa part commencement de comparaison et d' analyse, il faut que la vérité, la fatalité tout entière, soit donnée. Il n' est donc pas exact de dire que quelque chose advient , que quelque chose se produit : dans la civilisation comme dans l' univers , tout existe, tout agit depuis toujours. Ainsi la loi d' équilibre se manifeste dès l' instant où il s' établit des relations entre les propriétaires de deux champs voisins ; ce n' est pas sa faute si, à travers nos fantaisies de restrictions, de

(p. 80) prohibitions et de prodigalités, nous n' avons pas su la découvrir. Il en est ainsi de toute l' économie sociale. Partout l' idée synthétique fonctionne en même temps que ses éléments antagonistes ; et tandis que nous nous figurons le progrès de l' humanité comme une perpétuelle métamorphose, ce progrès n' est autre chose en réalité que la prédominance graduelle d' une idée sur une autre, prédominance et gradation qui nous apparaissent comme si les voiles qui nous dérobent à nous-mêmes se retiraient insensiblement. De ces considérations il faut conclure, et ce sera tout à la fois le résumé de ce paragraphe, et l' annonce d' une solution plus haute : que la formule d' organisation de la société par le travail doit être aussi simple, aussi primitive, d' une intelligence et d' une application aussi facile, que cette loi d' équilibre qui, découverte par l' égoïsme, soutenue par la haine, calomniée par une fausse philosophie, égalise entre les peuples les conditions du travail et du bien-être ; que cette formule suprême, qui embrasse à la fois le passé et l' avenir de la science, doit satisfaire également aux intérêts sociaux et à la liberté individuelle ; concilier la concurrence et la solidarité, le travail et le monopole, en un mot, toutes les contradictions économiques ; qu' elle existe, cette formule, dans la raison impersonnelle de l' humanité, qu' elle agit et fonctionne aujourd' hui même et dès l' origine des sociétés, aussi bien que chacune des idées négatives qui la constituent ; que c' est elle qui fait vivre la civilisation, détermine la liberté, gouverne le progrès, et, parmi tant d' oscillations et de catastrophes, nous porte d' un effort certain vers l' égalité et l' ordre. En vain travailleurs et capitalistes s' épuisent dans une lutte brutale ; en vain la division parcellaire, les machines, la concurrence et le monopole déciment le prolétariat ; en vain l' iniquité des gouvernements et le mensonge de l' impôt, la conspiration des priviléges, la déception du crédit, la tyrannie propriétaire et les illusions du communisme multiplient sur les peuples la servitude, la corruption et le désespoir : le char de l' humanité roule, sans s' arrêter ni reculer jamais, sur sa route fatale, et les coalitions, les

(p. 81) famines, les banqueroutes, paraissent moins sous ses roues immenses, que les pics des Alpes et des Cordillères sur la face unie du globe. Le dieu, la balance à la main, s' avance dans une majesté sereine ; et le sable de la carrière n' imprime à son double plateau qu' un invisible frémissement.

(p. 82) Septième époque. -le crédit. Il a été donné à un homme, notre contemporain, d' exprimer tour à tour les idées les plus opposées , les tendances les plus disparates, sans que personne osât jamais suspecter son intelligence et sa probité, sans même que l' on répondît à ses contradictions autrement qu' en les lui reprochant, ce qui n' était pas du tout répondre : cet homme est M De Lamartine. Chrétien et philosophe, monarchique et démocrate, grand seigneur et peuple, conservateur et révolutionnaire, apôtre des pressentiments et des regrets, M De Lamartine est l' expression vivante du dix-neuvième siècle, la personnification de cette société, suspendue entre tous les extrêmes. Une seule chose lui manque, facile à acquérir : c' est la conscience de ses contradictions. Si son étoile ne l' eût destiné à représenter tous les antagonismes, et sans doute encore à devenir l' apôtre de la réconciliation universelle, M De Lamartine serait resté ce que d' abord il nous est apparu avec tant d' éclat, le poëte des traditions pieuses et des nobles souvenirs. Mais M De Lamartine doit à sa patrie l' explication de ce vaste système d' antinomies dont il est à la fois l' accusateur et l' organe : M De Lamartine, par la position qu' il a prise, est condamné, et il ne saurait appeler de ce jugement dont la source vient de plus haut que les opinions contraires qu' il représente, M De Lamartine est condamné, dis-je, à mourir sous le fardeau de ses inconséquences, ou à concilier toutes ses hypothèses. Puisse-t-il enfin, comme l' épouse du cantique, sortir de cette ignorance de lui-même qui ne sied plus à la maturité de son génie ; puisse-t-il concevoir

(p. 83) toute la grandeur de son rôle, et accueillir les voeux de ceux-là seuls qui peuvent applaudir à ses écarts, parce que seuls ils en possèdent le secret. Qu' il vienne sous nos tentes, l' orateur honnête, le grand poëte ; et nous lui dirons qui nous sommes, et nous lui révélerons sa propre pensée : ... etc. Socialistes ! éclaireurs perdus de l' avenir, pionniers dévoués à l' exploration d' une contrée ténébreuse, nous dont l' oeuvre méconnue éveille des sympathies si rares et semble à la multitude un présage sinistre : notre mission est de redonner au monde des croyances, des lois, des dieux, mais sans que nous-mêmes, pendant l' accomplissement de notre oeuvre, nous conservions ni foi, ni espérance, ni amour. Notre plus grand ennemi, socialistes, est l' utopie ! Marchant d' un pas résolu, au flambeau de l' expérience, nous ne devons connaître que notre consigne, en avant ! Combien parmi nous ont péri, et nul n' a pleuré leur sort ! Les générations auxquelles nous frayons la route passent joyeuses sur nos tombes effacées ; le présent nous excommunie, l' avenir est sans souvenir pour nous, et notre existence s' abîme dans un double néant... mais nos efforts ne seront pas perdus. La science recueillera le fruit de notre scepticisme héroïque, et la postérité, sans savoir que nous fûmes, jouira par notre sacrifice de ce bonheur qui n' est pas fait pour nous. En avant ! Voilà notre dieu, notre croyance, notre fanatisme. Nous tomberons les uns après les autres ; jusqu' au dernier ; la pelle du nouveau venu couvrira de terre le cadavre du vétéran ; notre fin sera comme celle des bêtes : nous ne sommes point, malgré notre martyre, de ceux sur lesquels le prêtre ira chanter la strophe funèbre : Dieu garde les ossements des saints ! Séparés de l' humanité qui nous suit, soyons à nous-mêmes l' humanité tout entière : le principe de notre force est dans cet égoïsme sublime . Que les savants nous dédaignent, s' ils veulent : leurs idées sont à la hauteur de leur courage ; et nous avons appris, en les lisant, à nous passer de leur estime. Mais salut au poëte qu' aucune contradiction n' étonne, à celui qui chantera, vieux barde , les réprouvés de la civilisation, et qui viendra méditer un jour sur leurs vestiges ! Poëte, ceux que déjà l' oubli environne , mais qui ne craignent ni l' enfer ni le trépas, te saluent ! écoute. C' était deux heures avant le jour : la nuit était froide ; le vent

