Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 2 : Page 026 à 050

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

(p. 26) comme la monnaie / si tant est que cette constitution puisse jamais être définitive /, l' argent conserve sa royauté, et c' est de lui seul qu' on peut dire qu' accumuler de la richesse, c' est accumuler du pouvoir. Lors donc que les économistes, confondant toutes ces notions, disent que si l' argent est rare dans un pays, il y revient appelé par la hausse, je réponds que c' est précisément la preuve que ce pays s' aliène, que c' est en cela que consiste la désertion de son capital. Et lorsqu' ils ajoutent que les capitaux métalliques, accumulés sur un point par une exportation supérieure, sont forcés de s' expatrier ensuite et de revenir sur les points vides afin d' y chercher de l' emploi, je réplique que ce retour est justement le signe de la déchéance des peuples importateurs, et l' annonce de la royauté financière qu' ils ont attirée sur eux. Au reste, le phénomène si important de la subalternisation des peuples par le commerce n' a échappé aux économistes que parce qu' ils se sont arrêtés à la superficie du fait, et qu' ils n' en ont pas scruté les lois et les causes. Quant à la matérialité de l' événement, ils l' ont aperçue : ils ne se sont mépris que sur la signification et les conséquences. Sur ce point, comme sur tous les autres, c' est encore dans leurs écrits qu' on trouve rassemblées toutes les preuves qui les accablent. Je lis dans les débats du 27 juilleti 845, que la valeur des exportations de la France en I 844 a été de 4 o millions inférieure à celle des importations, et qu' en I 843 cette même différence avait été de I 6 o millions. Ne parlons pas des autres années : je demande à l' auteur de l' article, qui n' a pas manqué cette occasion de desserrer une ruade au système mercantile, ce qu' il est advenu de ces 2 oo millions en espèces, qui ont servi d' appoint, et que la France a payés ? -la hausse des capitaux dans notre pays a dû les faire revenir : voilà ce qu' il doit répondre, d' après J-B Say. -il paraît, en effet, qu' ils sont revenus : toute la presse politique et industrielle nous a appris qu' un tiers des capitaux engagés dans nos chemins de fer, pour ne citer ici que cette branche de spéculation, étaient des capitaux suisses, anglais, allemands ; que les conseils d' administration desdits chemins de fer étaient formés en partie d' étrangers, présidés par des étrangers, et que plusieurs voies, la plus productive entre autres, celle du Nord, avaient été adjugées à

(p. 27) des étrangers. Cela est-il clair ? Des faits analogues se passent sur tous les points du territoire : presque toute la dette hypothécaire de l' Alsace est inscrite au profit des capitalistes bâlois, par l' entremise desquels le capital national exporté revient, sous l' estampille étrangère, asservir ceux qui jadis en étaient les propriétaires. Les capitaux métalliques sont donc revenus, et ils ne sont pas revenus pour rien : on avoue cela. Or, contre quoi ont-ils été échangés à leur retour, c' est-à-dire prêtés ? Est-ce contre des marchandises ? Non, puisque notre importation est toujours supérieure à notre exportation ; puisque, pour soutenir cette exportation telle quelle, nous sommes forcés de nous défendre encore de l' importation. C' est donc contre des rentes, contre de l' argent, puisque, si peu que rapporte l' argent, cet emploi de leurs capitaux est meilleur pour les étrangers que d' acheter nos marchandises, dont ils n' ont pas besoin, et qu' ils auront même à la fin, ainsi que notre argent. Donc nous aliénons notre patrimoine, et nous devenons chez nous les fermiers de l' étranger : comment comprendre après cela que plus nous importons, plus nous sommes riches ? C' est ici, et le lecteur le comprendra sans peine, qu' est le nœud de la difficulté. Aussi, malgré l' attrait que peuvent avoir les faits dans une pareille polémique, ils doivent céder le pas à l' analyse : je demande donc la permission de me tenir pour quelque temps encore dans la théorie pure. M Bastiat, cet Achille du libre commerce dont la brusque apparition a ébloui ses confrères, méconnaissant le rôle souverain de l' argent dans l' échange, et confondant avec tous les économistes la valeur régulièrement oscillante de la monnaie avec les fluctuations arbitraires des marchandises, s' est jeté à la suite de Say dans un dédale d' arguties capable peut-être d' embarrasser un homme étranger aux rubriques commerciales, mais qui se débrouille avec la plus grande facilité au flambeau de la vraie théorie de la valeur et de l' échange, et ne laisse apercevoir bientôt que la misère des doctrines économiques. " voilà, dit M Bastiat, deux pays, Aetb. -A possède sur B toutes sortes d' avantages. Vous en concluez que le travail se concentre en A, et que B est dans l' impuissance de rien faire. " qui parle de concentration et d' impuissance ? Plaçons-nous franchement dans la question. Nous supposons deux pays qui, abandonnés

(p. 28) à leurs facultés propres, produisent des objets similaires ou du moins analogues, mais l' un en abondance et à bas prix, l' autre en petit nombre et chèrement. Ces deux pays, par l' hypothèse, n' ont jamais été en rapport : il n' y a donc pas lieu jusque-là de parler de concentration du travail chez l' un, ni d' impuissance chez l' autre. Il est clair que leur population et leur industrie sont en raison de leurs facultés respectives. Or, il s' agit de savoir ce qui adviendra lorsque ces deux pays se seront mis en rapport par le commerce. Telle est l' hypothèse : dites si vous l' acceptez ou non ? " A vend beaucoup plus qu' il n' achète ; B achète beaucoup plus qu' il ne vend... etc. " arrêtons-nous un moment, avant d' arriver à la conclusion de M Bastiat. Malgré la clarté de son style, cet écrivain aurait fréquemment besoin d' un commentaire qui l' explique. Le bon marché, tant nominal que réel, qui se produit en B à la suite de ses relations avec A, est l' effet direct de la supériorité productive de A, effet qui ne peut jamais devenir plus puissant que sa cause. En autres termes, quelles que soient les oscillations des valeurs échangeables

