Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 2 : Page 051 à 075

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

(p. 51) à merveille. Eh bien ! Alors, que dit la théorie ? Quel est son système de compensation ? Comment, puisque la possession de ces divers instruments de production est déjà un monopole, la théorie s' y prendra-t-elle pour niveler les inégalités créées par tous ces monopoles ? Comment, suivant l' expression de votre collègue M Bastiat, entre tous ces producteurs qui viennent à l' échange , le travail incorporé par chacun d' eux dans son produit sera-t- il la seule chose qui se paye ? Comment celui qui, en un jour, produit une orange à Paris, sera-t-il aussi riche que celui qui, dans le même temps, en produit une caisse en Portugal ? Car voilà ce qu' attend de vous le bon sens populaire ; et c' est le principe, c' est l' excuse, pour ne pas dire la justification du régime prohibitif. Vanité des théories ! M Dunoyer recule. Au lieu d' emporter de vive force la difficulté, il cherche à établir que la difficulté n' existe pas. Et sa raison, il faut bien qu' on l' avoue, est encore la plus puissante qu' aient imaginée les économistes. Les douanes, dit-il, ont bien été abolies à l' intérieur de tous les pays, en France, en Allemagne, en Amérique, etc., et ces pays s' en sont bien trouvés : pourquoi ne le seraient-elles pas de même à l' extérieur, entre tous les peuples ? Ah ! Vous demandez pourquoi ! C' est-à-dire que vous ignorez autant le sens des faits accomplis , que vous ne savez prévoir le sens de ceux dont vous provoquez l' accomplissement ; et toute votre théorie repose sur une obscure analogie ! Vous n' avez ni vu, ni entendu, ni compris ce qui est arrivé ; et vous parlez avec la certitude d' un prophète de ce qui arrivera. Vous demandez pourquoi on n' abolirait pas les douanes au dehors comme au dedans ! Je vais répondre à votre question en trois mots : c' est qu' il n' existe entre les peuples ni communauté de monopoles, ni communauté de charges, et que chaque pays a suffisamment de la misère développée dans son sein par ses monopoles et ses impôts, sans l' aggraver encore par l' action des monopoles et des impôts de l' étranger. J' ai suffisamment parlé de l' inégalité qui résulte entre les nations du monopole de leurs territoires respectifs ; je me bornerai

(p. 52) donc à considérer ici la question du libre commerce au point de vue de l' impôt. Tout service utile qui se produit dans une société policée arrive à la consommation grevé de certains droits fiscaux représentant la part proportionnelle que ce produit supporte dans les charges publiques. Ainsi, une tonne de houille, expédiée de Saint-étienne à Strasbourg, coûte, tous frais compris, 3 o francs. Sur ces 3 o francs, 4 représentent l' impôt direct, appelé droit de navigation, que doit payer le produit houille pour aller de Saint-étienne à Strasbourg. Mais la somme de 4 francs ne représente pas toutes les charges que paye une tonne de houille ; il y a encore d' autres frais, que j' appellerai l' impôt indirect de la houille, et qu' il convient aussi de porter en compte. En effet, la somme de 26 francs, qui forme le complément de la valeur totale de la houille rendue à Strasbourg, se compose en entier de salaires, depuis l' intérêt payé au capitaliste exploitant la mine, jusqu' au relayeur et aux mariniers qui conduisent le bateau à destination. Or, ces salaires, décomposés à leur tour, se divisent également en deux parties : l' une qui est le prix du travail, l' autre qui représente la part contributive de chaque travailleur dans l' impôt. Si bien qu' en poussant cette décomposition aussi loin qu' elle puisse aller, on trouverait peut-être qu' une tonne de houille vendue 3 o francs est grevée par le fisc du tiers environ de sa valeur commerciale, soit Io francs. Est-il juste que le pays, après avoir grevé ses producteurs de frais extraordinaires, achète leurs produits de préférence à ceux des producteurs étrangers qui ne lui payent rien ? -je défie qui que ce soit de répondre non. Est-il juste que le consommateur strasbourgeois, qui pourrait avoir la houille de Prusse à 25 francs, soit obligé de s' approvisionner en France où il paye 3 o, ou d' acquitter, pour obtenir la houille de Prusse, n nouveau droit ? Ceci revient à demander : le consommateur strasbourgeois appartient-il à la France ? Jouit-il des droits attachés à la qualité de français ? Produit-il lui-même pour la France et sous la protection de la France ? ... donc, il est solidaire de tous ses compatriotes ; et comme leur clientèle lui est acquise sous l' égide de la société française, de même sa consommation personnelle fait partie de leur

(p. 53) débouché. Et cette solidarité est inéluctable ; car, pour qu' elle cessât d' exister, il faudrait commencer par supprimer le gouvernement, supprimer l' administration, l' armée, la justice et tous leurs accessoires, et rétablir les industriels dans leur état de nature : ce qui est évidemment impossible. C' est donc la communauté des charges, c' est la condition économique de la société française qui nous oblige à faire groupe contre l' étranger, si nous ne voulons perdre dans un commerce insoutenable notre capital national. Je défie de nouveau qui que ce soit d' opposer rien à ce principe de la solidarité civique. Lors donc que les douanes intérieures ont été abolies en France, sans parler de l' accroissement du paupérisme qui a été l' un des résultats principaux de la centralisation des monopoles nationaux , et qui diminue de beaucoup les avantages de la liberté du commerce entre les quatre-vingt-six départements, il y a eu, entre ces mêmes départements, répartition proportionnelle de l' impôt et communauté de charges. En sorte que les riches localités payant plus, et les pauvres moins, une certaine compensation s' est faite entre les provinces. Il y a eu, comme toujours, accroissement de richesse et progrès de misère ; mais du moins tout a été réciproque. Rien de pareil ne saurait avoir lieu entre les nations du globe, aussi longtemps qu' elles seront divisées de gouvernements et insolidaires. Les économistes n' ont pas sans doute la prétention de faire la guerre aux princes, de renverser les dynasties, de réduire les gouvernements à la fonction de sergents de ville, et de substituer à la distinction des états la monarchie universelle ; mais bien moins encore savent-ils le secret d' associer les peuples, c' est-à-dire de résoudre les contradictions économiques et de soumettre au travail le capital. Or, à moins de réunir toutes ces conditions, la liberté du commerce n' est qu' une conspiration contre les nationalités et contre les classes travailleuses : je serais heureux que quelqu' un me prouvât, par raisons démonstratives, qu' en ceci, comme en tout le reste, je me suis trompé. Voici donc qu' à force d' agiter la question de la douane, après avoir vu la protection commandée par la nécessité, légitimée par l' état de guerre, c' est-à-dire par la consécration universelle des monopoles, nous la trouvons encore fondée en économie politique

