Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 2 : Page 001 à 025

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

(p. 1) Sixième époque. -la balance du commerce. I-nécessité du commerce libre. Trompée sur l' efficacité de ses mesures réglementaires, et désespérant de trouver au dedans de soi une compensation au prolétariat, la société va lui chercher au dehors des garanties. Tel est le mouvement dialectique qui amène, dans l' évolution sociale, la phase du commerce extérieur, laquelle se formule aussitôt en deux théories contradictoires, la liberté absolue et l' interdiction , et se résout dans la célèbre formule appelée balance du commerce . Nous examinerons successivement chacun de ces points de vue.

(p. 2) Rien de plus légitime que la pensée du commerce extérieur, qui, en augmentant le débouché, par conséquent le travail, par conséquent aussi le salaire, doit donner au peuple un supplément de l' impôt, si vainement, si malheureusement imaginé pour lui. Ce que le travail n' a pu obtenir du monopole au moyen de taxes et à titre de revendication, il le tirera d' ailleurs par le commerce ; et l' échange des produits, organisé de peuple à peuple, procurera un adoucissement à la misère. Mais le monopole, comme s' il avait à se faire dédommager de charges qu' il devait supporter, et qu' en réalité il ne supporte pas, le monopole s' oppose, au nom et dans l' intérêt du travail même, à la liberté des échanges, et réclame le privilége du marché national. D' un côté donc, la société tend à dompter le monopole par l' impôt, la police et la liberté du commerce : de l' autre le monopole réagit contre la tendance sociale et parvient presque toujours à l' annuler, par la proportionnalité des contributions, par la libre discussion du salaire, et par la douane. De toutes les questions économiques, aucune n' a été plus vivement controversée que celle du principe protecteur ; aucune ne fait mieux ressortir l' esprit toujours exclusif de l' école économiste, qui, dérogeant sur ce point à ses habitudes conservatrices, et faisant tout à coup volte-face, s' est résolûment déclarée contre la balance du commerce. Tandis que partout ailleurs les économistes, gardiens vigilants de tous les monopoles et de la propriété, se tiennent sur la défensive et se bornent à écarter comme utopiques les prétentions des novateurs ; sur la question prohibitive, ils ont eux-mêmes commencé l' attaque ; ils ont crié haro sur le monopole , comme si le monopole leur fût apparu pour la première fois ; et ils ont rompu en visière à la tradition, aux intérêts locaux, aux principes conservateurs, à la politique leur souveraine, et, pour tout dire, au sens commun. Il est vrai que malgré leurs anathèmes et leurs démonstrations prétendues, le système prohibitif est aussi vivace aujourd' hui, malgré l' agitation anglo-française, qu' aux temps abhorrés de Colbert et de Philippe Ii. à cet égard, on peut dire que les déclamations de la secte, comme on nommait l' école économiste il y a un siècle, prouvent à chaque mot le contraire de ce qu' elles avancent, et sont accueillies avec la même méfiance que les prédications des communistes.

(p. 3) J' ai donc à prouver, conformément à la marche adoptée dans cet ouvrage, d' abord contre les partisans du système prohibitif, que la liberté du commerce est de nécessité économique, aussi bien que de nécessité naturelle ; en second lieu, contre les économistes antiprotecteurs, que cette même liberté, qu' ils regardent comme la destruction du monopole, est au contraire la dernière main donnée à l' édification de tous les monopoles, la consolidation de la féodalité mercantile, la solidarité de toutes les tyrannies comme de toutes les misères. Je terminerai par la solution théorique de cette antinomie, solution connue, dans tous les siècles, sous le nom de balance du commerce. Les arguments qu' on fait valoir en faveur de la liberté absolue du commerce sont connus : je les accepte dans toute leur teneur ; il me suffira donc de les rappeler en quelques pages. Laissons parler les économistes eux-mêmes. " supposez les douanes inconnues, que se serait-il passé ? ... etc. " j' abrége ici cette description, dégénérée en une fantaisie dont l' auteur, M Fix, n' a d' ailleurs pas été dupe. Le bonheur du genre humain n' a pas tenu à si peu de chose qu' aux gabelous ; et quand la douane n' eût jamais existé, il aurait suffi de la division du travail, des machines, de la concurrence, du monopole et de la police, pour créer partout l' oppression et le désespoir. Ce qui suit ne mérite aucun reproche. " supposons qu' à cette époque un citoyen de chaque gouvernement fût venu dire : ... etc. "