(p. 29) dans les deux pays considérés respectivement ; que les salaires, la houille, le fer, etc., viennent à hausser en A, pendant qu' ils baisseront en B, il est évident que le soi-disant bon marché qui règne en B, ne peut jamais faire concurrence à la cherté prétendue qui se manifeste en A, puisque le premier est le résultat de la seconde, et que les industriels de A restent toujours maîtres du marché. En effet, les salaires, c' est-à-dire tous les produits quelconques, ne peuvent jamais en A forcer la demande des entrepreneurs qui en font pour le pays l' exportation , demande qui se règle à son tour sur l' état du marché de B. D' autre part, la baisse occasionnée en B ne peut jamais devenir pour les exploitants de ce pays un moyen de lutter contre leurs concurrents de A, puisque cette baisse est le résultat de l' importation, non des ressources naturelles du sol. Il en est à cet égard du pays importaeur comme d' une horloge dont le poids est arrivé au bas, et qui, pour marcher, attend qu' une force étrangère la remonte. M Bastiat, en identifiant l' argent avec les autres espèces de marchandises, a cru trouver le mouvement perpétuel : et comme cette identité n' est pas vraie, il n' a rencontré que l' inertie. " dans ces circonstances, continue notre auteur, l' industrie aura toutes sortes de motifs,... etc. " cette conclusion serait sans réplique, n' était l' observation que nous avons glissée entre la cherté nominale de A et le bon marché réel de B. M Bastiat ayant perdu de vue le rapport de causalité qui rend la mercuriale de celui-ci dépendant de la mercuriale de celui-là, s' est imaginé que les métaux précieux iraient se promener d' A en B, et de Bena, comme l' eau dans le niveau, sans autre but, sans autre conséquence, que de rétablir l' équilibre et de combler des vides. Que ne disait- il, ce qui eût été plus clair et plus vrai : quand les ouvriers de B verront leur salaire

(p. 30) se réduire et leur travail diminuer par l' importation des marchandises de A, ils quitteront leur pays, ils iront eux-mêmes travailler en A, comme les irlandais sont allés en Angleterre ; et par la concurrence qu' ils feront aux ouvriers de A, ils contribueront à ruiner de plus en plus leur ancienne patrie, en même temps qu' ils augmenteront la misère générale dans leur patrie adoptive. Alors la grande propriété et la grande misère régnant partout, l' équilibre sera établi... étrange pouvoir de fascination exercé par les mots ! M Bastiat vient de constater lui-même la déchéance du pays B : et, l' esprit troublé de hausse et de baisse, de compensation, d' équilibre, de niveau, de justice, d' algèbre, il prend le noir pour le blanc, l' œuvre d' Ahrimane pour celle d' Orsmud, et n' aperçoit, dans cette déchéance manifeste, qu' une restauration ! Quand les industriels de A, enrichis par leur commerce avec B, ne sauront plus que faire de leurs capitaux, ils les porteront, dites-vous, en B. C' est très-vrai. Mais cela signifie qu' ils iront acheter en B des maisons, des terres, des bois, des rivières et des pâturages ; qu' ils s' y formeront des domaines, se choisiront des fermiers et des serfs, et y deviendront seigneurs et princes de par l' autorité que les hommes respectent le plus, l' argent. Avec ces grands feudataires, la richesse nationale, expatriée, rentrera au pays, apportant la domination étrangère et le paupérisme. Peu importe, du reste, que cette révolution s' accomplisse d' une manière lente ou subite. Les brusques transitions, comme dit fort bien M Bastiat, répugnent à la nature ; les conquêtes commerciales ont pour mesure la différence des prix de revient dans les nations envahissantes et les nations envahies. Peu importe aussi que la nouvelle aristocratie vienne du dehors, ou se compose d' indigènes enrichis par l' usure et la banque, alors qu' ils servaient d' intermédiaires entre leurs compatriotes et les étrangers. La révolution dont je parle ne tient pas essentiellement à une immigration des étrangers, pas plus qu' à l' exportation du sol. La division du peuple en deux castes, sous l' action du commerce extérieur, et l' élévation d' une féodalité mercantile dans un pays jadis libre et dont les habitants pouvaient, sauf les autres causes de subalternisation, rester égaux, voilà l' essence de cette révolution, le fruit inévitable du libre commerce, exercé dans des conditions défavorables.

(p. 31) Quoi donc ! Parce que nous n' aurons pas vu le sol français traverser la Manche et se perdre dans la Tamise ; que rien n' aura été modifié dans notre gouvernement, nos lois et nos usages ; parce qu' une colonie expédiée de toutes les nations avec lesquelles nous faisons des échanges, ne viendra pas se mettre aux lieu et place de nos trente-cinq millions d' habitants, rien ne sera changé suivant vous ! Les dépouilles du pays, revenues sous la forme de créances hypothécaires, auront divisé la nation en nobles et serfs, et nous n' aurons rien perdu ! L' effet du libre commerce aura été de renforcer et d' accroître l' action des machines, de la concurrence, du monopole et de l' impôt ; et quand la masse des travailleurs vaincus, grâce à l' invasion étrangère, aura été livrée à la merci du capital, elle devra garder le silence ; quand l' état obéré n' aura plus pour ressource que de se vendre et de prostituer la patrie, il faudra qu' il s' humilie devant le génie sublime des économistes ! Est- ce que j' exagère, par hasard ? Ne sait-on pas que le Portugal, pays libre politiquement, pays qui a son roi, son culte, sa constitution, sa langue, est devenu, par le traité de Méthuen et le libre commerce, une possession anglaise ? L' économiste anglican nous aurait-il déjà fait perdre le sens de l' histoire ; et serait-il vrai, pour emprunter le style figuré d' un défenseur du travail national, que le bordelais veuille ouvrir de nouveau la France à l' anglais, comme il fit jadis sous éléonore De Guienne ? Serait-il vrai qu' une conspiration existe dans notre pays pour nous vendre à l' aristocratie banquière de l' Europe, comme les marchands du Texas ont vendu récemment leur pays aux états-Unis ? " la question du Texas, " ceci est extrait de l' un de nos journaux les plus accrédités et les moins suspects de préjugés prohibitionnistes, " était au fond une question d' argent. Le Texas avait une dette fort considérable pour un pays sans ressources. L' état avait pour créanciers presque tous ses citoyens influents ; et l' objet principal de ceux-ci était de se faire rembourser de leurs créances, peu leur importait par qui. ils ont négocié de l' indépendance du pays, n' ayant autre chose à vendre. Les états-Unis leur ont toujours paru bien plus en état de payer que le Mexique ; et s' ils avaient consenti tout d' abord à prendre à leur charge les dettes du Texas, l' annexion aurait été depuis longtemps un fait accompli. " / constitutionnel, 2 aoûti 845. /