(p. 54) et en droit. L' existence de la douane est intimement liée à la perception de l' impôt et au principe de la solidarité civique, aussi bien qu' à l' indépendance nationale et à la garantie constitutionnel des propriétés. Pourquoi donc accuserais-je seulement d' égoïsme et de monopole les industriels qui demandent protection ? Ceux qui crient : liberté ! sont-ils donc si purs ? Pendant que les uns exploitent et rançonnent le pays, regarderai-je comme des sauveurs ceux dont toute la pensée est de le vendre, et n' aurais-je point sujet à mon tour d' accuser de félonie les abolitionnistes anglophiles ? à ce propos, je rappellerai un mot de l' honnête M De Dombasles, qui m' est resté comme un plomb sur la poitrine, et dont je n' ai jamais pénétré le mystère : " je ne sais, écrivait-il avec tristesse, si un français voudrait dire, ou même voudrait trouver la vérité tout entière sur quelques-unes des questions qui tiennent à ce sujet. " la douane existe partout où s' établit un commerce de nation à nation. Les peuples sauvages la pratiquent aussi bien que les civilisés ; elle commence à poindre dans l' histoire, en même temps que l' industrie ; elle est un des principes constitutifs de la société, au même titre que la division du travail, les machines, le monopole, la concurrence, l' impôt, le crédit, etc. Je ne dis pas qu' elle doive durer toujours, au moins dans sa forme actuelle ; mais j' affirme que les causes qui l' ont fait naître dureront toujours ; conséquemment qu' il y a là une antinomie que la société doit éternellement résoudre, et que, hors de cette solution, il n' est pour les sociétés que déception et misère mutuelle. Un gouvernement peut supprimer par ordonnance ses lignes de douane : qu' importe au principe, qu' importe à la fatalité dont nous ne sommes que les organes, cette suppression ? L' antagonisme du travail et du capital en sera-t- il amoindri ? Et parce que la guerre du patriciat et du prolétariat sera généralisée ; parce que la contagion de l' opulence et du paupérisme ne rencontrera plus d' obstacles ; parce que les chaînes du vasselage auront été, comme un réseau, jetées sur le monde et tous les peuples groupés sous un patronage unitaire, osera-t-on dire que le problème de l' association industrielle est résolu, et la loi de l' équilibre social trouvée ? ... quelques observations encore, et je termine ce paragraphe, déjà trop long.

(p. 55) Le plus populaire de tous nos économistes, mais en même temps le promoteur le plus ardent de la liberté absolue des échanges, M Blanqui, dans son histoire de l' économie politique , a voué à l' exécration de la postérité les rois d' Espagne, Charles- Quint et Philippe Ii, pour avoir les premiers adopté comme règle de politique le système de la balance du commerce et son indispensable auxiliaire, la douane. Certes, si pour ce méfait Charles-Quint et Philippe Ii furent pires que Tibère et Domitien, il faut avouer pourtant qu' ils eurent toute l' Espagne, toute l' Europe pour complices ; circonstance qui, aux yeux de la postérité, doit atténuer leur crime. Ces souverains, représentants de leur siècle, eurent-ils donc si grand tort dans leur système de nationalité clusive ? M Blanqui va nous répondre. Il consacre un chapitre spécial à montrer comment l' Espagne, grâce aux richesses immenses que lui avait données la découverte du nouveau monde, s' étant reposée de son ancienne industrie, d' abord par l' expulsion des maures, puis par celle des juifs, enfin par sa lasciveté et sa fainéantise, fut en très- peu de temps ruinée, et devint de toutes les nations la plus nécessiteuse. Achetant toujours et ne vendant jamais, elle ne pouvait échapper à sa destinée. M Blanqui le dit, le prouve ; c' est une des belles parties de son ouvrage. N' est-il pas vrai que si Charles-Quint et Philippe Ii avaient pu, par un moyen quelconque, forcer l' Espagne à travailler, ils eussent été pour elle de vrais dieux tutélaires, des pères de la patrie ? Malheureusement Charles-Quint et Philippe Ii n' étaient ni socialistes ni économistes ; ils n' avaient point à leur disposition vingt systèmes d' organisation et de réforme, et n' avaient garde de croire que la sortie des capitaux de l' Espagne serait une raison élevée à la quatrième puissance de les y faire revenir. Comme tous les hommes de leur époque, ils sentaient vaguement que la sortie du numéraire équivalait à un écoulement de la richesse nationale ; que si acheter toujours et ne vendre jamais était le moyen le plus expéditif de se ruiner, acheter beaucoup et vendre peu était un agent de ruine moins prompt, mais tout aussi sûr. Leur système d' exclusion, ou, pour mieux dire, de coërcition au travail ne réussit pas, j' en tombe d' accord ; j' avoue même qu' il était impossible qu' il réussît ; mais je soutiens qu' il était impossible

(p. 56) d' en employer un autre ; j' en appelle à toute la sagacité inventive de M Blanqui. Deux choses manquèrent aux rois d' Espagne : le secret de faire travailler une nation chargée d' or , secret plus introuvable peut-être que celui de faire de l' or, et l' esprit de tolérance religieuse, dans un pays où la religion primait tout. L' opulente et catholique Espagne était condamnée d' avance par sa religion et par son culte. Les barrières qu' avaient élevées Charles-Quint et Philippe Ii, renversées par la lâcheté des sujets, n' opposèrent qu' une faible résistance à l' invasion étrangère, et en moins de deux siècles, un peuple de héros se trouva changé en un peuple de lazarilles. M Blanqui dira-t-il que l' Espagne s' appauvrit, non pas par ses échanges, mais par son inaction ; non pas à cause de la suppression des barrières, mais malgré l' élévation des barrières ? M Blanqui, dont l' éloquence si brillante et si vive sait donner du relief à des riens, est capable de faire cette objection ; il est de mon devoir de la prévenir. On convient que consommer sans produire, c' est, à proprement parler, détruire ; conséquemment, que dépenser son argent d' une manière improductive, c' est détruire ; qu' emprunter à cette fin, sur son patrimoine, c' est détruire ; que travailler à perte, c' est détruire ; que vendre à perte, c' est détruire mais acheter plus de marchandises qu' on n' en peut vendre, c' est encore travailler à perte, c' est manger son patrimoine, c' est détruire sa fortune : qu' importe que cette fortune s' en aille en contrebande, ou par contrat authentique ? Qu' importent la douane et les barrières ? La question est de savoir si en livrant une marchandise avec laquelle on est maître du monde, et qu' on ne peut faire revenir que par le travail et l' échange, on aliène sa liberté. J' ai donc le droit d' assimiler ce que fit l' Espagne sous Charles-Quint et Philippe Ii, lorsqu' elle se bornait à donner son or en échange des produits étrangers, avec ce que nous faisons nous-mêmes, lorsque nous échangeons 2 oo millions de produits étrangers contre I 6 o millions de nos produits, plus 4 o millions de notre argent. Quand les économistes se voient trop pressés sur les principes, ils se rejettent sur les détails, ils équivoquent sur l' intérêt du consommateur et la liberté individuelle, ils nous éblouissent de citations ; ils dénoncent les abus de la douane, ses tracasseries, ses