(p. 4) j' ai rapporté tout au long cet argument négatif, et trop poétique peut-être, pour satisfaire à toutes les intelligences. Devant le public, la liberté ne se défend jamais mieux que par le tableau des misères de l' esclavage. Toutefois, comme cet argument en lui-même ne prouve et n' explique rien, il reste à démontrer théoriquement la nécessité du libre commerce. La liberté du commerce est nécessaire au développement économique,

(p. 5) à la création du bien-être dans l' humanité, soit que l' on considère chaque société dans son unité nationale et comme faisant partie de la totalité de l' espèce, soit qu' on ne voie en elle qu' une agglomération d' individus libres, aussi maîtres de leurs biens que de leurs personnes. Et d' abord les nations sont les unes à l' égard des autres comme de grandes individualités entre lesquelles a été divisée l' exploitation du globe. Cette vérité est aussi vieille que le monde ; la légende de Noé, partageant la terre entre ses fils, n' a pas d' autre sens. était-il possible que la terre fût séparée en une myriade de compartiments, dans chacun desquels aurait vécu, sans sortir et sans communiquer avec ses voisins, une petite société ? Pour se convaincre de l' impossibilité absolue d' une pareille hypothèse, il suffit de jeter les yeux sur la variété des objets qui servent à la consommation, non-seulement du riche, mais du plus modeste artisan, et de se demander si cette variété pouvait être acquise par l' isolement. Allons droit au fond : l' humanité est progressive ; c' est là son trait distinctif, son caractère essentiel. Donc le régime cellulaire était inapplicable à l' humanité, et le commerce international était la condition première, et sine quâ non , de notre perfectibilité. De même donc que le simple travailleur, chaque nation a besoin d' échange : c' est par là seulement qu' elle s' élève en richesse, intelligence et dignité. Tout ce que nous avons dit de la constitution de la valeur entre les membres d' une même société est également vrai des sociétés entre elles ; et de même que chaque corps politique parvient à sa constitution normale par la solution progressive des antinomies qui se développent dans son sein, c' est aussi par une équation analogue entre les nations que l' humanité marche à sa constitution unitaire. Le commerce de nation à nation doit donc être le plus libre possible, afin qu' aucune société ne soit excommuniée du genre humain, afin de favoriser l' engrenage de toutes les activités et spécialités collectives, et d' accélérer l' époque, prévue par les économistes, où toutes les races ne formeront plus qu' une famille, et le globe un atelier. Une preuve non moins concluante de la nécessité du commerce libre se déduit de la liberté individuelle et de la constitution de la société en monopoles, constitution qui, ainsi que nous l' avons fait

(p. 6) voir dans le cours du premier volume, est elle-même une nécessité de notre nature et de notre condition de travailleurs. D' après le principe de l' appropriation individuelle et de l' égalité civile, la loi ne reconnaissant aucune solidarité de producteur à producteur, non plus que d' entrepreneur à salarié, aucun exploitant n' a le droit de réclamer, dans l' intérêt de son monopole particulier, la subordination ou la gêne des autres monopoles. La conséquence est que chaque membre de la société a le droit illimité de se pourvoir, comme il l' entend, des objets nécessaires à sa consommation, et de vendre ses produits à tel acheteur et pour tel prix qu' il trouve. Tout citoyen est donc fondé à dire à son gouvernement : ou livrez-moi le sel, le fer, le tabac, la viande, le sucre, au prix que je vous offre, ou laissez-moi ailleurs faire ma provision. Pourquoi serais-je contraint de soutenir, par la prime que vous me forcez de leur payer, des industries qui me ruinent, des exploiteurs qui me volent ? Chacun dans son monopole, chacun pour son monopole ; et la liberté du commerce pour tout le monde ! Dans un système démocratique, la douane, institution d' origine seigneuiale et régalienne, est donc chose odieuse et contradictoire. Ou la liberté, l' égalité, la propriété sont des mots, et la charte un papier inutile ; ou bien la douane est une violation permanente des droits de l' homme et du citoyen. Aussi, au bruit de l' agitation anglaise, les feuilles démocratiques de France ont- elles généralement pris parti pour le principe abolitionniste. Liberté ! à ce nom la démocratie, comme le taureau devant qui on agite un drapeau rouge, entre en fureur. Mais la raison économique par excellence de la liberté du commerce, est celle qui se déduit de l' accroissement de la richesse collective et de l' augmentation du bien-être pour chaque particulier, par le seul fait des échanges de nation à nation. Que la société, que le travailleur collectif ait avantage à échanger ses produits, on ne peut le mettre en doute, puisque par cet échange la consommation, étant plus variée, est par conséquent meilleure. Que d' autre part les citoyens indépendants et insolidaires d' après la constitution du travail et le pacte politique, aient tous individuellement le droit de profiter des offres de l' industrie étrangère, et d' y chercher des garanties contre leurs monopoles respectifs, cela n' est pas davantage susceptible de contestation .