(p. 84) sifflait à travers les bruyères ; nous avions franchi le col des montagnes, et nous marchions en silence à travers des lieux isolés, où expiraient insensiblement la végétation et la vie. Tout à coup nous entendîmes une voix sombre, comme celle d' un homme qui remémore ses pensées : la division du travail a produit la dégradation du travailleur : c' est pourquoi j' ai résumé le travail dans la machine et l' atelier. La machine n' a produit que des esclaves, et l' atelier des salariés : c' est pourquoi j' ai suscité la concurrence. La concurrence a engendré le monopole : c' est pourquoi j' ai constitué l' état, et imposé au capital une retenue. L' état est devenu pour le prolétaire une servitude nouvelle, et j' ai dit : que d' une nation à l' autre les travailleurs se tendent la main. Et voici que de toutes parts ce sont les exploiteurs qui se coalisent contre les exploités : la terre ne sera bientôt qu' une caserne d' esclaves. Je veux que le travail soit commandité par le capital, et que chaque travailleur puisse devenir entrepreneur et privilégié ! ... à ces mots, nous nous arrêtâmes, songeant en nous-mêmes ce que pouvait signifier cette nouvelle contradiction. Le son grave de la voix résonnait dans nos poitrines, et cependant nos oreilles l' entendaient comme si un être invisible l' eût proféré du milieu de nous. Nos yeux brillaient comme ceux des fauves, projetant dans la nuit un trait flamboyant : tous nos sens étaient animés d' une ardeur, d' une finesse inconnue. Un frisson léger, qui ne venait ni de surprise ni de peur, courut sur nos membres : il nous sembla qu' un fluide nous enveloppait ; que le principe de vie, rayonnant de chacun vers les autres, tenait enchaînées dans un commun lien nos existences, et que nos âmes formaient entre elles, sans se confondre, une grande âme, harmonieuse et sympathique. Une raison supérieure, comme un éclair d' en haut, illuminait nos intelligences. à la conscience de nos pensées se joignait en nous la pénétration des pensées des autres ; et de ce commerce intime naissait dans nos coeurs le sentiment délicieux d' une volonté unanime, et pourtant variée dans son expression et dans ses motifs. Nous nous sentions plus unis, plus inséparables, et cependant plus libres. Nulle pensée ne s' éveillait en nous qui ne fût pure, nul sentiment

(p. 85) qui ne fût loyal et généreux. Dans cette extase d' un instant, dans cette communion absolue qui, sans effacer les caractères, les élevait par l' amour jusqu' à l' idéal, nous sentîmes ce que peut, ce que doit être la société ; et le mystère de la vie immortelle nous fut révélé. Tout le jour, sans avoir besoin de parler ni de faire aucun signe, sans éprouver au dedans rien qui ressemblât au commandement ni à l' obéissance, nous travaillâmes avec un ensemble merveilleux, comme si tous nous eussions été à la fois principes et organes du mouvement. Et lorsque, vers le soir, nous fûmes peu à peu rendus à notre personnalité grossière, à cette vie de ténèbres où toute pensée est effort, toute liberté scission, tout amour sensualisme, toute société un ignoble contact ; nous crûmes que la vie et l' intelligence s' échappaient de notre sein par un douloureux écoulement. La vie de l' homme est tissue de contradictions. Chacune de ces contradictions est elle-même un monument de la constitution sociale, un élément de l' ordre public et du bien-être des familles, lesquels ne se produisent que par cette mystique association des extrêmes. Mais l' homme, considéré dans l' ensemble de ses manifestations et après l' entier épuisement de ses antinomies, présente encore une antinomie qui, ne répondant plus à rien sur la terre, reste ici-bas sans solution. C' est pourquoi l' ordre dans la société, si parfait qu' on le suppose, ne chassera jamais entièrement l' amertume et l' ennui : le bonheur en ce monde est un idéal que nous sommes condamnés à poursuivre toujours, mais que l' antagonisme infranchissable de la nature et de l' esprit tient hors de notre portée. S' il est une continuation de la vie humaine dans un monde ultérieur, ou si l' équation suprême ne se réalise pour nous que par un retour au néant, c' est ce que j' ignore : rien, aujourd' hui, ne me permet d' affirmer l' un plus que l' autre. Tout ce que je puis dire est que nous pensons plus loin qu' il ne nous est donné d' atteindre, et que la dernière formule à laquelle l' humanité vivante puisse parvenir, celle qui doit embrasser toutes ses positions antérieures, est encore le premier terme d' une nouvelle et indescriptible harmonie. L' exemple du crédit servira à nous faire comprendre cette reproduction sans fin du problème de notre destinée. Mais, avant d' entrer

(p. 86) au fond de la question, disons quelques mots des préjugés généralement répandus sur le crédit, et tâchons d' en bien comprendre le but et l' origine. I-origine et filiation de l' idée de crédit. -préjugés contradictoires relatifs à cette idée. Le point de départ du crédit est la monnaie. On a vu au chapitre Ii comment, par un ensemble de circonstances heureuses, la valeur de l' or et de l' argent ayant été constituée la première, la monnaie était devenue le type de toutes les valeurs vagues et oscillantes, c' est-à-dire non socialement constituées, non officiellement établies. Il a été démontré, à cette occasion, comment la valeur de tous les produits étant une fois déterminée et rendue hautement échangeable, acceptable, en un mot, comme la monnaie, en tous payements, la société serait, par ce seul fait, arrivée au plus haut degré de développement économique dont, au point de vue du commerce, elle soit susceptible. L' économie sociale ne serait plus alors, comme aujourd' hui, relativement aux échanges, à l' état de simple formation ; elle serait à l' état de perfectionnement. La production ne serait pas définitivement organisée ; mais déjà l' échange et la circulation le seraient ; et il suffirait à l' ouvrier de produire, de produire sans cesse, tantôt en réduisant ses frais, tantôt en divisant son travail et découvrant des procédés meilleurs, inventant de nouveaux objets de consommation, pressant ses rivaux ou soutenant leurs attaques, pour conquérir la richesse et assurer son bien-être. Dans ce même chapitre, nous avons signalé l' inintelligence du socialisme à l' égard de la monnaie : et nous avons montré, en ramenant cette invention à son principe, que ce que nous avions à réprimer dans les métaux précieux n' était pas l' usage, mais le privilége. En effet, dans toute société possible, même communiste, il faut une mesure de l' échange, sous peine de violer le droit soit du producteur, soit du consommateur, et de rendre la répartition injuste. Or, jusqu' à ce que les valeurs soient généralement constituées par une méthode d' association quelconque, il faut bien qu' un certain