(p. 57) vexations ; ils font valoir le mal inséparable du monopole, pour conclure toujours par une liberté plus grande du monopole. M Blanqui, répondant avec son intarissable verve à un célèbre journaliste, amusa fort ses lecteurs en leur montrant la douane percevant 5 centimes pour une sangsue, I 5 centimes pour une vipère, 25 pour une livre de quinquina, autant pour un kilogramme de réglisse, etc. Tout paye, s' écriait-il, jusqu' aux remèdes qui doivent rendre la santé aux malheureux... que n' ajoutait-il, M Blanqui, jusqu' à la viande que nous mangeons, jusqu' au vin que nous buvons, jusqu' aux tissus qui nous couvrent ! Mais pourquoi tout ne payerait-il pas, puisqu' il faut que quelque chose paye ? Dites donc enfin, au lieu de déclamer et de faire de l' esprit, comment l' état se passera d' impôt, comment le peuple se passera de travail ! à l' occasion des fers et des tôles employés dans la marine, M Charles Dupin ayant appuyé au conseil général de l' agriculture et du commerce le système des primes, le journal des économistes , janvier I 84 6, fit cette réflexion : " M Charles Dupin avance qu' il y a assez d' usines en France pour satisfaire à tous les besoins de la navigation. La question n' est pas là. Ces usines peuvent- elles, veulent-elles donner le fer à aussi bon marché qu' on l' aurait en Belgique ou en Angleterre ? " la question est justement là. Est-il indifférent pour une nation de vivre en travaillant ou de mourir en empruntant ? Si la France doit renoncer à produire par elle-même tout ce qu' elle obtiendrait à plus bas prix de l' étranger, il n' y a pas de raison pour qu' elle n' abandonne pas encore les industries où elle est supérieure ; et tous les efforts que nous faisons pour ramener à nous la clientèle qui nous échappe, sont très-malentendus. Le principe prohibitif, poussé jusqu' à sa dernière conséquence, aboutit, comme l' a dit M Dussard, à refuser le produit étranger, même pour rien ; mais le principe antiprohibitif aboutit d' un autre côté à cesser le travail national, même à meilleur compte : et les économistes, au lieu de s' élever par- dessus l' alternative, l' acceptent et choisissent ! Quelle pauvre science ! L' acte politique qui a le plus soulevé la clameur économiste, a été le blocus continental, entrepris par Napoléon contre l' Angleterre. écartons ce qu' il y eut à la fois de gigantesque et de petit

(p. 58) dans cette machine de guerre, qu' il était impossible sans doute de faire manoeuvrer avec la même précision qu' un carré de la garde, mais du reste parfaitement conçue dans son principe, et qui est, à mon avis, l' une des preuves les plus étonnantes du génie de Napoléon. le fait a prouvé en ma faveur, disait-il à Sainte-Hélène : tant il attachait de prix à ce titre impérissable de sa gloire, tant il aimait à se consoler dans son exil par la pensée qu' en succombant à Waterloo, il avait enfoncé au coeur de son ennemi le trait qui devait le tuer. Le journal des économistes / octobre I 844 /, après avoir rassemblé toutes les raisons qui justifient Napoléon, a trouvé moyen d' en tirer la conséquence, que le fait a prouvé contre Napoléon . Voici les motifs qu' il donne : je ne change ni n' exagère rien. C' est que le blocus continental a forcé l' Europe à sortir de sa léthargie ; que du règne de l' empereur date le mouvement industriel du continent ; qu' en suite de ce développement nouveau, la France, l' Espagne, l' Allemagne, la Russie ont appris à se passer des fournitures anglaises ; qu' après s' être révoltées contre le système d' exclusion imaginé par Napoléon, elles se sont mises à l' appliquer chacune de leur côté ; que la pensée d' un seul homme est ainsi devenue celle de tous les gouvernements ; qu' imitant l' Angleterre, non- seulement dans son industrie, mais dans ses combinaisons prohibitives, ils réservent partout aux fabricants indigènes le marché de leur pays : si bien que l' Angleterre, menacée plus sérieusement que jamais par ce blocus universel renouvelé de Napoléon, prête à manquer de débouchés, demande maintenant à grands cris la suppression des barrières, rassemble des meetings monstres pour la liberté absolue du commerce, et, par ce changement de tactique, s' efforce d' entraîner dans un mouvement abolitionniste les nations rivales. " le système protecteur, disait M Huskisson à la chambre des communes, est pour l' Angleterre un brevet d' invention expiré. " -" oui, réplique M De Dombasles ; le brevet est tombé dans le domaine public, voilà pourquoi l' Angleterre n' en veut plus. " j' ajoute que cela prouve précisément qu' elle y tient plus que jamais. Ce qui touche le plus nos économistes, de la part des ligueurs, c' est que ceux-ci demandent l' abolition des tarifs à l' importation, pour tous les produits du dehors, sans réciprocité. Sans réciprocité !