(p. 7) Mais jusque-là on n' aperçoit qu' un échange de valeurs, on ne voit pas qu' il y ait augmentation . Pour le découvrir, il faut considérer la chose sous un autre aspect. On peut définir l' échange : une application de la loi de division à la consommation des produits . Comme la division du travail est le grand ressort de la production et de la multiplication des valeurs, de même la division de la consommation, par le moyen de l' échange, est l' instrument d' absorption le plus énergique de ces mêmes valeurs. En un mot, diviser la consommation par la variété des produits et par l' échange, c' est augmenter la puissance de consommer ; comme en divisant le travail dans ses opérations parcellaires, on augmente sa puissance productrice. Supposons deux sociétés inconnues l' une à l' autre, et consommant annuellement chacune pour cent millions de valeurs : si ces deux sociétés, dont nous supposons aussi que les produits diffèrent les uns des autres, viennent à échanger leurs richesses, au bout de quelque temps la somme de consommation, la population restant la même, ne sera plus de deux cents millions , elle sera de deux cent cinquante . Bref, les habitants des deux pays, une fois mis en rapport, ne se borneront pas à un simple échange de leurs produits, ce qui ne serait qu' une substitution ; la variété invitera les uns et les autres à jouir des produits étrangers, sans abandonner les produits indigènes, ce qui augmentera tout à la fois, de part et d' autre, le travail et le bien-être. Ainsi la liberté du commerce, nécessaire à l' harmonie et au progrès des nations, nécessaire à la sincérité du monopole et à l' intégralité des droits politiques, est encore une cause d' accroissement de richesse et de bien-être pour les particuliers et pour l' état. Ces considérations générales renferment toutes les raisons positives qu' il est possible d' alléguer en faveur du commerce libre, raisons que j' accepte toutes d' avance, et sur lesquelles je crois inutile d' insister davantage, personne d' ailleurs, que je sache, n' en contestant l' évidence. Au résumé, la théorie du commerce international n' est qu' une extension de la théorie de la concurrence entre les particuliers. Comme la concurrence est la garantie naturelle, non-seulement du bon marché des produits, mais aussi du progrès dans le bon marché ; de même le commerce international, indépendamment de

(p. 8) l' augmentation de travail et de bien-être qu' il crée, est la garantie naturelle de chaque nation contre ses propres monopoles, garantie qui, dans la main d' un gouvernement habile, peut devenir un instrument de haute police industrielle, plus puissant que toutes les lois réglementaires et les maximums. Des faits innombrables, des vexations monstrueuses ou ridicules, viennent ensuite justifier cette théorie. à mesure que la protection livre au monopole le consommateur sans défense, on voit les plus étranges désordres, les crises les plus furieuses agiter la société, et mettre en péril le travail et le capital. " la cherté factice des houilles, des fers, des laines, des bestiaux, dit M Blanqui, n' est qu' un impôt prélevé sur la communauté,... etc. " tous ces effets du régime protecteur, signalés par M Blanqui, sont vrais et déposent contre les entraves apportées à la liberté du commerce. Malheureusement nous les verrons naître tout à l' heure, avec une intensité non moins grande, de la liberté elle- même ; tellement que si, pour guérir le mal, on devait conclure avec M Blanqui à l' extirpation absolue de la cause morbifique, il faudrait conclure à la fois contre l' état, contre la propriété, contre l' industrie, contre l' économie politique. Mais nous n' en sommes pas encore à l' antinomie : poursuivons nos citations.