(p. 32) voilà ce qu' eût voulu empêcher M Guizot, et ce qu' il ne sut expliquer à la tribune, lorsque l' opposition vint lui demander compte de ses négociations relativement au Texas. Quel effroi ce ministre eût jeté parmi sa majorité boutiquière, s' il se fût mis à développer cette thèse magnifique, si digne de son talent oratoire : les influences mercantiles sont la mort aux nationalités, dont elles ne laissent subsister que le squelette ! M Bastiat, qu' il me permette de lui en exprimer ici toute ma reconnaissance, est pénétré du socialisme le plus pur : il aime par-dessus tout son pays ; il professe hautement la doctrine de l' égalité. S' il a épousé avec tant de dévouement la cause du libre commerce ; s' il s' est fait le missionnaire des idées de la ligue, c' est qu' il a été séduit, comme tant d' autres, par ce grand mot de liberté, qui par lui-même, n' exprimant qu' une spontanéité vague et indéfinie, convient merveilleusement à tous les fanatismes, ennemis éternels de la vérité et de la justice. Sans doute la liberté, pour les individus comme pour les nations, implique égalité ; mais c' est seulement lorsqu' elle s' est définie, lorsqu' elle a reçu de la loi sa forme et sa puissance, et non point tant qu' elle reste abandonnée à elle-même, dépourvue de toute détermination, comme elle existe chez le sauvage. La liberté, ainsi entendue, n' est, comme la concurrence des économistes, qu' un principe contradictoire, une funeste équivoque : nous allons en acquérir une nouvelle preuve. " en définitive, observe M Bastiat, ce n' est pas le don gratuit de la nature que nous payons dans l' échange, c' est le travail humain. J' appelle chez moi un ouvrier : il arrive avec une scie. Je paye sa journée 2 francs ; il me fait vingt-cinq planches. Si la scie n' eût pas été inventée, il n' en aurait peut-être pas fait une seule, et je ne lui aurais pas moins payé sa journée. l' utilité produite par la scie est donc pour moi un don gratuit de la nature, ou plutôt c' est une portion de l' héritage que j' ai reçu en commun, avec tous mes frères, de l' intelligence de mes ancêtres... donc, la rémunération ne se proportionne pas aux utilités que le producteur porte sur le marché, mais à son travail... donc enfin le libre commerce, ayant pour objet de faire jouir tous les peuples des utilités gratuites de la nature, ne peut jamais porter préjudice à aucun . " j' ignore ce que Mm Rossi, Chevalier, Blanqui, Dunoyer, Fix, et

(p. 33) autres défenseurs des pures traditions économiques, ont pensé de cette doctrine de M Bastiat, qui, écartant d' un seul coup et mettant au néant tous les monopoles, fait du travail l' unique et souverain arbitre de la valeur. Ce n' est pas moi, on le pense bien, qui attaquerai la proposition de M Bastiat, puisqu' à mes yeux elle est l' aphorisme de l' égalité même, et qu' en conséquence la condamnation du libre commerce, au sens que l' entendent les économistes, s' y trouve. ce n' est pas l' utilité gratuite de la nature que je dois payer, c' est le travail ! telle est la loi de l' économie sociale, loi encore peu connue, restée jusqu' à ce jour enveloppée dans ces espèces de mythes qui par leurs oppositions la mettent peu à peu à découvert, division du travail, machines, concurrence, etc. M Bastiat, vrai disciple de Smith, a supérieurement reconnu et dénoncé ce qui doit être, et par conséquent ce qui vient, Quod Fit ; il a complétement oublié ce qui est. Pour que la loi du travail, l' égalité dans l' échange, s' accomplisse sincèrement, il faut que les contradictions économiques soient toutes résolues ; ce qui signifie, relativement à la question qui nous occupe, que hors de l' association, la liberté du commerce n' est toujours que la tyrannie de la force. Ainsi, M Bastiat explique très-bien comment l' usage de la scie est devenu pour tous un don gratuit. Mais il est certain qu' aujourd' hui, avec nos lois de monopole, si la scie était inconnue, l' inventeur, prenant aussitôt un brevet, s' approprierait, autant qu' il serait en lui , le bénéfice de l' instrument. Or, telle est précisément la condition de la terre, des machines, des capitaux et de tous les instruments de travail ; et M Bastiat part d' une supposition tout à fait fausse, ou, si l' on aime mieux, il anticipe illégitimement sur l' avenir, lorsque opposant la concurrence au monopole et les régions tropicales aux zones tempérées, il nous dit : " si par un heureux miracle la fertilité de toutes les terres arables venait à s' accroître,... etc "

(p. 34) oui, encore une fois, vous crierai-je de toute la force de ma voix, c' est le travail qui fait la valeur, non pas, comme vous le disiez tout à l' heure, et comme l' enseignent tous vos confrères qui vous applaudissent sans vous comprendre, l' offre et la demande ; c' est le travail qui doit se payer et s' échanger, non l' utilité gratuite du sol : et vous ne pouviez rien dire qui démontrât mieux votre bonne foi et l' incohérence de vos idées. Dans de telles conditions, la liberté la plus absolue des échanges est toujours avantageuse et ne peut jamais devenir nuisible. Mais les monopoles, mais les priviléges de l' industrie, mais la prélibation du capitaliste, mais les droits seigneuriaux de la propriété, les avez-vous abolis ? Avez-vous seulement un moyen de les abolir ? Croyez-vous même à la possibilité, à la nécessité de leur abolition ? Je vous somme de vous expliquer, car il y va du salut et de la liberté des nations ; en pareille matière, l' équivoque devient parricide. Tant que le privilége du territoire national et la propriété individuelle seront par vous sous-entendus, la loi de l' échange dans votre bouche sera un mensonge ; tant qu' il n' y aura pas association et solidarité consentie entre les producteurs de tous les pays, c' est-à-dire communauté des dons de la nature et échange seulement des produits du travail, le commerce extérieur ne fera que reproduire entre les races le phénomène d' asservissement et de dépendance que la division du travail, le salariat, la concurrence et tous les agents économiques opèrent entre les individus ; votre libre commerce sera une duperie, si vous ne préférez que je dise une spoliation exercée de vive force. La nature, pour amener les peuples favorisés à l' association générale, les a séparés des autres par des barrières naturelles qui

(p. 35) mettent une entrave à leurs invasions et à leurs conquêtes. Et vous, sans prendre de garanties, vous levez ces barrières ! Vous jugez inutiles les précautions de la nature ! Vous jouez l' indépendance d' un peuple, pour satisfaire l' égoïsme d' un consommateur qui ne veut pas être de son pays ! Au monopole du dedans vous ne savez opposer que le monopole du dehors, toujours le monopole, tournant ainsi dans le cercle fatal de vos contradictions ! Vous nous promettez que le travail échangera le travail ; et il se trouve à l' échange que c' est le monopole qui s' est échangé contre le monopole, et que Brennus, l' ennemi du travail, a jeté furtivement son épée dans la balance ! La confusion du vrai et du réel, du droit et du fait ; l' embarras perpétuel où jette les meilleurs esprits l' antagonisme de la tradition et du progrès, semblent avoir ôté à M Bastiat jusqu' à l' intelligence des choses de la pratique la plus vulgaire. Voici un fait qu' il rapporte, en preuve de sa thèse : " autrefois, disait un manufacturier à la chambre de commerce de Manchester, nous exportions des étoffes ; ... etc. " ne voilà-t- il pas une merveilleuse justification du libre commerce ! La Prusse, l' Autriche, la Saxe, l' Italie, défendues par leurs douanes et limitées dans leurs achats par la médiocrité de leur richesse métallique, n' admettaient les produits anglais que sous bénéfice d' escompte, n' en prenaient que ce qu' elles pouvaient payer. Les capitaux anglais, entravés et impatients, sortent de leur pays, vont se naturaliser dans ces contrées inaccessibles, se faire autrichiens, prussiens, saxons, corriger, par leur émigration, l' injustice du sort. Là, sous la protection des mêmes douanes qui