(p. 59) Quel dévouement à la sainte cause de la fraternité humaine ! Cela rappelle le droit de visite. Sans réciprocité ! Comment pouvons- nous, français, germains, portugais, espagnols, belges et russes, résister à cette preuve de désintéressement ? " comment s' imaginer, s' écrie l' avocat de la ligue, M Bastiat, que tant d' efforts persévérants,... etc. " il paraît que M Bastiat a mal lu, ou n' a pas compris ; car voici ce qu' a trouvé dans les publications de la ligue un économiste non moins instruit que M Bastiat de la rhétorique des ligueurs. " ces journaux, ces pamphlets, sont infestés de subtilités et de sophismes ; ... etc. "

(p. 60) mais que font les discours, et qu' importent les paroles ? Ce sont les faits qu' il faut juger, /... /. Le peuple anglais s' est mis sur le pied de vivre, non plus des produits naturels de son territoire, augmentés d' une quantité proportionnelle de produits manufacturés, plus d' une nouvelle proportion de produits fournis par le dehors en échange des siens ; mais de l' exploitation du monde entier par la vente exclusive de ses quincailleries et de ses tissus, sans autre retour que l' argent de sa clientèle. C' est cette exploitation anormale qui a perdu l' Angleterre, en développant chez elle outre mesure le capitalisme et le salariat ; et tel est le mal qu' elle s' efforce d' inoculer au monde, en déposant le bouclier de ses tarifs, après avoir revêtu la cuirasse de ses impénétrables capitaux. " l' année dernière / I 844 /, disait dans un banquet un ouvrier anglais, cité par M Léon Faucher, nous avons exporté des fils... etc. " voilà, formulée dans un exemple, l' économie de la Grande-Bretagne. Supposez sa population de 22 millions d' habitants, il lui faut I 32 millions d' étrangers pour occuper ses tisserands, Iio millions pour donner du travail à ses fileurs, et ainsi à proportion pour toutes les industries anglaises. Ce n' est plus de l' échange, c' est tout à la fois l' extrême servitude et l' extrême despotisme.

(p. 61) Toutes les harangues des ligueurs viennent se briser contre cette violation flagrante de la loi de proportionnalité, loi qui est aussi vraie de la totalité du genre humain que d' une seule société, loi suprême de l' économie politique. Sans doute, si les produits des ouvriers anglais étaient uniquement acquittés en denrées venues du dehors et consommées par eux ; si l' échange était conforme à la loi du travail, non-seulement entre les commerçants anglais et les autres nations, mais entre eux et leurs salariés : malgré l' anomalie d' une spécialité industrielle aussi restreinte, le mal, commercialement parlant, n' existerait pas. Mais qui ne voit le faux, le mensonge de la situation de l' Angleterre ? Ce n' est pas pour consommer les produits des autres nations que travaillent les ouvriers anglais, c' est pour la fortune de leurs maîtres. Pour l' Angleterre, l' échange intégral en nature est impossible : il faut absolument que ses exportations balancent à son avantage par une entrée toujours croissante de numéraire. L' Angleterre n' attend de personne ni fils, ni tissus, ni houilles, ni fers, ni machines, ni quincailleries, ni laines ; je dirai même ni grains, ni bière, ni viande, puisque la disette dont elle souffre, effet du monopole aristocratique, est plutôt factice que réelle. Après la réforme des lois sur les céréales, le revenu de l' Angleterre sera diminué d' un côté, mais ce sera pour être aussitôt augmenté de l' autre : sans cela, le phénomène qui se passe en elle serait inintelligible, absurde. Quant aux objets de consommation qu' elle tire du dehors, thé, sucre, café, vins, tabacs, c' est peu de chose en comparaison des masses manufacturées qu' elle peut livrer en retour. Pour que l' Angleterre puisse vivre dans la condition qu' elle s' est faite, il faut que les nations avec qui elle traite s' engagent à ne filer et tisser jamais le coton, la laine, le chanvre, le lin et la soie ; qu' elles lui abandonnent ensuite, avec le privilége des quincailleries, le monopole de l' océan ; qu' en tout et pour tout elles acceptent, comme le leur conseillait le plus fameux et le plus fou des réformateurs contemporains, Fourier, la commission des anglais ; que ceux-ci deviennent les facteurs du globe. Tout cela est-il possible ? Et si tout cela est impossible, comment la réciprocité des échanges avec les anglais, dans le système de la liberté absolue du commerce, pourrait-il être une vérité ? Comment, enfin, sans le

(p. 62) sacrifice des autres nations, la situation de l' Angleterre est- elle tenable ! Depuis leur entrée en Chine, les anglais font pratiquer aux chinois le principe de la non-prohibition. Autrefois, la sortie du numéraire était sévèrement défendue dans le céleste-empire : maintenant les espèces d' or et d' argent sortent en liberté. La revue des économistes / janvier et février I 844 / s' exprimait ainsi à ce sujet : " l' Angleterre , qui a obtenu de la Chine ce qu' elle voulait,... etc. " eh bien ! Que disent de cette loyauté punique les économistes ? Est- il assez avéré que ce que l' Angleterre demande, avec sa théorie du libre commerce, ce ne sont pas des échangeurs, mais uniquement des acheteurs ? l' annuaire de l' économie politique pour I 845 est venu confirmer les sinistres prévisions de la revue économique de I 844. On y lit : " le traité avec la Chine n' a pas encore produit pour les anglais les avantages qu' on en attendait... etc. "

(p. 63) les économistes, qui nous racontent tous ces faits, qui nous disent toutes ces choses, n' ont-ils pas bonne grâce de se moquer des prohibitionnistes et de ceux qui se méfient des marchandises de la perfide Albion ? Pour moi, je le déclare : frappé, comme je le suis, des paroles de M De Dombasles, je ne sais si un français voudrait dire, ou même voudrait trouver la vérité tout entière sur les questions qui se rattachent à ce sujet, j' attends avec impatience que les économistes répondent : car, tout leur adversaire que je sois, tout intéressé que l' on me suppose à ruiner, per fas et nefas, le crédit de leurs théories, je regarderais comme une calamité pour la science que l' une des grandes écoles qui la divisent, disons même qui l' honorent, s' exposât de gaieté de coeur, et par un mouvement de fausse générosité, à passer dans notre susceptible pays pour l' agent secret de notre éternelle rivale. Tout le monde sait que l' agitation anglaise pour la liberté du commerce fut d' abord dirigée seulement contre le monopole des céréales. L' industrie ayant épuisé tous les moyens de réduction, la taxe des pauvres, qui auparavant servait d' appoint à la rétribution de l' ouvrier, ayant été abolie, les fabricants pensèrent à faire diminuer le prix des subsistances, en demandant la réforme du tarif des grains. Leur pensée ne se porta pas d' abord plus loin ; et ce ne fut qu' à la suite des récriminations soulevées contre eux par les lords de la terre, qu' ils en vinrent à comprendre que, quant à eux, c' est-à-dire à l' industrie anglaise prise en masse, elle n' avait plus besoin de protection, et qu' elle pouvait très-bien accepter le défi de l' agriculture. Poussons donc, se dirent les manufacturiers, non plus à une réforme partielle, mais à une réforme générale : ce sera tout à la fois avantageux et logique ; cela paraîtra sublime. Les fortunes, momentanément déplacées, se reformeront sur d' autres