(p. 9) " le privilége, le monopole, la protection, qui des uns retombe en cascade sur les autres,... etc. " certes, le tableau n' est pas flatté ; et c' est affaire aux économistes pour dire la vérité, toute la vérité, sur les misères sociales, lorsqu' ils s' y trouvent engagés par l' intérêt de leurs utopies. Mais, si le principe tant accusé de la protection n' est autre que le principe constitutif de l' économie politique, le monopole, qui se rencontre partout sur le chemin, dit M Rossi ; si ce principe est la propriété elle-même, la propriété, cette religion du monopole ;

(p. 10) n' ai-je pas droit d' être scandalisé de l' inconséquence, pour ne pas dire de l' hypocrisie économiste ? Si le monopole est chose si odieuse, pourquoi ne le pas attaquer sur son piédestal ? Pourquoi l' encenser d' une main, et tirer contre lui l' épée de l' autre ? Pourquoi ce détour ? Toute exploitation exclusive, toute appropriation soit de la terre, soit des capitaux industriels, soit d' un procédé de fabrication, constitue un monopole : pourquoi ce monopole ne devient-il odieux que du jour où un monopole étranger, son rival, se présente pour lui faire concurrence ? Pourquoi le monopole est-il moins respectable du compatriote au compatriote, que de l' indigène à l' étranger ? Pourquoi, en France, le gouvernement n' ose-t-il attaquer directement la coalition houillère de la Loire, et invoque-t-il, contre les nationaux, les armes d' une sainte alliance ? Pourquoi cette intervention de l' ennemi du dehors contre l' ennemi du dedans ? Toute l' Angleterre est debout aujourd' hui pour la liberté des échanges : on dirait un appel fait aux russes, aux égyptiens, aux américains, par les monopoleurs de l' industrie dans ce pays, contre les monopoleurs du sol. Pourquoi cette trahison, si c' est vraiment le monopole qu' on attaque ? Les millions de bras nus de l' Angleterre ne sont-ils pas assez forts contre quelques milliers d' aristocrates ? " quand on dira, s' écriait M Senior, l' un des membres les plus influents de la ligue, quand on dira, et avec toute vérité, aux ouvriers... etc. "

(p. 11) pas un mot de cette harangue qui ne retombe à plomb sur les abolitionnistes. Quand on dira aux ouvriers que le monopole, dont on feint de les vouloir délivrer par l' abolition des douanes, devait recevoir une nouvelle énergie de cette abolition ; que ce monopole, bien autrement profond qu' on ne le voulait avouer, consiste, non pas seulement dans la fourniture exclusive du marché, mais aussi, mais surtout dans l' exploitation exclusive du sol et des machines, dans l' appropriation envahissante des capitaux, dans l' accaparement des produits, dans l' arbitraire des échanges ; quand on leur fera voir qu' ils ont été sacrifiés aux spéculations de l' agiotage, livrés, pieds et poings liés, à la rente du capital ; que de là sont issus les effets subversifs du travail parcellaire, l' oppression des machines, les soubresauts désastreux de la concurrence et cette inique dérision de l' impôt ; quand on leur montrera ensuite comment l' abolition des droits protecteurs n' a fait qu' étendre le réseau du privilége, multiplier la dépossession et coaliser contre le prolétariat les monopoles de tous les pays ; quand on leur racontera

(p. 12) que la bourgeoisie électorale et dynastique, sous prétexte de liberté, a fait les plus grands efforts pour maintenir, consolider et préparer ce régime de mensonge et de rapine ; que des chaires ont été créées, des récompenses proposées et décernées, des sophistes gagés, des journaux stipendiés, la justice corrompue, la religion invoquée pour le défendre ; que ni la préméditation, ni l' hypocrisie, ni la violence n' ont manqué à la tyrannie du capital : pense-t-on qu' à la fin ils ne se lèveront pas dans leur colère, et qu' une fois maîtres de la vengeance, ils se reposeront dans l' amnistie ? " nous regrettons , ajoutait M Senior, de jeter ainsi l' alarme... etc. " et moi aussi je regrette de sonner l' alarme ; et ce métier d' accusateur que je fais est le dernier qui convenait à mon tempérament. Mais il faut que la vérité soit dite et que justice se fasse ; et si je crois que la bourgeoisie ait mérité tous les maux dont on la menace, mon devoir est d' établir la preuve de sa culpabilité. Et, en vérité, qu' est-ce que ce monopole que je poursuis dans sa forme la plus générale, tandis que les économistes ne le voient et ne le répudient que sous l' habit vert du douanier ? C' est, pour l' homme qui ne possède ni capitaux ni propriété, l' interdiction du travail et du mouvement , l' interdiction de l' air, de la lumière et de la subsistance ; c' est la privation absolue, la mort éternelle. La France, sans habits, sans chaussure, sans chemises, sans pain et sans viande ; privée de vin, de fer, de sucre et de combustible ; l' Angleterre désolée par une famine perpétuelle, et livrée aux horreurs d' une misère qui défie la description ; les races appauvries, dégénérées, redevenues sauvages et farouches : tels sont les signes épouvantables par lesquels s' exprime la liberté, quand elle est frappée par le privilége, quel qu' il soit, et comprimée dans son essor. On croit entendre la voix de ce grand coupable que Virgile place dans les enfers, enchaîné sur un trône de marbre : ... etc.