(p. 36) auparavant les tenaient à distance, et qui maintenant les protégent, secondés par le travail des indigènes dont leurs possesseurs ne se distinguent plus, ils s' emparent du marché, font concurrence à la mère patrie, refoulent successivement tous ses produits, d' abord les étoffes, puis les fils, puis les machines, puis, ce qui était surtout dangereux, les prêts usuraires ; et dans cette opération de nivellement des conditions du travail, dans ce fait qui accuse si hautement la nécessité pour chaque peuple de n' accepter les produits de ses voisins que sous la condition d' égalité dans l' échange, et leurs capitaux qu' à titre de mise de fonds et non de prêt, on trouve un argument en faveur de la liberté du commerce ! Ou je n' y comprends plus rien moi-même, ou M Bastiat confond de nouveau les choses les plus disparates, l' association et le salariat, l' usure et la commandite. La contradiction, qui dans la théorie de la balance du commerce, de même que dans toutes les autres, a égaré les économistes, a pourtant frappé l' esprit de M Bastiat . Un moment il a paru saisir les deux faces du phénomène : malheureusement la logique est chose encore si peu connue en France, que M Bastiat, à qui l' opposition des principes commandait de conclure par une synthèse, s' en est rapporté à cet axiome de mathématicien, qui n' est vrai qu' en mathématiques, savoir, que de deux propositions, l' une étant démontrée fausse, l' autre nécessairement est vraie. " l' homme, dit-il, produit pour consommer : ... etc. " jusque-là, c' est irréprochable d' observation et de raisonnement. Mais c' était là aussi que gisait la difficulté ; c' était sous cette opposition décevante qu' était caché le piége tendu à la sagacité de M Bastiat. Quel parti prendre, en effet, je ne dis pas entre moi producteur et mon voisin consommateur, ou vice versâ ; pour résoudre cette question, il ne faut pas la personnaliser , il faut au contraire la généraliser ; quel parti prendre donc, entre les producteurs d' une nation, qui en sont en même temps les consommateurs ; et les consommateurs de cette même nation, qui en sont

(p. 37) aussi les producteurs ? à défaut de logique, le bon sens disait qu' il était absurde de donner la préférence à l' une ou à l' autre de ces catégories, puisque, désignant, non plus des castes, mais des fonctions corrélatives, elles embrassent également tout le monde. Mais l' économie politique, cette science de la discorde, ne sait pas voir les choses avec cet ensemble : pour elle, il n' y a jamais dans la société que des individus opposés d' intérêts et de droits. M Bastiat, malheur ! A osé choisir, et il s' est perdu. " puisque les deux intérêts se contredisent, l' un d' eux doit nécessairement coïncider avec l' intérêt social en général, et l' autre lui être antipathique... " et M Bastiat de prouver très-longuement et très-doctement que, l' intérêt du consommateur étant plus social en général que celui du producteur, c' est de ce côté que les gouvernements doivent faire pencher la protection. Est-il démontré maintenant, j' adresse cette question aux lecteurs compétents, que tout ce qui manque aux économistes, c' est de savoir raisonner ? Vous l' avez dit vous-même : l' intérêt du consommateur est identique dans la société à celui du producteur ; par conséquent, en matière de commerce international, il faut raisonner de la société comme de l' individu : comment donc avez-vous pu séparer l' un de l' autre ces deux intérêts ? Vous ne pouvez vous figurer un consommateur achetant avec autre chose qu' avec ses produits ; comment prétendez-vous alors qu' il est indifférent pour une nation d' acheter avec son argent ou avec ses produits, puisque la conséquence de ce système est la consommation sans production, c' est-à-dire la ruine ? Comment oubliez-vous que le consommateur, la société, ne profite du bon marché de ce qu' il achète, qu' autant qu' il couvre ses achats par une quantité de produits dans laquelle il a incorporé une valeur égale ? Je vois ce qui vous préoccupe. Vous opposez l' intérêt individuel, que vous appelez production, à l' intérêt social, que vous nommez consommation ; et comme vous préférez l' intérêt du plus grand nombre à celui du plus petit, vous n' hésitez pas à immoler la production à la consommation. Votre intention est excellente, et j' en prends acte : mais j' ajoute que vous vous êtes trompé de boule, que vous avez voté blanc quand vous vouliez dire noir, que la société a été prise par vous pour l' égoïsme, et réciproquement l' égoïsme pour la société.

(p. 38) Supposons que, dans un pays ouvert au libre commerce, la différence des importations sur les exportations provienne d' un seul article, dont la production, si elle eût été protégée, aurait fait vivre 2 oooo hommes, sur 3 o millions dont se compose la nation. Dans votre système, l' intérêt particulier de ces 2 oooo producteurs ne peut, ne doit pas l' emporter sur l' intérêt des 3 o millions de consommateurs, et la marchandise étrangère doit être accueillie. Dans mon opinion, au contraire, elle doit être repoussée, à moins qu' elle ne puisse être soldée en produits indigènes ; et cela, non par égard pour un intérêt de corporation, mais dans l' intérêt de la société elle-même. J' en ai dit la raison, et il me suffira de la rappeler en deux mots : c' est que la valeur monétaire n' est pas, quoi qu' on ait dit, une valeur comme une autre ; c' est qu' avec ses capitaux métalliques, avec ses valeurs les plus idéalisées et les plus solides, une nation perd sa substance, sa vie et sa liberté. Un homme qui perdrait continuellement son sang par la piqûre d' une aiguille n' en mourrait pas en une heure, sans doute, mais il pourrait en mourir en quinze jours ; et peu importerait que l' écoulement se fît par la gorge ou par le petit doigt. Ainsi, en dépit de l' égoïsme monopoleur, en dépit de la loi de propriété qui assure à chacun l' entière disposition de ses biens, des fruits de son travail et de son industrie, les membres d' une même nation sont tous solidaires : comment ce rapport, qui est à la fois de justice et d' économie, vous a-t-il échappé ? Comment n' avez-vous pas aperçu l' antinomie qui bondissait sous votre plume ? Déplorable effet des préjugés d' école ! M Bastiat, jugeant la question du libre commerce du point de vue étroit de l' égoïsme, alors qu' il croit se placer sous le large horizon de la société, appelle théorie de la disette celle qui consiste dans son essence / je ne défends point les irrégularités et les vexations de la douane / à assurer le solde des produits étrangers par une livraison équivalente de produits indigènes, sans laquelle l' achat des produits étrangers, à quelque prix qu' il se fasse, n' est en réalité qu' appauvrissement. Et il nomme théorie de l' abondance celle qui demande l' entrée en franchise de toutes les marchandises du dehors, alors même qu' elles ne seraient acquittées qu' en numéraire ; comme si une liberté de cette espèce, qui ne profite en dernière analyse qu' aux rentiers, qui n' aboutit qu' à réconforter l' oisiveté, n' était