(p. 64) points, et le prolétaire anglais sera de nouveau distrait de ses vagues espérances d' égalité par une guerre d' industrie soutenue contre le monde. Qu' elle l' avoue ou qu' elle le nie, la ligue marche, par la liberté du commerce, à l' asservissement des nations ; et quand on nous vante la philanthropie de ses orateurs , on devrait nous faire oublier que c' est avec ses bibles et ses missionnaires que la dévote Angleterre a commencé partout l' oeuvre de ses spoliations et de ses brigandages. Les économistes se sont étonnés du long silence de la presse française sur l' agitation antiprohibitionniste de la Grande-Bretagne. Et moi aussi je m' en étonne, mais par des motifs tout différents : c' est que l' on prenne pour une renonciation solennelle au système de la balance du commerce ce qui n' est, de la part de nos voisins, que l' application la plus large et la plus complète de ce système, et qu' on n' ait pas dénoncé à la police de l' Europe cette grande comédie anglicane, dans laquelle de prétendus théoriciens, dupes de ce côté-ci du détroit, compères de l' autre, s' efforcent de nous faire jouer le rôle de victimes . Peuples importateurs, peuples exploités : voilà ce que savent à merveille les hommes d' état de la Grande-Bretagne, qui, ne pouvant imposer par la force des armes leurs produits à l' univers, se sont mis à creuser sous les cinq parties du monde la mine du libre commerce. Robert Peel en a lui-même fait l' aveu à la tribune. " c' est pour produire à meilleur marché, a-t-il dit, que nous réformons la loi des céréales. " et ces paroles, citées au parlement français, ont calmé subitement parmi nous l' enthousiasme abolitionniste. Il est resté établi, de l' aveu de presque toute la presse française, que la réforme de Robert Peel conservait un caractère suffisamment protecteur, et n' était qu' une arme de plus dont elle voulait se servir pour fonder sa suprématie sur le marché du dehors.

(p. 65) Le libre commerce, c' est-à-dire le libre monopole, est la sainte-alliance des grands feudataires du capital et de l' industrie, le mortier monstre qui doit achever sur chaque point du globe l' oeuvre commencée par la division du travail, les machines, la concurrence, le monopole et la police ; écraser la petite industrie, et soumettre définitivement le prolétariat. C' est la centralisation sur toute la face de la terre de ce régime de spoliation et de misère, produit spontané d' une civilisation au début, mais qui doit périr aussitôt que la civilisation aura acquis la conscience de ses lois ; c' est la propriété dans sa force et dans sa gloire. Et c' est pour amener la consommation de ce système que tant de millions de travailleurs sont affamés, tant d' innocentes créatures refoulées dès la mamelle dans le néant, tant de filles et de femmes prostituées, tant d' âmes vendues, tant de caractères flétris ! Encore si les économistes savaient une issue à ce labyrinthe, une fin à cette torture ! Mais non : toujours ! Jamais ! comme l' horloge des damnés, c' est le refrain de l' apocalypse économique. Oh ! Si les damnés pouvaient brûler l' enfer ! ... Iii-théorie de la balance du commerce. La question de la liberté commerciale a acquis de nos jours une telle importance, qu' après avoir exposé la double série de conséquences qui en résultent, pour le bien et pour le mal de l' humanité, je ne puis me dispenser de faire connaître la solution. En complétant ainsi ma démonstration, j' aurai, je l' espère, rendu inutile, aux yeux du lecteur non compromis, toute discussion ultérieure. Les anciens connaissaient les vrais principes du libre commerce. Mais, aussi peu curieux de théories que les modernes s' en montrent vains, ils n' ont point, que je sache, résumé leurs idées à cet égard ; et il a suffi que les économistes vinssent s' emparer de la question, pour qu' aussitôt la vérité traditionnelle fût obscurcie. Il sera piquant de voir la balance du commerce , après un siècle d' anathèmes, démontrée et défendue au nom de la liberté et de l' égalité, au nom de l' histoire et du droit des gens, par un de ceux à

(p. 66) qui les apologistes quand même de tous les faits accomplis décernent si libéralement la qualification d' utopistes. Cette démonstration, que j' aurai soin de rendre aussi courte que possible, sera le dernier argument que je soumettrai aux méditations aussi bien qu' à la conscience de mes adversaires. Le principe de la balance du commerce résulte synthétiquement : I de la formule de Say : les produits ne s' achètent qu' avec des produits, formule dont M Bastiat a fait ce commentaire, dont le premier honneur revient du reste à Adam Smith : la rémunération ne se proportionne pas aux utilités que le producteur porte sur le marché, mais au travail incorporé dans ces utilités ; - 2 de la théorie de la rente de Ricardo. Le lecteur est suffisamment édifié sur le premier point ; je passe donc au second. On sait comment Ricardo expliquait l' origine de la rente. Bien que sa théorie laisse à désirer sous le rapport philosophique, comme nous le montrerons plus loin au chapitre Xi , cette théorie n' en est pas moins exacte, quant à la cause de l' inégalité des fermages. Au commencement, disait Ricardo, on dut s' attacher de préférence aux terres de première qualité, qui , pour une dépense égale, rendaient un plus grand produit. Lorsque le produit de ces terres fut devenu insuffisant pour nourrir la population, on se mit à défricher les terres de seconde qualité, et l' on continua de la sorte jusqu' à celles de troisième, quatrième, cinquième et sixième qualité, mais toujours sous la condition que le produit de la terre représentât au moins les frais de culture. Dans le même temps, le monopole terrien ayant commencé de s' établir, tout propriétaire exigea du suppléant auquel il laissait l' exploitation de sa terre, autant de fermage que la culture de la terre pouvait rendre de produit, moins le salaire du laboureur, c' est-à-dire moins les frais d' exploitation. En sorte que, selon Ricardo, la rente proprement dite est l' excédant du produit de la terre la plus fertile sur les terres de qualité inférieure . D' où il suit que le fermage ne devient applicable à celles-ci que lorsqu' on est obligé de passer à une qualité moindre, et ainsi de suite, jusqu' à ce que l' on arrive aux terres qui ne rendent pas leurs frais. Telle est la théorie, non pas la plus philosophique peut-être,