(p. 87) produit entre tous, celui dont la valeur paraîtra la plus authentique, la mieux définie, la moins altérable, et qui, à cet avantage, joindra celui d' une grande facilité de conservation et de transport soit pris pour type, c' est-à-dire tout à la fois pour instrument de circulation et paradigme des autres valeurs. Il est donc inévitable que ce produit, vraiment privilégié, devienne l' objet de toutes les ambitions, le paradis en perspective du travailleur, le palladium du monopole ; que, malgré toutes les défenses, ce précieux talisman circule de main en main, invisible aux regards d' un pouvoir jaloux ; que la plus grande partie des métaux précieux, servant au numéraire, soit ainsi détournée de son véritable usage, et devienne, sous forme de monnaie, un capital dormant, une richesse hors de la consommation ; qu' en cette qualité d' instrument des échanges, l' or soit pris à son tour pour objet de spéculation, et serve de base à un immense commerce ; qu' enfin, protégé par l' opinion, couvert de la faveur publique, il conquière le pouvoir, et du même coup mette fin à la communauté ! Le moyen de détruire cette formidable puissance n' est donc pas d' en détruire l' organe, j' ai presque dit le dépositaire : c' est d' en généraliser le principe. Toutes ces propositions sont désormais aussi bien démontrées, aussi rigoureusement enchaînées l' une à l' autre, que les théorèmes de la géométrie. L' or et l' argent, c' est-à- dire la marchandise première constituée en valeur, étant donc pris pour étalons des autres valeurs et instruments universels d' échange, tout commerce, toute consommation, toute production en dépendent. L' or et l' argent, précisément parce qu' ils ont acquis au plus haut degré les caractères de sociabilité et de justice, sont devenus synonymes de pouvoir, de royauté, presque de divinité. L' or et l' argent représentent la vie, l' intelligence et la vertu commerciales. Un coffre plein d' espèces est une arche sainte, une urne magique, qui donne à ceux qui ont le pouvoir d' y puiser, la santé, la richesse, le plaisir et la gloire. Si tous les produits du travail avaient la même valeur échangeable que la monnaie, tous les travailleurs jouiraient des mêmes avantages que les détenteurs de la monnaie ; chacun posséderait dans sa faculté de produire une source inépuisable de richesse. Mais la religion de l' argent ne peut être abolie, ou, pour mieux dire, la constitution générale des valeurs ne peut s' opérer que par un effort de la raison et de la justice humaines : jusque-là, il est inévitable que, comme

(p. 88) dans une société policée la possession de l' argent est le signe assuré de la richesse, la privation de l' argent soit un signe presque certain de misère. L' argent étant donc la seule valeur qui porte le timbre de la société, la seule marchandise d' aloi qui ait cours dans le commerce, l' argent est, comme la raison générale, l' idole du genre humain. L' imagination, attribuant au métal ce qui est l' effet de la pensée collective manifestée par le métal, tout le monde, au lieu de chercher le bien-être à sa véritable source, c' est-à-dire dans la socialisation de toutes les valeurs, dans la création incessante de nouvelles figures monétaires, s' est occupé exclusivement d' acquérir de l' argent, de l' argent, et toujours de l' argent. Ce fut pour répondre à cette demande universelle de numéraire, qui n' était autre chose au fond qu' une demande de subsistances, une demande d' échange et de débouché, qu' au lieu de viser directement au but, on s' arrêta au premier terme de la série, et qu' au lieu de faire successivement de chaque produit une monnaie nouvelle, on ne songea plus qu' à multiplier le plus qu' on pourrait la monnaie métallique, d' abord par le perfectionnement de sa fabrication, puis par la facilité de son émission, et enfin par des fictions. évidemment c' était se méprendre sur le principe de la richesse, le caractère de la monnaie, l' objet du travail et la condition de l' échange ; c' était rétrograder dans la civilisation, en reconstituant dans les valeurs le régime monarchique, qui déjà commençait à s' altérer dans la société. Telle est pourtant l' idée mère qui a donné naissance aux institutions de crédit ; et tel est le préjugé fondamental, dont nous n' avons plus besoin de démontrer l' erreur, qui frappe d' antagonisme, dans leur conception même, toutes ces institutions. Mais, ainsi que nous avons eu mainte fois l' occasion de le dire, l' humanité, alors même qu' elle obéit à une idée imparfaite, ne se trompe pas dans ses vues. Or, on va voir, chose surprenante, qu' en procédant à l' organisation de la richesse par une reculade, elle a opéré aussi bien, aussi utilement, aussi infailliblement, eu égard à la condition de son existence évolutive, qu' il lui était donné de faire. L' organisation rétrograde du crédit, de même que toutes les manifestations économiques antérieures, en même temps qu' elle donnait à l' industrie un nouvel essor, a déterminé, il est vrai, une aggravation de misère : mais enfin la question sociale

(p. 89) s' est produite sous un jour nouveau, et l' antinomie, aujourd' hui mieux connue, laisse l' espoir d' une entière et prochaine solution. Ainsi, l' objet ultérieur, mais jusqu' à présent inaperçu, du crédit, est de constituer, à l' aide et sur le prototype de l' argent, toutes les valeurs encore oscillantes ; son but immédiat et avoué est de suppléer à cette constitution, condition suprême de l' ordre dans la société et du bien-être parmi les travailleurs, par une diffusion plus large de la valeur métallique. L' argent, se sont dit les promoteurs de cette nouvelle idée, l' argent est la richesse : si donc nous pouvions procurer à tout le monde de l' argent, beaucoup d' argent, tout le monde serait riche. Et c' est en vertu de ce syllogisme que se sont développées, sur toute la face de la terre, les institutions de crédit. Or, il est clair qu' autant l' objet ultérieur du crédit présente une idée logique, lumineuse et féconde, conforme, en un mot, à la loi d' organisation progressive ; autant son but immédiat, seul cherché, seul voulu, est plein d' illusions, et, par sa tendance au statu quo , de périls. Car l' argent, aussi bien que les autres marchandises, étant soumis à la loi de proportionnalité, si sa masse augmente et qu' en même temps les autres produits ne s' accroissent pas en proportion, l' argent perdra de sa valeur, et rien, en dernière analyse, n' aura été ajouté à la richesse sociale ; -si, au contraire, avec le numéraire la production s' accroît partout, la population suivant du même pas, rien n' est encore changé à la situation respective des producteurs ; et, dans les deux cas, la solution demandée n' avance pas d' une syllabe. a priori donc, il n' est pas vrai que l' organisation du crédit, dans les termes sous lesquels on la propose, contienne la solution du problème social. Après avoir raconté la filiation et la raison d' existence du crédit, nous avons à rendre compte de son apparition, c' est-à-dire du rang qui doit lui être assigné dans les catégories de la science. C' est ici surtout que nous aurons à signaler le peu de profondeur et l' incohérence de l' économie politique. Le crédit est tout à la fois la conséquence et la contradiction de la théorie des débouchés, dont le dernier mot, comme on a vu, est la liberté absolue du commerce. Je dis d' abord que le crédit est la conséquence de la théorie des débouchés, et, comme tel, déjà contradictoire.