(p. 39) pas une consommation sans échange, une jouissance prodigue, une destruction de capitaux. Une fois engagé dans cette route, il a fallu la parcourir jusqu' à la fin ; et la dénomination baroque de sisyphisme , appliquée au parti des restrictions, et ridicule seulement pour l' auteur, est venue terminer cette longue invective. La théorie du libre monopole une théorie de l' abondance ! Ah ! Vraiment, s' il n' existait ni philosophes ni prêtres, il suffirait des économistes pour donner la mesure de la déraison et de la crédulité humaines. Abolissez simultanément tous les tarifs, disent les économistes, et la baisse étant générale, toutes les industries profiteront ; il n' y aura pas de souffrance partielle ; le travail national augmentera, et vous pourrez courir l' étranger. C' est avec cette raison d' enfant que M Blanqui, à la suite d' une brillante polémique, réduisit au silence M émile De Girardin, le seul de nos journalistes qui ait essayé de défendre le principe de la nationalité du travail. Sans doute, si tous les industriels d' un pays pouvaient se procurer à meilleur marché les matières premières, rien ne serait changé à leur condition respective ; mais en quoi cela touche-t-il la difficulté ? Il s' agit de l' équilibre des nations, non de l' équilibre, dans chaque nation, des industries privées. Or, je reprends l' observation faite plus haut : cette baisse générale, cet avantage d' avoir pour une valeur égale à deux journées de travail ce qui auparavant nous en coûtait trois, à quoi le devrons-nous ? Sera-ce à nos propres efforts, ou bien à l' importation ? La réponse n' est pas douteuse : ce sera à l' importation. Or, si la cause première du bon marché part du dehors, comment, en ajoutant notre travail, augmenté des frais de transports de la matière première, au produit de l' étranger, pourrons-nous faire concurrence à l' étranger ? Et s' il implique contradiction que la baisse dont l' étranger nous fait jouir nous mette en état de lutter contre lui, c' est-à-dire de payer ses produits avec les nôtres, en quelle marchandise acquitterons-nous ses envois ? Avec notre argent, sans doute. Prouvez donc que l' argent est une marchandise comme une autre, ou bien faites que toutes les marchandises équivalent à l' argent : sinon taisez- vous, vous n' êtes que des brouillons et des étourdis. Laissons entrer en franchise les céréales, crient aux fermiers les ligueurs anglais, et le prix des services étant réduit partout, la

(p. 40) production du blé anglais sera moins chère ; et le fermier, et le propriétaire, et le journalier profiteront. -mais encore une fois , ceci n' est rien moins que le mouvement perpétuel, et mérite qu' on le démontre. Comment, si la baisse des services en Angleterre est due à l' importation des blés d' Amérique et de la mer Noire, la production du blé anglais pourra-t-elle jamais lutter contre la production du blé russe ou américain ? Comment l' effet pourra-t-il vaincre la cause ? Le prix du blé étranger ne montera-t-il pas en raison de la demande ? Ne diminuera-t-il pas en raison de la concurrence ? Ne suivra-t-il pas toutes les oscillations du marché ? Si les frais de production du blé en Angleterre, par le fait de l' importation américaine, sont réduits de 3 fr par hectolitre, la production anglaise, soutenue par l' Amérique, forcera l' Amérique à baisser ses prix de 3 fr de plus que celle-ci n' avait fait d' abord ; mais jamais par ce moyen l' Angleterre ne pourra ressaisir l' avantage. Que dis-je ? Si tout baisse en Angleterre, la baisse de ses marchandises profitera aux américains, qui seront de plus en plus assurés de la supériorité pour leurs céréales. Encore une fois, prouvez le contraire, ou retirez vos paroles. Laissons entrer chez nous, dit M Blanqui, les fers, la houille, les tissus, toutes les matières premières de notre travail ; et il arrivera pour chacune de nos industries ce qui est arrivé pour la production du sucre de betterave, après qu' il eut été débarrassé des droits qui le protégeaient : elles augmenteront de puissance. -par malheur pour l' assertion de M Blanqui, les fabricants de sucre de betterave ont réclamé : ils ont dit que le progrès qu' ils avaient obtenu dans la fabrication, ils le devaient, non pas à la concurrence étrangère, mais à leurs propres efforts, à leur propre intelligence ; que ce progrès, en un mot, ils le tenaient de leur propre fonds, non du secours de l' étranger. Dans le système de M Blanqui, la protection, même la plus modérée, doit nuire à l' industrie du pays : tout au contraire par la protection cette industrie / c' est elle-même qui l' assure / prospère. Ainsi on a vu en quelques années l' industrie linière monter en France de 9 oooo broches à I 5 oooo ; et d' après le ministre du commerce, 6 oooo broches sont en ce moment commandées. Comment en serait-il autrement ? Comment, à moins d' associer les sucreries de France avec celles des Antilles, les filatures de la Bretagne avec celles de

(p. 41) Belgique, le bon marché de l' industrie étrangère pourrait-il aider à faire marcher la nôtre ? Un fabricant de sucre de betterave me dirait le contraire que je ne le croirais pas. M Blanqui a-t-il entendu seulement que la concurrence étrangère, agissant comme stimulant, rendra nos industriels plus inventifs, et par conséquent nos manufactures plus fécondes ? En ce cas, l' introduction des produits étrangers n' est qu' un moyen de haute police commerciale entre les mains du gouvernement. Qu' on l' avoue, et la cause est entendue ; il n' y a plus matière à controverse. Si je prouvais à mon tour que la liberté absolue du commerce, avec le maintien des monopoles nationaux et individuels , non-seulement n' est pas une cause de richesse, puisque avec une semblable liberté l' équilibre entre les nations est détruit, et que sans équilibre il n' y a pas de richesse véritable ; -mais encore est une cause d' enchérissement et de disette, les économistes me feraient-ils l' honneur de lever ce nouveau scrupule ? La France ne craint aucune concurrence pour ses vins : le monde entier les appelle. Sous ce rapport le bordelais, le champenois, le bourguignon, ne peuvent que gagner à la liberté du commerce ; je conviens même que, notre industrie vinicole occupant un cinquième de la population du pays, la suppression totale des barrières se présente pour nous avec une grande apparence d' avantage. Les vignerons seront donc satisfaits : le libre commerce n' aura pas pour effet de faire baisser le prix de leurs vins ; tout au contraire, ce sera de les faire enchérir. Mais que penseront de cet enchérissement les laboureurs et les industriels ? La consommation par tête, qui n' est déjà que de 95 litres à Paris, descendra à 6 o : on prendra le vin comme on prend le café, par demi-tasses et petits verres. Ce sera horrible pour des français : nos vins, précisément parce qu' ils croissent sur le même sol que nous, nos vins nous sont plus nécessaires qu' à d' autres : le débouché extérieur va nous les enlever. Or, quelle est la compensation qu' on nous offre ? Certes, ce ne sont pas les vins d' Angleterre et de Belgique ; ni ceux plus réels, mais non moins inaccessibles au peuple, de Porto, de Hongrie, d' Alicante ou de Madère ; ni les bières de Hollande, ni le petit-lait des chalets alpins. Que boirons- nous ? Nous aurons, disent les économistes, le fer, la houille, la quincaillerie, la toile, les cristaux,