(p. 67) mais la plus commode pour expliquer la marche progressive de l' établissement des fermages. Ceci convenu, supposons, avec les écrivains de toutes les écoles socialistes, que, la propriété du sol devenant collective, chaque agriculteur dût être rétribué, non plus selon la fécondité de sa terre, mais, comme le dit si bien M Bastiat, selon la quantité de travail incorporée dans son produit. Dans cette hypothèse, si la terre de première qualité rapporte une valeur brute de Ioofr par arpent, ci Ioofr la terre de seconde qualité 8 ofr la terre de troisième qualité 7 ofr la terre de quatrième qualité 6 ofr la terre de cinquième qualité 5 ofr total 36 ofr. Les frais d' exploitation étant supposés à 5 ofr par arpent, soit pour les cinq arpents, ci 25 ofr le produit net pour la totalité de l' exploitation sera de Iiofr et pour chaque exploitant copropriétaire, 22 fr. La même règle est applicable dans le cas où les frais d' exploitation de chaque espèce de terrain seraient inégaux, comme aussi pour toutes les variétés de culture. Bien plus, il serait possible, dans un système d' association, grâce à cette solidarité des produits et des services, d' étendre la culture aux terres dont le produit individuel ne couvrirait pas les frais : chose impossible avec le monopole. Tout ceci, je le sais bien, n' est qu' un rêve de socialiste, une utopie contredite par la routine propriétaire ; et comme la raison est impuissante contre la coutume, il est à craindre que la répartition d' après le travail ne s' établisse de longtemps encore parmi les hommes. Mais ce que la propriété et l' économie politique repoussent avec une égale ardeur de l' industrie privée , tous les peuples ont été d' accord de le vouloir, lorsqu' il s' est agi d' échanger entre eux les produits de leurs territoires. Alors ils se sont considérés les uns les autres comme autant d' individualités indépendantes et

(p. 68) souveraines, exploitant, selon l' hypothèse de Ricardo, des terres de qualités inégales, mais formant entre elles, selon l' hypothèse des socialistes, pour l' exploitation du globe, une grande compagnie, dont chaque membre a droit de propriété indivise sur la totalité de la terre. Et voici comment ils ont raisonné. Les produits ne s' achètent qu' avec des produits, c' est-à-dire que le produit doit être en raison, non pas de son utilité, mais du travail incorporé dans cette utilité. Si donc, par l' inégale qualité du sol, le pays A donne Ioo de produit brut pour 5 o de travail, tandis que le pays B ne donne que 8 o, A doit bonifier à Biopourioo sur toutes ses récoltes. Cette bonification, il est vrai, n' est exigée qu' au moment de l' échange, ou, comme l' on dit, à l' importation ; mais le principe subsiste, et pour le faire ressortir, il suffit de ramener à une expression unique les valeurs diverses qui s' échangent entre deux peuples. Prenons pour exemple le blé. Voici deux pays d' une fécondité inégale, Aetb. Dans le premier, vingt mille ouvriers produisent un million d' hectolitres de blé ; dans le second, ils n' en produisent que la moitié. Le blé coûte donc en B deux fois autant qu' en A. Supposons, ce qui n' a pas lieu dans la pratique, mais ce qui s' admet très-bien en théorie, puisqu' au fond le commerce le plus varié n' est pas autre chose que l' échange, sous une forme variée, de valeurs similaires ; supposons, dis-je, que les producteurs du pays B demandent à échanger leur blé contre le blé du pays A. Il est clair que si un hectolitre de blé est donné pour un hectolitre de blé, ce seront deux journées de travail qui auront été données pour une. L' effet, il est vrai, quant à la consommation, sera nul ; par conséquent, il n' y aura de perte réelle d' aucun côté. Mais faites que la valeur incorporée dans les deux quantités puisse en être dégagée, soit sous la forme d' une autre utilité, soit sous celle de monnaie ; comme toutes les valeurs produites par B sont proportionnelles à la valeur de ses céréales, comme, d' autre part, la monnaie nationale qu' il livre, il ne peut la refuser en aucun payement lorsqu' elle lui sera présentée, l' échange, qui d' abord par la similarité des produits n' était qu' une comparaison sans réalité, cet échange devient effectif, et B perd véritablement 5 opourioo sur toutes les valeurs qu' il met

(p. 69) dans son commerce avec A. L' échange, cet acte pour ainsi dire tout métaphysique, tout algébrique, est l' opération par laquelle dans l' économie sociale une idée prend un corps, une figure, et toutes les propriétés de la matière : c' est la création De Nihilo . Les conséquences peuvent varier à l' infini. Supposons que les producteurs de A obtiennent la faculté de venir sur le marché de B faire concurrence aux producteurs de celui-ci ; chaque hectolitre de blé qu' ils vendront leur rapportant un bénéfice de 5 opourioo, c' est-à-dire la moitié du produit annuel de B, il suffira de vingt ou trente ans au pays A pour conquérir, d' abord les valeurs circulantes, puis, à l' aide de celles-ci, les valeurs engagées, et finalement, les capitaux fonciers de son rival. Or, voilà ce que le sens commun des nations n' a pas voulu. Elles ont admis dans la pratique que les moins favorisées parmi elles n' avaient pas le droit de demander compte aux plus heureuses de l' excédant de leur rente : il y avait à cette modération des raisons qu' il est inutile en ce moment de déduire, et que chacun d' ailleurs, en y réfléchissant, découvrira. Mais lorsqu' il s' est agi de commerce, chacune s' est mise à calculer ses prix de revient et ceux de ses rivales ; et c' est d' après ce calcul que toutes se sont fait des tarifs de bonifications, hors desquels elles ne doivent, ne peuvent consentir à l' échange. Voilà le vrai principe, la philosophie de la douane ; et voilà ce que les économistes ne veulent pas. Je ne ferai point à mes lecteurs l' injure de leur démontrer plus au long la nécessité de cette loi d' équilibre, vulgairement appelée balance du commerce. Tout cela est d' une simplicité, d' une trivialité à faire rougir un enfant. Quant aux économistes, je les suppose assez bons comptables pour n' avoir pas besoin d' une paraphrase. N' est-il pas vrai maintenant que les tarifs de douane, oscillant sans cesse de la prohibition absolue à l' entière franchise, selon les besoins de chaque pays, les lumières des gouvernements, l' influence des monopoles, l' antagonisme des intérêts et la méfiance des peuples, convergent néanmoins vers un point d' équilibre, et, pour employer le terme technique, vers un droit différentiel , dont la perception, s' il était possible de l' obtenir rigoureuse et fidèle, exprimerait l' association réelle, l' association In Re des peuples, et serait la stricte exécution du principe économique de Say ?