(p. 90) Au point où nous sommes arrivés de cette histoire à la fois fantastique et réelle de la société, nous avons vu tous les procédés d' organisation et les moyens d' équilibre tomber les uns sur les autres, et reproduire sans cesse, plus impérieuse et plus meurtrière qu' auparavant, l' antinomie de la valeur. Parvenu à la sixième phase de son évolution, le génie social, obéissant au mouvement d' expansion qui le pousse, cherche au dehors, dans le commerce extérieur, le débouché, c' est-à-dire le contre-poids qui lui manque. à présent nous allons le voir, déçu dans son espérance, chercher ce contre-poids, ce débouché, cette garantie de l' échange qu' à tout prix il lui faut, dans le commerce intérieur, au dedans. Par le crédit, la société se replie en quelque sorte sur elle-même ; elle semble avoir compris que production et consommation étant pour elle choses adéquates et identiques, c' est en elle-même, et non par une éjaculation indéfinie, qu' elle doit en trouver l' équilibre. Tout le monde aujourd' hui réclame pour le travail des institutions de crédit. C' est la thèse favorite de Mm Blanqui, Wolowski, Chevalier, chefs de l' enseignement économique ; c' est l' opinion de M De Lamartine, d' une foule de conservateurs et de démocrates, de presque tous ceux qui, répudiant le socialisme, et avec lui la chimère d' organisation du travail, se prononcent cependant pour le progrès. Du crédit ! Du crédit ! S' écrient ces réformateurs aux vastes pensées, à la longue vue : le crédit est tout ce dont nous avons besoin. Quant au travail, il en est de lui comme de la population : l' un et l' autre sont suffisamment organisés ; la production, quelle qu' elle soit, ne manquera pas. Et le gouvernement, étourdi de ces clameurs, s' est mis en devoir, de sa lente et stupide allure, de jeter les fondements de la plus formidable machine à crédit qui fut jamais, en nommant sa commission pour la réforme de la loi des hypothèques. C' est donc toujours le même refrain : de l' argent ! De l' argent ! C' est de l' argent qu' il faut au travailleur. Sans argent le travailleur est au désespoir, comme le père de sept enfants sans pain. Mais si le travail est organisé, comment a-t-il besoin de crédit ? Et si c' est le crédit lui-même qui fait défaut à l' organisation, comme le prétendent les admirateurs du crédit, comment peut-on dire que l' organisation du travail est complète ?

(p. 91) Car enfin, de même que dans notre système de monopole jaloux, de production insolidaire et de commerce aléatoire, c' est l' argent , l' argent seul qui sert de véhicule au consommateur pour aller d' un produit à l' autre ; de même le crédit, appliquant en grand cette propriété de l' argent, sert au producteur à réaliser ses produits, en attendant qu' il les vende. L' argent est la réalisation effective du débouché de la vente, de la richesse , du bien-être ; le crédit en est la réalisation anticipée . Mais comme, dans l' un et l' autre cas, c' est toujours le débouché qui est chef de file ; comme c' est par lui qu' il faut passer d' abord si l' on veut aller de la production à la consommation, il s' ensuit que l' organisation du crédit équivaut à une organisation du débouché à l' intérieur, et que, par conséquent, dans l' ordre du développement économique, il suit immédiatement la théorie du libre commerce, ou du débouché au dehors. Et il ne servirait à rien de dire que le crédit a pour but de favoriser la production plutôt que la consommation ; car on ne ferait par là que reculer la difficulté. En effet, si l' on remonte au delà de la sixième station économique, le débouché, on rencontre successivement toutes les autres catégories dont l' ensemble exprime la production, savoir : la police, le monopole, la concurrence, etc. Si bien qu' en définitive, au lieu de dire simplement que le crédit anticipe sur le débouché et sur tout ce qui est la conséquence du débouché, on devra dire encore que le crédit suppose chez le crédité une puissance telle, que, par le monopole, la concurrence, les capitaux, les machines, la division du travail, l' importance des valeurs, il doit l' emporter sur ses rivaux : ce qui, loin d' affaiblir l' argument, le fortifie. Comment donc, observerai-je aux organisateurs du crédit, sans une connaissance exacte des besoins de la consommation, et partant de la proportion à donner aux produits consommables : comment, sans une règle des salaires, sans une méthode de comparaison des valeurs, sans une délimitation des droits du capital, sans une police du marché, toutes choses qui répugnent à vos théories, pouvez-vous songer sérieusement à organiser le crédit, c' est-à- dire le débouché, la vente, la répartition, en un mot le bien- être ? Si vous parliez d' organiser une loterie, à la bonne heure : mais organiser le crédit, vous qui n' acceptez aucune des conditions qui peuvent justifier le crédit ! Je vous en défie.

(p. 92) Et si, pour défendre ou pallier une contradiction, vous prétendez que toutes ces questions sont résolues ; si, dis-je, le débouché est partout largement ouvert au producteur ; si le placement de la marchandise est assuré ; si le bénéfice est certain ; si le salaire et la valeur, ces choses si mobiles, sont disciplinées, il s' ensuit que la réciprocité, la solidarité, l' association enfin existent entre les producteurs ; dans ce cas, le crédit n' est plus qu' une formule inutile, un mot vide de sens. Si le travail est organisé, car tout ce que je viens de dire constitue l' organisation du travail, le crédit n' est plus autre chose que la circulation elle-même, embrassant depuis la première ébauche donnée à la matière, jusqu' à la destruction du produit par le consommateur ; la circulation, dis-je, marchant, sous l' inspiration d' une pensée commune, à la mesure normale de la valeur, et dégagée de toutes ses entraves. La théorie du crédit, comme supplément ou anticipation du débouché, est donc contradictoire. à présent, considérons-la sous un autre point de vue. Le crédit est la canonisation de l' argent, la déclaration de sa royauté sur tous les produits quelconques. Par conséquent, le crédit est le démenti le plus formel du système anti- prohibitionniste, la justification flagrante, de la part des économistes, de la balance du commerce. Que les économistes apprennent donc une fois à généraliser leurs idées, et qu' ils nous disent comment, s' il est indifférent pour une nation de payer les marchandises qu' elle achète avec de l' argent ou avec ses propres produits, elle ait jamais besoin d' argent ? Comment il se peut qu' une nation qui travaille s' épuise ? Comment il y a toujours demande de sa part du seul produit qu' elle ne consomme pas, c' est-à-dire d' argent ? Comment toutes les subtilités imaginées jusqu' à ce jour pour suppléer au défaut d' argent, telles que papier de commerce, papier de banque, papier- monnaie, ne font que traduire et rendre plus sensible ce besoin ? En vérité, le fanatisme antiprohibitif par lequel se signale aujourd' hui la secte économiste ne se comprend plus, à côté des efforts extraordinaires auxquels elle se livre pour propager le commerce de l' argent et multiplier les institutions de crédit. Qu' est-ce, encore une fois, que le crédit ? -c' est, répond la théorie, un dégagement de valeur engagée, qui permet de rendre cette même valeur circulable, d' inerte qu' elle était auparavant .

(p. 93) Parlons un langage plus simple : le crédit est l' avance que fait un capitaliste, contre un dépôt de valeurs de difficile échange, de la marchandise la plus susceptible de s' échanger, par conséquent la plus précieuse de toutes, l' argent ; de l' argent qui, selon M Cieszkowski, tient en suspens toutes les valeurs échangeables, et sans lequel elles seraient elles-mêmes frappées de l' interdiction ; de l' argent qui mesure, domine et subalternise tous les autres produits ; de l' argent avec lequel seul on éteint ses dettes et l' on se libère de ses obligations ; de l' argent, qui assure aux nations comme aux particuliers le bien-être et l' indépendance ; de l' argent, enfin, qui non- seulement est le pouvoir, mais la liberté, l' égalité, la propriété, tout. Voilà ce que le genre humain, d' un consentement unanime, a compris ; ce que les économistes savent mieux que personne, mais qu' ils ne cessent de combattre avec un acharnement risible, pour soutenir je ne sais quelle fantaisie de libéralisme en contradiction avec leurs principes les plus énergiquement avoués. Le crédit a été inventé pour secourir le travail, en faisant passer dans les mains du travailleur l' instrument qui le tue, l' argent : et l' on part de là pour soutenir qu' entre les nations industrielles, l' avantage de l' argent dans les échanges n' est rien ; qu' il est insignifiant pour elles de solder leurs comptes en marchandises ou en espèces ; que c' est le bon marché seul qu' elles ont à considérer ! Mais s' il est vrai que dans le commerce international les métaux précieux aient perdu leur prépondérance, cela veut dire que dans le commerce international toutes les valeurs sont arrivées au même degré de détermination, et, comme l' argent, également acceptables ; en d' autres termes, que la loi d' échange est trouvée, et le travail organisé entre les peuples . Alors qu' on la formule, cette loi ; qu' on explique cette organisation , et qu' au lieu de parler crédit et de forger de nouvelles chaînes pour la classe travailleuse, on apprenne, par une application du principe d' équilibre international, à tous ces industriels qui se ruinent parce qu' ils n' échangent pas, à ces ouvriers qui meurent de faim parce que le travail leur manque, comment leurs produits, comment leur main-d' oeuvre sont des valeurs dont ils peuvent disposer pour leur consommation, aussi bien que si c' étaient des billets de banque ou de l' argent. Quoi ! Le principe qui, suivant les économistes, régit le