(p. 42) la viande à meilleur marché : ce qui veut dire, d' un côté, que nous n' aurons plus de vin, de l' autre plus de travail, puisque, comme il a été démontré, ce n' est pas avec les produits de l' étranger que nous pouvons faire concurrence aux produits de l' étranger. Réciproquement, les ouvriers anglais verront baisser pour eux le prix du pain, du vin et des autres comestibles ; mais en même temps le prix de la houille, du fer et de tous les objets que produit l' Angleterre, augmentera ; et comme, pour conserver leur travail en face de la concurrence étrangère, ils devront subir toujours de nouvelles réductions de salaires, il leur arrivera la même chose qu' aux ouvriers de France : ils ne pourront acheter ni leurs produits, ni les nôtres. Qui donc aura pofité de la liberté ? Les monopoleurs, les seuls monopoleurs, les rentiers, tous ceux qui vivent du croît de leurs capitaux ; en un mot, tous les faiseurs de pauvres, dont la caste, toujours assez nombreuse pour dévorer l' excédant que laissent au fermier les terres de première qualité, au mineur les mines les plus riches, à l' industriel les exploitations les plus productives, ne peut permettre au travail d' atteindre aux terres et à toutes les exploitations inférieures, sans abandonner ses revenus. Dans ce système de monopoles engrenés, qu' on appelle liberté du commerce, le détenteur des instruments de production semble dire à l' ouvrier : tu travailleras tant que par ton travail tu pourras me laisser un excédant ; tu n' iras pas plus loin. La nature a voulu que l' habitant de chaque zone vécût d' abord de ses produits naturels, puis qu' il obtînt, à l' aide du surplus, les objets que son pays ne produit pas. Dans le plan du monopole, au contraire, le travailleur n' est plus que le serf de l' oisif cosmopolite : le paysan de Pologne sème pour le lord d' Angleterre ; le portugais, le français produisent leurs vins pour tous les oisifs du monde : la consommation, si j' ose ainsi dire, est dépaysée ; le travail même, limité par la rente, réduit à une spécialité étroite et servile, n' a plus de patrie. Ainsi, après avoir trouvé que l' inégalité des échanges ruine à la longue les nations qui achètent, nous découvrons encore qu' elle ruine aussi celles qui vendent. L' équilibre une fois rompu, la subversion se fait sentir de toutes parts. La misère réagit contre son auteur ; et comme à la guerre l' armée conquérante finit par s' éteindre dans la victoire, ainsi, dans le commerce, le peuple le

(p. 43) plus fort finit par être le plus pressuré. étrange renversement ! Say nous dit que dans le libre échange tout l' avantage est à celui qui reçoit le plus ; et de fait, en prenant l' avantage au sens du moindre dommage, Say avait tout à fait raison. On souffre moins à consommer sans produire qu' à produire sans consommer ; d' autant mieux qu' après avoir tout perdu, il reste le travail pour tout reconquérir. L' Angleterre est depuis longtemps ce pays A, marqué par M Bastiat ; pays capable à lui seul d' approvisionner le monde d' une multitude de choses, et à des conditions meilleures que tous les autres pays. Malgré les tarifs dont s' est entourée partout la méfiance des nations, l' Angleterre a recueilli le fruit de sa supériorité ; elle a épuisé des royaumes et attiré à soi l' or de la terre ; mais en même temps la misère lui est venue de tous les points du globe. Création de fortunes inouïes, dépossession de tous les petits propriétaires, et métamorphose des deux tiers de la nation en caste indigente : voilà ce qu' ont valu à l' Angleterre ses conquêtes industrielles. En vain l' on s' efforce, par une théorie absurde, de donner le change aux esprits et de dissimuler la cause du mal ; en vain une intrigue puissante, sous le masque du libéralisme, cherche à entraîner les nations rivales dans une mêlée désastreuse : les faits restent pour l' instruction des sociétés, et il suffira toujours de faire l' analyse de ces faits pour se convaincre que toute infraction à la justice frappe le brigand en même temps que la victime. Que dirai-je de plus ? Les partisans du libre monopole n' ont pas même la satisfaction de pouvoir suivre leur principe jusqu' à la fin, et leur théorie aboutit à la négation d' elle-même. Supposons qu' à la suite de l' abolition des droits sur les céréales, l' Angleterre, entrant dans la voie de notre grande révolution, ordonnât la vente de tous les domaines, et que le sol, aujourd' hui aggloméré dans les mains d' une imperceptible minorité, se partageât entre les quatre ou cinq millions d' habitants qui forment l' importance de sa population agricole. Assurément ce procédé, déjà prévu par quelques économistes, serait le meilleur pour délivrer pendant un temps l' Angleterre de son affreuse misère, et un heureux supplément des workhaus. Mais, cette grande mesure révolutionnaire opérée, si le marché anglais continuait comme par le

(p. 44) passé à être ouvert aux céréales et autres produits agricoles du dehors, il est sensible que les nouveaux propriétaires, forcés de vivre sur leurs terres, d' en tirer pain, orge, viande, laitage, oeufs et légumes, et ne pouvant pas échanger ou n' échangeant qu' à perte, puisque leur production coûterait plus cher que celle des objets de même nature importés de l' étranger, ces propriétaires, dis-je, s' arrangeraient, comme autrefois nos paysans, de manière à n' acheter rien et à produire par eux-mêmes tout ce dont ils auraient besoin. Les barrières seraient abolies ; mais la population rurale s' abstenant, ce serait comme si elles ne l' étaient pas. Or, il ne faut pas beaucoup de pénétration pour voir que telle a été la cause première du régime protecteur : les économistes, avec leurs chiffres et leur éloquence, pourraient-ils dire comment ils pensent échapper à ce cercle ? ... l' essence de la monnaie méconnue ; les effets de la hausse et de la baisse sur l' argent comparés sans aucune intelligence aux effets de la hausse et de la baisse sur les marchandises ; l' influence des monopoles sur la valeur des produits mise de côté ; l' égoïsme substitué partout à l' intérêt social ; la solidarité des oisifs érigée sur les ruines de la solidarité des travailleurs ; la contradiction dans le principe ; et, par-dessus tout, les nationalités sacrifiées sur l' autel du privilége : voilà, si je ne me trompe, ce que nous avons fait ressortir, avec une évidence irrésistible, de la théorie du libre commerce. Faut-il que je poursuive la réfutation de cette utopie, aux économistes si chère ? Ou je suis moi-même livré à la plus étrange hallucination, ou le lecteur impartial doit être maintenant fort désabusé, et l' argumentation des adversaires doit lui paraître si mesquine, si dépourvue de philosophie et de véritable science, que c' est à peine si j' ose encore citer des noms et des textes. J' ai peur que ma critique, à force d' évidence, ne devienne à la fin irrévérencieuse ; et plutôt que d' irriter, par une discussion publique, de respectables amours- propres, je préférerais mille fois les abandonner à la solitude de leurs remords. Mais nous n' avons pas tout dit encore : d' ailleurs l' opinion est si peu éclairée, l' autorité des noms est si puissante parmi nous, qu' on me pardonnera l' espèce d' acharnement avec lequel je suis forcé de combattre une école dont les intentions, je suis heureux