(p. 70) Et si nous socialistes, trop longtemps dominés par nos chimères, nous venions à bout, par notre logique, de généraliser le principe protecteur, le principe de la solidarité, en le faisant descendre des états aux citoyens ; si, demain, résolvant d' une façon aussi limpide les antinomies du travail, nous parvenions, sans autre secours que celui de nos idées , sans autre puissance que celle d' une loi, sans autre moyen de coercition et de perpétration qu' un chiffre, à soumettre pour jamais le capital au travail, n' aurions-nous pas singulièrement avancé la solution du problème de notre époque, de ce problème appelé, à tort ou à raison, par le peuple et par des économistes qui se rétractent, organisation du travail ? Les économistes s' obstinent à ne voir dans la douane qu' une interdiction sans motifs, dans la protection qu' un privilége, dans le droit différentiel qu' un premier pas vers la liberté illimitée. Tous, sans exception, s' imaginent que comme de la prohibition absolue à la liberté sous caution, il s' est effectué un progrès qui a eu d' heureux résultats, ces résultats ne feront que s' accroître, lorsque, par un nouveau progrès, tous les droits auront été levés, et que le commerce, c' est-à-dire le monopole, sera délivré de toutes ses entraves. Tous nos députés, nos journalistes, nos ministres mêmes, partagent cette déplorable illusion ; ils prennent pour progrès le mouvement logique d' une négation à une autre négation, le passage de l' isolement volontaire à l' abandon de soi-même. Ils ne comprennent pas que le progrès est la résultante de deux termes contradictoires ; ils ont peur de s' arrêter en chemin et d' être traités de justes- milieux, ne sachant pas qu' il y a aussi loin du juste-milieu à la synthèse, que de la cécité à la vision. à ce propos, je dois expliquer en quoi ce que j' appelle droit différentiel ou balance du commerce, expression synthétique de la liberté et du monopole, diffère d' une opération de juste-milieu. Supposons qu' après la suppression des barrières, les exportations de la France, contrairement à l' attente générale et à toutes les probabilités, égalent juste ses importations : d' après les économistes, les partisans de la balance du commerce devront être satisfaits ; ils n' auront plus aucun sujet de plainte. Je dis que ce sera du juste-milieu, et qu' en conséquence nous serons encore loin de compte. Car d' après ce qui vient d' être dit, rien ne nous garantira que les marchandises étrangères que nous acquittons avec les nôtres,

(p. 71) en monnaie de notre pays, et au cours de notre pays, ne coûtent pas à l' étranger meilleur marché que les nôtres ; auquel cas nous travaillerions toujours à perte. Supposons encore que le chiffre des exportations étant inférieur à celui des importations , le gouvernement, convaincu de la nécessité de rétablir l' équilibre, exclue à cette fin de notre marché certaines marchandises de l' étranger, dont il favoriserait chez nous la production. Ce serait encore du juste-milieu, et partant un faux calcul, puisqu' au lieu de niveler les conditions du travail, on n' établirait qu' une balance entre des chiffres parfaitement arbitraires. Rien ne ressemble plus, je le sais, au juste-milieu, que l' équilibre, mais rien au fond ne diffère davantage ; et pour ne pas m' égarer ici en de longues subtilités, je me bornerai à faire remarquer, une fois pour toutes, que le juste- milieu est la négation de deux extrêmes, mais sans affirmation, sans nulle connaissance, sans définition aucune du troisième terme, du terme vrai ; tandis que la connaissance synthétique, la vraie pondération des idées, est la science et la définition exacte de ce troisième terme, l' intelligence de la vérité, non- seulement par ses contraires, mais en elle-même et pour elle-même . C' est cette fausse philosophie de juste-milieu, d' éclectisme et de doctrinarisme, qui aveugle encore aujourd' hui les économistes. Ils n' ont pas vu que la protection était le résultat, non d' une subversion transitoire, d' un accident anormal, mais d' une cause réelle et indestructible, qui oblige les gouvernements et qui éternellement les obligera. Cette cause, qui réside dans l' inégalité des instruments de production et dans la prépondérance de la monnaie sur les autres marchandises, avait été aperçue des anciens : l' histoire n' est pleine que des révolutions et des catastrophes qu' elle a produites. D' où est venue dans les temps modernes et au moyen âge, la fortune des hollandais, la prospérité des villes hanséatiques et lombardes, de Florence, de Gênes et de Venise, si ce n' est des différences énormes réalisées à leur profit par le commerce qu' ils entretenaient sur tous les points du monde ? La loi d' équilibre leur était connue : l' objet constant de leur sollicitude, le but de leur industrie et de leurs efforts, fut toujours de la violer. Est-ce que toutes ces républiques, par leurs relations avec des peuples qui

(p. 72) n' avaient à leur donner, en échange de leurs étoffes et de leurs épices, que de l' argent et de l' or, ne se sont pas enrichies ? Est-ce que du même coup les nations qui formaient leur clientèle n' ont pas été ruinées ? N' est-ce point à dater de cette époque que la noblesse de race est tombée dans l' indigence, et que la féodalité a pris fin ? ... remontons le cours des âges : qui fonda l' opulence de Carthage et de Tyr, si ce n' est le commerce, le commerce, c' est-à-dire ce système de factorerie et d' échanges dont les comptes se balançaient toujours, en faveur de ces spéculateurs détestés, par une masse métallique enlevée à l' ignorance et à la crédulité des barbares ? Un moment l' aristocratie mercantile, développée sur tout le littoral méditerranéen, fut à la veille de saisir l' empire du monde ; et ce moment, le plus solennel de l' histoire, est le point de départ de cette longue rétrogradation qui, commençant à Scipion, ne finit qu' à Luther et Léon X. Les temps n' étaient pas venus ; la noblesse de race, la féodalité terrienne, représentée alors par les romains, devait gagner la première bataille sur l' > industrie, et ne recevoir le coup de mort qu' à la révolution française. à présent c' est le tour des patriciens de la finance. Comme s' ils avaient déjà le pressentiment de leur prochaine déroute, ils ne sont occupés qu' à se reconnaître, à se coaliser, se classer et s' échelonner selon leurs qualités et leur poids ; à fixer leurs parts respectives dans la dépouille du travailleur, et à cimenter une paix dont l' unique objet est la soumission définitive du prolétariat. Dans cette sainte-alliance, les gouvernements, devenus solidaires les uns des autres, et liés d' une amitié indissoluble, ne sont plus que les satellites du monopole : rois absolus et constitutionnels, princes, ducs, boyards et margraves ; grands propriétaires, grands industriels, gros capitalistes ; fonctionnaires de l' administration, des tribunaux et de l' église, tout ce qui, en un mot, au lieu de faire oeuvre, vit de liste civile, de rentes, d' agio, de police et de fanatisme, uni d' un commun intérêt, et bientôt rallié par la tempête révolutionnaire qui déjà gronde à l' horizon, se trouve nécessairement engagé dans cette vaste conjuration du capital contre le travail. Y avez-vous pensé, prolétaires ? Ne me demandez pas si telles sont bien véritablement les pensées