(p. 94) commerce des nations, serait inapplicable à l' industrie privée ! Comment cela ? Pourquoi ? Des raisons, des preuves, au nom de Dieu. Contradiction dans l' idée même du crédit, contradiction dans le projet d' organiser le crédit, contradiction entre la théorie du crédit et celle du libre commerce : est-ce tout ce que nous avons à reprocher aux économistes ? à la pensée d' organiser le crédit, les économistes en joignent une autre non moins antilogique : c' est celle de rendre l' état organisateur et prince du crédit. c' est à l' état, disait le célèbre Law, préludant à la création des ateliers nationaux et à la républicanisation de l' industrie, c' est à l' état de donner crédit, et non de le recevoir . Maxime superbe, faite pour plaire à tous ceux que révolte la féodalité financière, et qui voudraient la remplacer par l' omnipotence du gouvernement ; mais maxime équivoque, interprétée dans des sens opposés par deux sortes de personnes, d' une part les politiques fiscaux et budgétaires, à qui tout moyen est bon de faire venir l' argent du peuple dans les coffres de l' état, parce qu' eux seuls y puisent ; d' autre part, les partisans de l' initiative, j' ai presque dit de la confiscation gouvernementale, à qui la communauté seule peut profiter. Mais la science ne s' enquiert point de ce qui plaît, elle cherche ce qui est possible : et toutes nos passions anti-banquières, nos tendances absolutistes et communistes ne peuvent prévaloir à ses yeux sur l' intime raison des choses. Or, l' idée de faire dériver de l' état tout crédit, et par conséquent toute garantie, peut se traduire dans la question suivante : l' état, organe improductif, personnage sans propriétés et sans capitaux, n' offrant pour gage hypothécaire que son budget, toujours emprunteur, toujours banqueroutier, toujours obéré, qui ne peut s' engager sans engager avec lui tout le monde, par conséquent ses prêteurs eux-mêmes, hors duquel, enfin, se sont développées spontanément toutes les institutions de crédit, l' état, par ses ressources, sa garantie, son initiative, la solidarité qu' il impose, peut-il devenir le commanditaire universel, l' auteur du crédit ? Et quand il le pourrait, la société le souffrirait-elle ? Si cette question était résolue par l' affirmative, il s' ensuivrait que l' état possède le moyen de remplir le voeu de la société manifesté

(p. 95) par le crédit, lorsque, renonçant à son utopie d' affranchissement du prolétariat par le libre commerce, et se reployant sur elle-même, elle cherche à rétablir l' équilibre entre la production et la consommation par un retour du capital au travail qui le produit. L' état, en constituant le crédit, aurait obtenu l' équivalent de la constitution des valeurs : le problème économique serait résolu, le travail affranchi, la misère refoulée. La proposition de rendre l' état tout à la fois auteur et distributeur du crédit malgré sa tendance despotico- communiste, est donc d' une importance capitale, et mérite d' attirer toute notre attention. Pour la traiter, non pas avec l' étendue qu' elle mérite, car au point où nous sommes parvenus, les questions économiques n' ont plus de bornes ; mais avec la profondeur et la généralité, qui seules peuvent suppléer aux détails, nous la diviserons en deux périodes : l' une, qui embrasse tout le passé de l' état relativement au crédit, et que nous allons sur-le-champ passer en revue ; l' autre qui aura pour objet de déterminer ce que contient la théorie du crédit, et par conséquent ce que l' on peut attendre d' une organisation du crédit, soit par l' état, soit par le capital libre ; ce sera la matière du second et du troisième paragraphe. Si, pour apprécier la puissance d' organisation qu' il a plu aux économistes, dans ces derniers temps, de reconnaître à l' état en matière de crédit , après la lui avoir refusée en matière d' industrie, il suffisait d' invoquer des antécédents, la partie serait trop belle contre nos adversaires, à qui nous n' aurions plus qu' à opposer, en place d' arguments, ce qui peut les toucher davantage , l' expérience. Il est prouvé, leur dirions-nous, par l' expérience, que l' état n' a ni propriétés, ni capitaux, rien en un mot sur quoi il puisse fonder ses lettres de crédit. Tout ce qu' il possède, en valeurs mobilières et immobilières, est depuis longtemps engagé ; les dettes qu' il a contractées en sus de son actif, et dont la nation paye pour lui l' intérêt, dépassent en France quatre milliards. Si donc l' état se fait organisateur du crédit, entrepreneur de banque, ce ne peut être avec ses propres ressources, mais bien avec la fortune des administrés : d' où il faut conclure que, dans le système d' organisation du crédit par l' état, en vertu d' une certaine solidarité fictive ou tacite, ce qui appartient aux citoyens appartient à l' état, mais

(p. 96) non pas réciproquement, et que le gouverneur de Louis Xv avait raison de dire à ce prince, en lui montrant son royaume : tout cela, sire, est à vous. Ce principe du domaine éminent de l' état sur les biens des citoyens est le vrai fondement du crédit public : pourquoi la charte n' en parle-t-elle pas ? Pourquoi la législation, le langage, les habitudes, y sont-ils plutôt contraires ? Pourquoi garantir aux citoyens leurs propriétés en dehors de toute suzeraineté de l' état, lorsqu' on cherche à introduire subrepticement cette théorie de la solidarité de la fortune publique et des fortunes particulières ? Et si cette solidarité n' existe pas, ne peut pas, dans le système de la prépondérance et de l' initiative du pouvoir, exister ; si ce n' est qu' une fiction, enfin, que devient la garantie de l' état ? Et qu' est-ce que le crédit donné par l' état ? Ces considérations, d' une simplicité presque triviale et d' une réalité inattaquable, dominent toute la question du crédit. On ne sera pas surpris que j' y revienne de temps à autre avec une nouvelle insistance. Non-seulement la propriété est nulle dans l' état ; chez lui la production n' existe pas davantage. L' état, c' est la caste des improductifs ; par lui aucune industrie n' est exercée dont les bénéfices prévus puissent donner valeur et sûreté à ses billets. Il est désormais universellement reconnu que tout ce que produit l' état, soit en travaux d' utilité publique, soit en objets de consommation domestique ou personnelle, coûte trois fois plus qu' il ne vaut. En un mot, l' état, et comme organe improductif de la police, et comme producteur pour la part du travail collectif qu' il s' est attribuée, vit uniquement de subventions : comment, par quelle vertu magique, par quelle transformation inouïe deviendrait-il tout à coup le dispensateur des capitaux dont il ne possède pas le premier centime ? Comment l' état, l' improductivité même, à qui par conséquent l' épargne est essentiellement antipathique, deviendrait-il le banquier national, le commanditaire universel ? Au point de vue de la production comme à celui de la propriété, il faut donc revenir à l' hypothèse d' une solidarité tacite dont l' état se ferait discrètement l' intermédiaire, et qu' il exploiterait à son profit jusqu' au jour où il lui serait permis de l' avouer tout haut et d' en décréter les articles. Car, avant d' avoir vu fonctionner cette