(p. 45) de le reconnaître, sont excellentes, mais dont je soutiens que les moyens sont contradictoires et funestes. M Mathieu De Dombasles, l' un de nos meilleurs agronomes, avait très-bien aperçu la raison philosophique du régime protecteur ; et il avait combattu, avec un bon sens plein d' originalité et de verve, la théorie de J-B Say. Sans doute, disait-il, M Say aurait toute raison si les marchandises étaient simplement échangées , comme dans les sociétés primitives : mais elles ont été de part et d' autre vendues et achetées ; il y a eu de l' or et de l' argent pour appoint, et la monnaie a soldé la différence. Qu' importe donc le bon marché ? Du moment que nous ne payons pas nos achats en valeurs agricoles ou industrielles, mais avec nos métaux précieux, nous aliénons progressivement notre domaine, et devenons réellement tributaires de l' étranger. Car, pour que nous ayons toujours de quoi payer, il nous faudra racheter de l' or et de l' argent, ou laisser prendre hypothèque. Mais le premier parti est impossible par le commerce ; reste donc le second, qui est à proprement parler l' esclavage. C' est contre cette déduction irréfutable, tirée des notions de l' économie politique elle-même, que M Dunoyer s' est levé, dans son indignation, en pleine séance de l' académie des sciences morales et politiques. " M De Dombasles, a-t-il dit avec véhémence, une des plus fortes et des plus saines intelligences, un des caractères les plus purs de notre pays, est, ainsi que M D' Argout, partisan du régime prohibitif. Mais nul n' est infaillible ; et il peut arriver aux esprits les plus heureusement doués de se méprendre. " pourquoi cette insinuation, fort peu parlementaire ? La théorie des débouchés est-elle si sûre que toute raison, sous peine de folie, ait dû s' incliner devant elle ? La certitude de cette théorie, dira-t-on, est acquise à l' académie des sciences morales et politiques, qui en assume la responsabilité... pourquoi n' ajoutez-vous pas : et hors de laquelle il n' est qu' intrigants, brouillons, communistes abominables, dignes d' être férulés par M Dunoyer, et biographiés par M Reybaud ? à cela, je n' aurais rien à répondre. Mais je demanderai à l' académie des sciences morales, gardienne des libertés industrielles contre l' invasion des utopies communistes, comment il se fait que

(p. 46) Mm D' Argout et De Dombasles s' opposent à la liberté du commerce, précisément parce qu' ils s' opposent à la communauté ? L' abaissement des barrières, si elle n' est pas la communauté des travailleurs, est du moins la communauté des exploiteurs : c' est déjà un commencement d' égalité. Or, chacun chez soi, chacun pour soi, s' écrient de concert Mm D' Argout et De Dombasles ; nous avons assez de nos iniquités, et ne voulons entrer en communauté de rapine avec personne. Au surplus, observe le dernier : " il résulte de la division des intérêts qu' il ne peut y avoir de société réelle entre les diverses nations ; il n' y a et ne peut y avoir qu' une simple agglomération de sociétés contiguës... qu' est-ce que l' intérêt général de l' humanité, en dehors de l' intérêt spécial des nations ? ... " voilà qui est explicite : l' abolition des douanes entre les peuples est impossible, dit M De Dombasles, parce que la communauté entre les peuples est impossible. Comment donc l' académie des sciences morales, ennemie par principes de la communauté comme Mm D' Argout et De Dombasles le sont par instinct, a-t-elle pris parti, dans la question du libre commerce, pour la communauté ? " l' illustre agronome, dit M Dunoyer, ne s' est pas borné à envisager le système en fait ; il a entrepris de le défendre en théorie . " théorie et pratique, pratique et théorie : voilà les points cardinaux de tous les raisonnements de M Dunoyer. C' est son Deus Ex Machinâ . Tous les jours les principes économiques sont démentis par les faits : pratique. Les faits accomplis en vertu des principes sont désastreux : théorie. En excusant perpétuellement la théorie par la pratique, et la pratique par la théorie, on finit par mettre le sens commun hors de cause, et l' arbitraire est certain d' avoir toujours raison. Par quelle théorie donc M Dunoyer a-t-il été conduit, sur la question prohibitive, à déserter la pratique propriétaire et à se déclarer partisan de la communauté ? " en fait, dit-il, dès l' époque où les relations commerciales ont commencé à prendre de l' activité, on a partout débuté par la prohibition des marchandises étrangères. " enregistrons d' abord ce fait , et notons que M Dunoyer, défendant une théorie opposée aux faits, commence la justification de

(p. 47) son communisme par une utopie. Quoi ! L' académie des sciences morales et politiques, dans le rapport qu' elle a publié sur le concours relatif à l' association, s' est plainte que les concurrents eussent tenu trop peu de compte de l' histoire, et M Dunoyer, auteur lui trentième de ce compte rendu, consacre sa vie à défendre un principe opposé à l' histoire ! L' histoire ne signifie donc plus rien, dès que l' on est académicien ! " rien ne devait sembler si naturel et si permis que de repousser la concurrence étrangère : ... etc. " voici le genre humain traité comme M De Dombasles. M De Dombasles se déclare prohibitionniste : c' est un génie tombé, digne des censures de l' académie. Le genre humain a pensé sur le libre commerce autrement que M Dunoyer : c' est une race de coquins, de flibustiers et de faussaires, dignes de tous les maux de la gabelle et de la douane. M Dunoyer, qu' il me permette de le lui dire, accorde trop de puissance à notre malice, et fait en même temps trop d' honneur à notre esprit. Je ne crois pas qu' une seule de nos institutions soit née d' une pensée mauvaise, pas plus que d' une erreur absolue ; et le comble de la sagacité humaine n' est pas d' inventer après coup des prétextes aux résolutions sociales ; c' est de découvrir quelles, ont été les véritables motifs. Le consentement universel s' est-il trompé en établissant autour de chaque peuple un cercle de garanties ? Si M Dunoyer se fût posé la question dans ces termes, sans doute il eût été plus réservé dans sa réponse. " que le système donc ait eu ses raisons ,... etc. " M Dunoyer, j' ai regret de le mettre en si mauvaise compagnie