(p. 73) secrètes des gouvernements et des aristocraties : cela ressort de la situation, cela est fatal. La douane, considérée seulement par les économistes comme une protection accordée aux monopoles nationaux, nullement comme l' expression encore imparfaite d' une loi d' équilibre, la douane désormais ne suffit plus pour contenir le monde. Il faut au monopole une protection plus large ; son intérêt, partout identique, le demande, et provoque sur tous les tons la destruction des barrières. Lorsque par la réforme de Robert Peel, par l' extension incessante du Zollverein, par l' union douanière seulement ajournée, entre la Belgique et la France, les cercles de douane auront été réduits à deux ou trois grandes circonscriptions, le besoin ne tardera pas à se faire sentir d' une liberté totale, d' une plus intime coalition. Ce n' est pas trop, pour contenir les classes travailleuses, malgré leur ignorance, malgré le délaissement et la dissémination où elles sont retenues, que toutes les polices, toutes les bourgeoisies, toutes les dynasties de la terre se donnent la main. Enfin la complicité de la classe moyenne, dispersée, selon le principe hiérarchique, en une multitude d' emplois et de priviléges ; l' embauchement des ouvriers les plus intelligents, devenus conducteurs, contre-maîtres, commis et surveillants pour le compte de la coalition ; la défection de la presse, l' influence des sacristies, la menace des tribunaux et des baïonnettes ; d' un côté la richesse et le pouvoir, de l' autre la division et la misère : tant de causes réunies rendant l' improductif inexpugnable, une longue période de décadence commencera pour l' humanité. Pour la seconde fois, y avez-vous pensé, prolétaires ? Au surplus, ce serait peine inutile de chercher désormais à fonder l' équilibre des nations sur une pratique mieux entendue et plus

(p. 74) exacte du droit différentiel, autrement dit balance du commerce. Car il arrivera de deux choses l' une : si la civilisation doit parcourir une troisième période de féodalité et de servage, l' institution des douanes, bien loin de servir le monopole, comme l' ont si ridiculement imaginé les économistes, est un obstacle à la condition des monopoles, un obstacle à leur développement et à leur existence. Il faut que cette institution soit abolie, et elle le sera. Il ne s' agit que de régler les conditions de cette abolition, et de concilier les intérêts des monopoleurs : or, ils sont rompus à ces sortes de transactions, et le travail du prolétaire est là pour servir d' indemnité. Si au contraire le socialisme, prenant la toge virile de la science, renonçant à ses utopies, brûlant ses idoles, abaissant son orgueil philosophique devant le travail ; si le socialisme, qui, sur la question du libre commerce, n' a su jusqu' à ce moment qu' agiter ses cymbales en l' honneur de R Peel, songe sérieusement à constituer l' ordre social par la raison et l' expérience : alors le nivellement des conditions du travail n' a plus besoin de s' opérer à la frontière, au passage des marchandises ; il s' accomplit de lui-même au sein des ateliers entre tous les producteurs ; la solidarité existe entre les nations par le fait de la solidarité des fabriques ; la balance, s' établissant de compagnie à compagnie, existe de fait pour tout le monde ; la douane est inutile et la contrebande impossible. Il en est ici du problème de l' égalité entre les peuples, comme de celui de l' équilibre, ou de la proportionnalité des valeurs : ce n' est pas par une enquête et un dénombrement à posteriori qu' il peut se résoudre, c' est par le travail. Du reste, si pendant quelques années de transition, le maintien des lignes douanières était jugé utile, ce serait à une information commerciale à déterminer les tarifs ; quant à la perception des droits, je m' en rapporterais volontiers à l' expérience de l' administration. De tels détails n' entrent pas dans mon plan ; il suffit que je démontre la loi synthétique du commerce international et que j' indique le mode ultérieur de son application, pour mettre le lecteur en garde à la fois et contre les dangers d' une prohibition absolue, et contre le mensonge d' une liberté sans limites. Quelques mots encore sur le caractère métaphysique de la balance du commerce, et je termine.

(p. 75) Pour que le principe de la balance du commerce remplît les conditions d' évidence que nous avons déterminées en traitant de la valeur, il devait concilier à la fois la liberté du commerce et la protection du travail. Or, c' est ce qui arrive par l' établissement du droit différentiel. D' une part, en effet, ce droit, dont l' origine historique est aussi peu honorable que celle de l' impôt, et qu' on est tenté de regarder comme un péage abusif, ne fait que reconnaître et déterminer la liberté, en lui imposant pour condition l' égalité. D' autre part, la perception de ce droit, que je suppose toujours exactement déterminé, protége suffisamment le travail, puisqu' en lui suscitant une concurrence à forces égales, il ne fait qu' exiger de lui ce qu' il peut rendre, et rien que ce qu' il peut rendre. Mais cette conciliation, cette balance, acquiert encore des propriétés toutes nouvelles, et conduit, par sa nature synthétique, à des effets que ne pouvaient produire ni la liberté entière, ni la prohibition absolue. En d' autres termes, elle donne plus que les avantages réunis de l' une et de l' autre, en même temps qu' elle écarte leurs inconvénients. La liberté sans équilibre amenait bien le bon marché, mais rendait infécondes toutes les exploitations qui ne donnaient que de médiocres bénéfices, ce qui était toujours un appauvrissement : la protection, poussée jusqu' à l' exclusion absolue, garantissait l' indépendance, mais en entretenant la cherté, puisque c' est cherté que de n' obtenir, avec une même somme de travail, qu' une seule variété de produits . Par la mutualité commerciale, une solidarité effective, In Re, indépendante du caprice des hommes, est créée ; les peuples travailleurs, sous quelque zone qu' ils habitent, jouissent tous également des biens de la nature ; la force de chacun semble doublée, et son bien-être en même temps. L' association des instruments du travail donnant le moyen, par la répartition des frais entre tous, de rendre productives les terres inaccessibles au monopole, une quantité plus forte de produits est acquise à la société. Enfin la balance commerciale, tenue droite entre les peuples, ne peut jamais dégénérer, comme la protection et le laissez-passer, en servitude et privilége ; et c' est ce qui achève d' en démontrer la vérité et la salutaire influence. La balance du commerce remplit donc toutes les conditions d' évidence ; elle embrasse et résout, dans une idée supérieure, les idées contraires de liberté et de protection ; elle jouit de propriétés

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