(p. 97) grande machine, je ne puis penser qu' il s' agisse simplement d' une entreprise de banque, formée à l' aide de capitaux privés, et dont la gestion seulement serait confiée à des fonctionnaires publics : en quoi une telle entreprise, alors même qu' elle procurerait au commerce des capitaux à meilleur marché, différerait-elle de toutes les entreprises analogues ? Ce serait créer pour l' état, sans qu' il y mît rien du sien, une nouvelle source de revenus : sauf le danger de laisser entre les mains du pouvoir des sommes considérables, je ne vois pas ce que le progrès, ce que la société y gagneraient. L' organisation du crédit par l' état doit aller plus au fond des choses ; et l' on me permettra de poursuivre mes investigations... mais oui bien, dit-on, l' état possède un capital, puisqu' il a le plus gros, le plus impérissable des revenus, puisqu' il a l' impôt. Dût-il augmenter cet impôt de quelques centimes additionnels, ne peut-il donc s' en servir pour combiner, exécuter et gager les plus vastes opérations de crédit ? Et même sans recourir à une augmentation d' impôt, qui empêche l' état, sous la garantie limitée ou illimitée de la nation, et en vertu d' un vote des représentants de la nation, de créer un système complet de banque agricole et industrielle ? Mais de deux choses l' une : ou l' on entend faire du crédit, sous prétexte d' intérêt général, l' objet d' un monopole au profit de l' état ; ou bien l' on admet que la banque nationale, de même qu' aujourd' hui la banque de France, fonctionnerait concurremment avec tous les banquiers du pays. Dans le premier cas, la situation, loin de s' améliorer, empirerait, et la société marcherait à une prompte dissolution ; puisque le monopole du crédit dans les mains de l' état aurait pour effet inévitable d' annihiler partout le capital privé, en lui déniant son droit le plus légitime, celui de porter intérêt. Si l' état est déclaré commanditaire, escompteur unique du commerce, de l' industrie et de l' agriculture, il se substitue à ces milliers de capitalistes et de rentiers vivant sur leurs capitaux, et forcés dès lors, au lieu de manger le revenu, d' entamer le principal. Bien plus, en rendant les capitaux inutiles , il arrête leur formation : ce qui est rétrograder par delà la deuxième époque de l' évolution économique. On peut hardiment défier un gouvernement, une législature, une nation d' entreprendre rien de pareil : de ce côté, la société est arrêtée

(p. 98) par un mur de métal, qu' aucune puissance ne saurait renverser. Ce que je dis là est décisif, et renverse toutes les espérances des socialistes mitigés qui, sans aller jusqu' au communisme, voudraient, par un arbitraire perpétuel, créer au profit des classes pauvres, tantôt des subventions, c' est-à-dire une participation de fait au bien-être des riches ; tantôt des ateliers nationaux et par conséquent privilégiés, c' est-à-dire la ruine de l' industrie libre ; tantôt une organisation du crédit par l' état, c' est-à-dire la suppression du capital privé , la stérilité de l' épargne. Quant à ceux que de pareilles considérations n' arrêteraient pas, sans que j' aie ici besoin de leur rappeler la série déjà bien longue des contradictions qu' ils ont à résoudre avant de toucher au crédit, je me bornerai pour le moment à leur faire remarquer qu' en faisant la guerre au capital, en lui interdisant le placement, ils arriveraient vite, non pas au dégagement et à la solidarité des valeurs, mais à la suppression du capital circulant, à l' abolition de l' échange, à l' interdiction du travail. Le commerce de l' argent, qui n' est autre que le mode suivant lequel s' exerce la productivité du capital, est nécessairement le plus libre, je veux dire le plus insaisissable, le plus réfractaire au despotisme, le plus antipathique à la communauté, par conséquent le moins susceptible de centralisation et de monopole. L' état peut imposer à la banque des règlements ; il peut en certains cas, par des lois spéciales, restreindre ou faciliter son action : il ne saurait par lui-même, et pour son propre compte, pas plus que pour le compte du public, se substituer aux banquiers et accaparer leur industrie. L' idée de rendre l' état véritablement prince et dispensateur du crédit étant impraticable, -et que de considérations je passe sous silence qui en démontreraient toute l' absurdité ! -force est donc de s' arrêter à la seconde hypothèse, celle d' une concurrence, ou mieux d' une coopération de l' état, notamment à l' égard de certaines parties encore obscures du crédit qui réclament son initiative, et que les capitaux privés n' ont pu féconder, ni même atteindre. Nous voilà loin, il faut en convenir, de cette organisation si bruyamment annoncée du crédit par l' état, et qui par la force des choses se réduit, comme tout ce qui vient de l' état, à quelques manipulations législatives, ainsi qu' à un ministère de police. Car

(p. 99) alors même que la banque centrale serait entrée dans le cercle administratif, comme elle devrait conserver toute l' indépendance de ses opérations, l' entière séparation de ses intérêts d' avec ceux de l' état, sous peine de se compromettre et de partager le discrédit inhérent à l' état, une pareille banque ne serait toujours que la première maison financière du royaume ; ce ne serait point une organisation du crédit par l' état, à qui, je le répète, il est impossible d' organiser rien, pas plus le travail que le crédit. L' état reste donc et doit rester éternellement avec son indigence native, avec l' improductivité qui est son essence, avec ses habitudes emprunteuses, c' est-à-dire avec toutes les qualités les plus opposées à la puissance créatrice, et qui font de lui, non le prince du crédit, mais le type du discrédit. à toutes les époques, et chez tous les peuples, on voit l' état sans cesse occupé, non pas à faire jaillir de son sein le crédit, mais à organiser ses emprunts. Sparte, n' ayant pas de trésor, s' imposait un jeûne, pour faire les fonds d' un emprunt ; Athènes empruntait à Minerve son manteau d' or et ses bijoux ; la confiscation, les exactions, la fausse monnaie étaient la ressource ordinaire des tyrans. Les villes d' Asie, familiarisées avec tous les secrets de la finance, procédaient d' une façon moins barbare : elles empruntaient comme nous faisons, et s' acquittaient par l' impôt. à mesure qu' on avance dans l' histoire, on voit se perfectionner dans l' état l' art des emprunts ; celui de donner crédit est encore à poindre. Souvent pour se libérer, l' état s' est vu dans la nécessité de déposer son bilan : en France seulement, et pour un laps de 287 ans, M Augier a trouvé un chiffre total de neuf banqueroutes faites par l' état, " sans tenir compte, ajoute l' historien, des grands et petits moyens de libération analogues, en permanence sous tous nos rois et du temps de la ligue, ou bien périodiques à chaque avénement du trône, depuis l' invention de ce moyen libérateur par le roi Jean, en I 35 i. " en effet, se pouvait-il autrement ? Et faut-il tant de raisons pour se rendre compte de l' antagonisme invincible de ces deux choses, le crédit et l' état ? L' état, quoi qu' on dise et quoi qu' on fasse, n' est ni ne sera jamais la même chose que l' universalité des citoyens ; conséquemment la fortune de l' état ne saurait non plus s' identifier