(p. 13) Aujourd' hui, la nation la plus commerçante du monde, la plus dévorée par toutes les espèces de monopoles que protége, consacre et professe l' économie politique, s' est levée tout entière et comme un seul homme contre la protection ; le gouvernement a décrété, aux applaudissements de tout le peuple, l' abolition des tarifs ; la france, travaillée par la propagande économique, est à la veille de suivre l' impulsion de l' Angleterre et d' entraîner à sa suite toute l' Europe. Il s' agit d' étudier les conséquences de cette grande innovation, dont l' origine n' est point à nos yeux assez pure, ni le principe assez profond, pour ne pas nous inspirer de méfiance. Ii-nécessité de la protection. Si je n' avais à opposer à la théorie du libre commerce que des raisons toutes nouvelles, des faits que j' aurais seul et le premier aperçus, on pourrait croire que la contradiction que je vais faire surgir de cette théorie n' est qu' une récréation de mon orgueil, une envie démesurée de me signaler par le paradoxe ; et ce préjugé suffirait pour ôter tout crédit à mes paroles. Mais je viens défendre la tradition universelle, la croyance la plus constante et la plus authentique ; j' ai pour moi le doute des économistes eux-mêmes, et l' antagonisme des faits qu' ils rapportent ; et c' est cet antagonisme, ce doute, cette tradition que j' explique et qui me justifient. M Fix, que j' ai cité tout à l' heure pour la liberté, écrivain plein de réserve, de circonspection et de mesure, et l' un des économistes les plus éclairés de l' école de Say, a donné lui-même, dans les termes suivants, la contre-partie de sa première proposition : " les économistes avancés, qui n' admettent aucune acception,... etc. "

(p. 14) ces paroles sont-elles assez énergiques et assez claires ? Il est regrettable que l' auteur, au lieu de s' arrêter devant le fait matériel, n' ait pas déduit théoriquement les motifs de ses terreurs. Sa critique aurait joui d' une autorité que n' obtiendra pas la mienne ; et peut-être le problème de la balance du commerce, résolu par un économiste de premier ordre, disciple et ami de Say, eût fourni une règle à l' opinion, et préparé les bases d' une véritable association entre les peuples. Mais M Fix, imbu des théories économiques, et persuadé de leur certitude, ne pouvait aller au delà du pressentiment de leur contradiction. Qui croirait, après l' effrayant programme qu' on vient de lire, que M Fix ait eu le courage de terminer par cette étrange pensée : cela ne détruit en rien l' excellence de la théorie, et la possibilité de son application ! ... pour moi, je ne puis m' empêcher de le redire : plus je vis, plus j' approfondis les opinions des hommes, et plus je trouve que nous sommes des espèces de prophètes, inspirés d' un souffle surnaturel, et parlant de l' abondance du dieu qui nous fait vivre. Mais, hélas ! En nous il n' y a pas rien que le dieu, il y a aussi la brute, dont les suggestions furieuses ou stupides nous troublent sans cesse la raison, et font divaguer notre enthousiasme. Non-seulement