(p. 48) raisonne juste comme les communistes et les athées. Sans doute, disent-ils, la civilisation a marché ; sans doute la religion et la propriété ont eu leurs raisons d' existence : mais combien plus rapides eussent été nos progrès, sans les rois, sans les prêtres, sans la propriété, fondement de la famille ; sans cet effroyable dogme de la chute et de la nécessité de combattre la chair ! ... inutiles regrets : les prohibitions furent en leur temps, comme la propriété, la monarchie et la religion, partie intégrante et nécessaire de la police des états, et l' une des conditions de leur prospérité. La question n' est donc pas seulement de discuter les prohibitions en elles-mêmes, mais aussi de savoir si leur destinée est accomplie : à quoi sert d' être membre d' une académie des sciences morales, politiques et historiques, si l' on méconnaît ces principes de la critique la plus vulgaire ? M Dunoyer accuse ensuite la divergence des intérêts créés par le système protecteur. C' est prendre la chose à rebours. La divergence des intérêts n' est pas née de la protection ; elle dérive de l' inégalité des conditions du travail et des monopoles ; elle est la cause, non l' effet de l' établissement des douanes. Est-ce que les dépôts houillers et ferrugineux n' existaient pas en Angleterre, comme les plaines à blé en Pologne, comme la vigne dans le bordelais et en Bourgogne, avant que les peuples songeassent à se protéger les uns contre les autres ? " il est permis de supposer qu' à l' exemple des autres priviléges, qui sous certains rapports et à certaines époques ont agi comme stimulants, les prohibitions ont pu être un encouragement ; qu' elles ont aidé à vaincre l' hésitation des capitalistes et à les engager dans des entreprises utiles, mais chanceuses. " est-il permis aussi de demander quels sont ces autres priviléges qui, de même que les prohibitions, ont agi comme stimulants sur l' industrie, et que cependant la théorie condamne à l' égal des prohibitions ? Partout, à l' origine, nous dit M Rossi, nous rencontrons un monopole. C' est ce monopole qui change le prix naturel des choses, et qui néanmoins se consolidant et se généralisant par un accord tacite, est devenu la propriété. Or, que la propriété ait eu ses raisons, cela n' est pas contestable ; que de plus elle n' ait pas empêché certains progrès, que même elle ait agi comme stimulant, cela n' est pas davantage susceptible d' être contesté. Mais que la

(p. 49) propriété, jusqu' à certain point explicable comme fait, soit affirmée comme principe et principe absolu, voilà ce que je défends, sous peine d' inconséquence, à tout adversaire des prohibitions. Pour la troisième fois, M Dunoyer est communiste. M Dunoyer cherche ensuite à semer la division dans les rangs de ses adversaires : " dans une occasion récente, un certain nombre d' industries qui combattaient violemment l' union commerciale avec la Belgique, au nom et dans l' intérêt du travail national, ont été démenties, accusées, apostrophées par beaucoup d' autres. " qu' y a-t-il là d' étonnant ? C' était l' antinomie de la liberté et de la protection qui se traduisait en drame : chaque parti arrivant sur la scène avec l' intolérance et la mauvaise foi de ses intérêts, il devait y avoir bataille, cris, injures et scandale. Dans une pareille mêlée, le rôle des économistes était de ne prendre parti pour personne : ils devaient montrer à tous comment ils étaient dupes et victimes d' une contradiction. Monopoles contre monopoles, voleurs contre voleurs ! La science n' avait qu' à se tenir à l' écart, si l' on refusait d' écouter ses paroles de paix. Les économistes, défenseurs du monopole du dedans, quand il s' agit du droit de l' ouvrier ; apologistes du monopole étranger, quand il s' agit de la consommation de l' oisif, n' ont songé qu' à tirer parti pour leur théorie de la lutte des intérêts. Au lieu de parler raison, ils ont soufflé le feu, et ils n' ont réussi qu' à s' attirer les malédictions des prohibitionnistes et à les rendre plus opiniâtres. Leur conduite, en cette circonstance, a été indigne de vrais savants, et les journaux dans lesquels ils ont consigné leurs diatribes resteront comme preuve de leur incroyable aveuglement. " par cela seul, dit M Dunoyer, que le gouvernement favorise la nation, il se montre hostile envers les étrangers. " ceci est du chauvinisme humanitaire : c' est comme si l' on disait que la fameuse maxime, chacun chez soi, chacun pour soi, est une déclaration de guerre. Et voyez comme, malgré le tumulte des opinions, tout s' enchaîne dans les choses de la société ! C' est au moment où le ministère caresse l' alliance anglaise et la défend à tout prix, que nos économistes caressent la liberté anglaise, cette liberté qui, en faisant tomber la chaîne de nos pieds, nous coupe les bras... ne calomnions pas plus l' intérêt national que l' intérêt

(p. 50) privé ; surtout, ne craignons point de trop aimer notre pays. Le simple bon sens, disait avec une raison éminemment pratique M De Dombasles, et je suis surpris que M Dunoyer n' en ait pas été frappé, a fait sentir de bonne heure aux nations qu' il vaut mieux pour elles produire un objet qu' elles consomment, que l' acheter de l' étranger. Car le refus d' un excédant de marchandises étrangères est tout simplement le refus de manger son fonds avec son revenu ; et quant à la fantaisie, aujourd' hui désordonnée, de produire tout par soi-même, elle est encore, il faut bien le reconnaître, la seule garantie que nous ayons contre cette contagion de la féodalité mercantile qui, après avoir pris naissance en Angleterre, menace, comme un choléra, d' envahir l' Europe. Mais la théorie du libre commerce n' admet ni distinction ni réserve. Il lui faut, avec le monopole de la terre et des instruments de travail, la communauté du marché, c' est-à- dire la coalition des aristocraties, le vassalat général des travailleurs, l' universalité de la misère. M Dunoyer se plaint que la protection arrête les heureux effets de la concurrence entre les peuples, et par là met obstacle aux progrès généraux de l' industrie. J' ai déjà répondu qu' à cet égard la question des prohibitions est une question de haute police commerciale, et que c' est aux gouvernements à juger quand ils doivent étendre la prohibition, quand ils doivent la restreindre. Du reste, il est clair que si le régime prohibitif, supprimant la concurrence entre les peuples, prive la civilisation de ses heureux effets, il la préserve en même temps de ses effets subversifs : il y a compensation. Enfin M Dunoyer, après avoir entouré la forteresse protectionniste des tranchées de son argumentation, se décide à livrer l' assaut. Voici d' abord comment il rend compte des raisons de ses adversaires : " dans l' intérieur d' un même pays, toutes les mines ne sont pas susceptibles d' être exploitées... etc. "

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