(p. 100) avec la totalité des fortunes particulières, ni, par la même raison, les obligations de l' état devenir communes et solidaires à chaque contribuable. Qu' on vienne à bout d' égarer pendant quelque temps l' opinion publique, de donner au papier de l' état un crédit égal à celui de l' argent, de soutenir, à force de subtilités et de déguisements, ce mensonge gouvernemental ; on n' aura toujours fait que couvrir l' âne de la peau du lion, et, au moindre embarras, vous verrez la mascarade s' évanouir, ne laissant derrière elle que la confusion et l' épouvante. Ce qu' avait vu Law, lorsque, dans une contemplation prophétique où il devançait de deux siècles l' humanité, il s' écria que c' est à l' état de donner crédit, non de le recevoir, c' était l' association réelle des travailleurs ; c' était cette solidarité économique, résultat de la conciliation de tous les antagonismes, et qui, substituant à l' état la grande unité industriele, peut seule donner crédit et satisfaction au producteur aussi bien qu' au consommateur. Trompé par une phrase équivoque, et prenant le masque pour l' homme, l' état pour la société, Law entreprit de réaliser une hypothèse contradictoire : il devait infailliblement échouer, et ce fut un bonheur pour la France, dans cette immense catastrophe, que l' ingénieux spéculateur arrivât sitôt à la fin de son expérience. Nous aurons lieu de revenir sur cette grande déception, dont l' inventeur fut la première dupe, lorsque nous parlerons des fictions diverses, au moyen desquelles on a imaginé de procurer la circulation du numéraire, ou, ce qui revient au même, le développement du crédit. Ii-développement des institutions de crédit. Le crédit est, de toute l' économie politique, la partie la plus difficile, mais en même temps la plus curieuse et la plus dramatique. Aussi, malgré le grand nombre d' ouvrages publiés sur la matière et dont quelques-uns sont d' une haute portée, j' ose dire que

(p. 101) cette immense question n' a point encore été saisie dans toute son étendue, par conséquent dans toute sa simplicité. C' est ici surtout qu' on va voir l' homme, instrument de la logique éternelle, réaliser peu à peu et par une série de mouvements une pure abstraction, le crédit, comme nous l' avons vu précédemment convertir en réalités toute cette fantasmagorie d' idées abstraites, la division du travail, la hiérarchie, la concurrence , le monopole, l' impôt, la liberté du commerce. C' est en étudiant les divers problèmes auxquels donne lieu le crédit, que l' on achève de se convaincre que la véritable philosophie de l' histoire est dans le développement des phases économiques, et qu' on voit la constitution de la valeur apparaître décidément comme le pivot de la civilisation et le problème de l' humanité. Nous verrons la société, selon l' heureuse expression de M Augier, tournant autour d' une pièce d' or, comme l' univers autour du soleil. Car il en est du crédit comme des phases que nous avons jusqu' à présent étudiées : " ce n' est point, pour emprunter le langage du même écrivain, un fils direct de la volonté de l' homme ; c' est un besoin dans la société humaine, une nécessité aussi impérieuse que celle de l' alimentation. C' est encore une force innée, providentiellement ou fatalement intelligente, faisant sa besogne de choses futures ou de révolutions ténébreuses... les pouvoirs et les rois s' agitent, l' argent les mène : ceci soit dit sans parodier l' action de la providence. " mais nous, disons-le sans scrupule : la philosophie de l' histoire n' est point dans ces fantaisies semi-poétiques dont les successeurs de Bossuet ont donné tant d' exemples ; elle est dans les routes obscures de l' économie sociale. Travailler et manger, c' est, n' en déplaise aux écrivains artistes, la seule fin apparente de l' homme. Le reste n' est qu' allée et venue de gens qui cherchent de l' occupation, ou qui demandent du pain. Pour remplir cet humble programme, le profane vulgaire a dépensé plus de génie que tous les philosophes, les savants et les poëtes n' en ont mis à composer leurs chefs-d' oeuvre. Chose singulière, dont nous n' avons pas encore cité d' exemple, et qui surprendra le lecteur peu accoutumé à ces métamorphoses de la pensée, le crédit, dans son expression la plus avancée, se présente sous une formule déjà synthétique : ce qui ne l' empêche pas d' être encore une antinomie, la septième dans l' ordre des évolutions

(p. 102) économiques. Ainsi que l' a démontré M Cieszkowski dans un ouvrage dont je ne puis trop recommander la lecture aux amateurs de métaphysique appliquée, le crédit atteint son plus haut période en se développant successivement en position, opposition et composition, par conséquent en produisant une idée positive et complète. Mais, comme nous le démontrerons à notre tour, cette synthèse régulièrement formée n' est pour ainsi dire que d' un ordre secondaire ; c' est encore une contradiction. Ainsi, les idées comme les corps se composent et se décomposent à l' infini, sans que la science puisse dire jamais quel est le corps ou l' idée simple. Les idées et les corps sont tous d' une simplicité égale, et ne nous semblent complexes que par suite de leur comparaison ou mise en rapport avec d' autres corps et d' autres idées. Tel est le crédit : une idée qui, de simple qu' elle paraît à sa naissance, se dédouble en posant sa contraire, puis qui se complique en se combinant avec elle, et qui, après cette union reparaît aussi simple, aussi élémentaire, aussi contradictoire et impuissante, qu' au moment de sa génération première. Il est temps d' arriver aux preuves. Le crédit se développe en trois séries d' institutions : les deux premières, inverses l' une de l' autre ; et la troisième les résumant toutes deux dans une intime combinaison. La première série comprend la lettre de change, la banque de dépôt , à laquelle il faut rapporter la caisse d' épargnes ; enfin le prêt sur gage ou sur hypothèque , dont le mont-de-piété fournit un exemple. Par cette suite d' opérations, on a voulu rendre l' argent plus accessible à tout le monde, d' abord en lui facilitant le chemin et en abrégeant les distances ; puis, en rendant l' argent lui- même moins casanier, moins craintif de se produire. En termes plus clairs, pour avoir l' argent à meilleur marché, on a songé à faire des économies, d' un côté sur le transport par la lettre de change, d' autre part sur l' usure de la matière ainsi que sur le change, par la banque de dépôt ; enfin on a attiré le numéraire par la sécurité, en lui offrant la garantie du gage et de l' hypothèque. Au moyen de la lettre de change, l' argent que je possède ou qui m' est dû à Saint-Pétersbourg pendant que je suis à Paris, est à ma disposition, comme si je le tenais ; et réciproquement la

(p. 103) somme que je possède à Paris, et que je dois à Saint- Pétersbourg, existe à Saint-Pétersbourg. Cette combinaison est une conséquence forcée du commerce ; elle marche à la suite de la production et de l' échange, comme l' effet à la suite de la cause ; et je ne conçois pas la manie des économistes, qui cherchent dans l' histoire la date de l' invention des lettres de change, et fixent cette date au douzième ou au treizième siècle, environ . La lettre de change, quelque barbare et irrégulière qu' en soit la rédaction, existe du jour où, deux pays se trouvant en rapport, une somme peut être payée de l' un à l' autre, sur la simple reconnaissance de l' emprunteur ou l' invitation du créancier. Ainsi, rien n' empêche de voir avec M Augier une lettre de change dans l' obligation signée à Tobie par son parent Gabélus, obligation qui fut acquittée par ledit Gabélus entre les mains de Tobie le jeune, porteur de l' obligation, tout à fait inconnu du souscripteur. Ce fait, qui d' après la légende a dû se passer en Asie cinq ou six siècles avant Jésus-Christ, montre qu' à cette époque les opérations de change et d' escompte n' étaient pas organisées entre Ragès et Ninive : mais le principe était dès lors connu, la conséquence pouvait facilement être tirée, ce qui suffit pour le moment à notre thèse. Tout le monde connaît les avantages du change, et à quelle masse de numéraire il supplée. Un négociant de Marseille doit Iooofr à un négociant de Lyon, lequel doit à son tour à un négociant de Bordeaux Iooofr. Il suffit, pour que le négociant de Lyon se rembourse de sa créance et paye en même temps sa dette, qu' il adresse à son correspondant de Bordeaux une lettre de change tirée par lui sur le négociant de Marseille, laquelle par conséquent représente, sous la double garantie du marseillais et du lyonnais, la somme de Iooofr. La même opération pourra se répéter, avec la même lettre de change, entre le commerçant de Bordeaux et un autre de Toulouse, ce qui triplera la garantie donnée à la lettre de change ; et ainsi de suite à l' infini, la garantie du titre, et par conséquent sa solidité, sa valeur commerciale, augmentant toujours, jusqu' à ce que, parvenu au terme de son échéance, il soit présenté au payement. La lettre de change est donc un véritable supplément de la monnaie, et un supplément d' autant plus certain, que la promesse acquiert, par la voie

(p. 104) de l' endos, une garantie progressive, tellement qu' en certain cas le papier de commerce de première qualité est préféré à l' argent. Avec la banque de dépôt, on s' est élevé à une autre abstraction : c' est la distinction de la monnaie de compte d' avec la monnaie courante. L' argent, comme toute matière et marchandise, est sujet à usure, altération, larcin et fraude. D' autre part, la diversité des monnaies est un obstacle à leur circulation, et conséquemment une nouvelle cause d' embarras. On a fait disparaître ces difficultés en créant des dépôts publics, où toute espèce de monnaie était admise pour sa valeur intrinsèque et sous déduction d' un agio en compte courant, et remplacée par des bons remboursables en monnaie d' aloi, jusqu' à concurrence du montant des dépôts. La banque d' Amsterdam, fondée en I 6 o 9, est citée comme le modèle des banques de dépôt. Ainsi l' argent, représenté par un papier de nulle valeur intrinsèque, a pu circuler sans être sujet à rognure, usure ni agio, en un mot, sans éprouver de déficit, et avec la plus grande facilité. Mais c' était peu d' avoir ainsi aplani la voie au numéraire : il fallait trouver moyen de le faire sortir des coffres ; et c' est à quoi l' on n' a pas manqué de pourvoir. L' argent est la marchandise par excellence, le produit dont la valeur est la plus authentique et la mieux cotée ; par suite l' agent des échanges, le prototype de toutes les évaluations. Cependant, malgré ces éminentes prérogatives, l' argent n' est pas la richesse ; seul il ne peut rien pour notre bien-être : il n' est que le chef de file, le boute-en-train, si j' ose ainsi dire, des éléments qui doivent constituer la richesse. Le capitaliste, dont la fortune consiste en argent, a donc besoin de placer ses fonds, de les échanger, de les rendre, autant que possible, productifs, et productifs d' argent, c' est-à-dire de toute espèce de choses. Et ce besoin de se défaire de ses écus, il l' éprouve aussi vivement que le capitaliste dont l' avoir consiste en terres, maisons, machines, etc., éprouve le besoin, pour son entreprise, de se procurer des écus. Pour que ces deux capitalistes fassent produire leurs capitaux, il faut donc qu' ils les associent. Mais l' association répugne à l' homme

(p. 105) autant qu' elle lui est nécessaire ; et ni l' industriel, ni l' homme d' argent, tout en cherchant à s' entendre, ne consentiraient à s' associer. Un moyen se présente de contenter leur désir sans forcer leur répugnance : c' est que le détenteur du numéraire prête ses fonds à l' industriel, en recevant pour gage les capitaux mobiliers et immobiliers de celui-ci, plus un bénéfice ou intérêt. Telle est, en somme, la première manifestation du crédit, ou, comme parle l' école, sa thèse . Il en résulte que la monnaie, tout élevée qu' elle soit au-dessus des autres marchandises, apparaît bientôt, en tant qu' instrument d' échange, avec de notables inconvénients, le poids, le volume, l' usure, l' altération, la rareté, les embarras du transport, etc. ; -que si l' argent considéré en lui-même, dans sa matière et sa valeur, est un gage parfait du crédit, puisque à l' aide de ce gage, signe du souverain, acceptable en tout temps et contre toute espèce de produits, on est sûr de se procurer tous les biens possibles, cependant, comme représentant des valeurs et moyen de circulation, ce même argent offre des désavantages et laisse à désirer ; en un mot, c' est un signe imparfait du crédit. C' est à réparer ce vice propre du numéraire que nous allons voir le génie commercial appliquer tous ses efforts. Le second terme, la série antithétique des institutions de crédit, est l' inverse, la négation, en un certain sens, de la première : elle comprend les banques de circulation et d' escompte, et tout ce qui a rapport aux papiers de banque, papiers-monnaie et monnaies de papier, assignats, etc. Voici le mécanisme de cette génération. Que le lecteur me pardonne de le rappeler constamment à ces formules de métaphysique, auxquelles j' ai ramené déjà toutes les phases antérieures, et dans lesquelles je fais rentrer encore les diverses formes du crédit. En y réfléchissant, on comprendra, je l' espère, que cet appareil si disgracieux à première vue, si étranger à nos habitudes littéraires, est, après tout, l' algèbre de la société, l' instrument intellectuel qui seul, en nous donnant la clef de l' histoire, nous fournit le moyen de poursuivre avec conscience et certitude l' oeuvre instinctive et tourmentée de notre organisation. D' ailleurs, il est temps que notre nation renonce aux petitesses de sa littérature dégénérée, aux bavardages d' une tribune corrompue et d' une presse vénale, si elle veut échapper à la déchéance politique

(p. 106) qui déjà la menace, et que depuis seize ans on travaille à lui faire accepter avec un si déplorable succès. Le papier de banque ayant derrière lui son gage, c' est-à-dire le numéraire qu' il représente, n' est point encore une fiction ; c' est tout simplement une abstraction , c' est-à-dire une vérité détachée du fait ou de la matière qui la réalise et la concrète, et dont l' existence forme la garantie du billet. Dans cet état, le papier de banque est un suppléant heureux et commode de la monnaie, mais il ne la multiplie pas. Or, telle est la faculté qu' il va désormais acquérir, par une combinaison de la lettre de change et de la reconnaissance de dépôt.

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