(p. 15) donc le génie fatidique de l' humanité me force de supposer un dieu, il faut encore que j' admette, pour complément d' hypothèse , qu' en l' homme vit et respire tout le règne animal : le théisme a pour corollaire la métempsycose. Quoi ! Voici une théorie contredite par des faits constants et universels, résultats spontanés de l' énergie humaine, et qui ne peuvent pas ne se pas produire ; et cette théorie, qui aurait dû commencer par nous donner la philosophie de ces mêmes faits, et qui les repousse sans les entendre, on la déclare indubitable, excellente ! -voici une théorie que ses partisans déclarent inapplicable à la France, à l' Angleterre, à la Belgique, à l' Allemagne, à l' Europe entière et aux cinq parties du monde ; car c' est être inapplicable que de ne pouvoir être appliquée sans causer d' immenses désastres , sans rendre improductifs d' énormes capitaux , sans ôter le pain et le travail à des centaines de mille ouvriers , sans tuer la moitié de la fabrication d' un pays ; -une théorie, dis-je, qui, malgré le désir des gouvernements, est inapplicable au dix-neuvième siècle, comme au dix-huitième, comme au dix-septième, comme à tous les siècles antérieurs ; une théorie qui sera encore inapplicable demain, après-demain, et dans la suite des siècles, puisque toujours, sur chaque point du globe, par l' effet des activités nationales et individuelles, par la constitution des monopoles et par la variété des climats, il se produira des divergences d' intérêts et des rivalités, conséquemment, sous peine de mort ou de servitude, des coalitions et des exclusions : et l' on n' en persiste pas moins, pour l' honneur de l' école, à affirmer la possibilité d' appliquer cette théorie ! Prenez patience, nous disent-ils : le mal causé par la liberté des échanges sera passager, tandis que le bien qui en résultera sera permanent et incalculable. Que m' importent ces promesses de bonheur à l' adresse de la postérité, dont rien ne garantit la réalisation, et qui sans doute, si jamais elles se réalisent, seront compensées par d' autres désastres ? Que m' importe de savoir, par exemple, que l' Angleterre nous aurait fourni à I 5 o francs les Ioo kilos les mêmes rails que nous payons à nos fabricants 359 fr 5 oc, et que l' état aurait gagné à ce marché 2 oo millions ; que le refus d' admettre les bestiaux étrangers à nos foires a fait baisser chez nous la consommation de la viande de 25 pioo par

(p. 16) tête, et que la santé publique en est affectée ; que l' introduction des laines étrangères, amenant une réduction moyenne de I franc par pantalon, laisserait 3 o millions dans la poche des contribuables ; que les droits sur les sucres ne profitent en réalité qu' aux fraudeurs ; qu' il est absurde que deux pays dont les habitants se voient de leurs fenêtres se trouvent plus séparés les uns des autres que par une muraille de la Chine : que m' importent, dis-je, toutes ces diatribes, lorsqu' après m' avoir ému par le spectacle des misères prohibitionnistes, on vient refroidir mon zèle par la considération des maux incalculables que la non-protection entraînera ? Si nous prenons les fers anglais, nous gagnons à cela 2 oo millions ; mais nos fabriques succombent, notre industrie métallurgique est démantelée, et cinquante mille ouvriers se trouvent sans travail et sans pain ! Où est l' avantage ? C' est, dit-on, qu' après ce sacrifice, nous aurons à perpétuité le fer à bas prix. J' entends : nos arrière-neveux nous devront cet ombrage. Mais moi, je préfère travailler un peu plus, et ne pas mourir : le soin de mes enfants ne peut aller jusqu' à me jeter dans le gouffre, pour qu' ils aient le plaisir de compter parmi leurs ancêtres un Curtius. Ah ! Si ma position changeait ; si je pouvais, sans compromettre ma liberté et mon existence, accepter ces offres avantageuses ; si du moins j' étais sûr du bénéfice promis à mes descendants, croit-on que je résistasse ? ... une question d' opportunité, c' est-à-dire, comme on le verra bientôt , une question d' éternité, domine tout le débat, et sépare les partisans de la protection de ceux du libre commerce. Les économistes, si dédaigneux des faiseurs d' utopies, procèdent ici comme les faiseurs d' utopies : ils demandent un grand sacrifice, une subversion immense, des misères inouïes, en échange d' une éventualité de bien-être incertaine, irréalisable de leur aveu immédiatement, ce qui, pour la société, signifie éternellement. Et ils s' indignent que l' on n' ajoute aucune foi à leurs calculs ! Pourquoi donc n' abordent-ils pas plus résolûment la difficulté ? Pourquoi n' essayent-ils pas de découvrir au mal qui résulterait de l' abolition de certains monopoles / comme ils l' ont entrepris, et avec quel

(p. 17) succès ! Pour la division du travail, les machines, la concurrence et l' impôt /, sinon des compensations, au moins des palliatifs ? Allons, messieurs, entrez en matière, car jusqu' à présent vous vous êtes tenus au vague de l' annonce : montrez comment la théorie du libre commerce est applicable, c' est-à- dire bienfaisante et rationnelle, malgré la répugnance des gouvernements et des peuples, malgré l' universalité et la permanence des inconvénients. Que faudrait-il, à votre avis, pour qu' elle fût réalisée partout, cette théorie, sans que la réalisation occasionnât ces immenses désastres dont vous parliez tout à l' heure, sans qu' elle appesantît sur le prolétariat le joug du monopole, sans qu' elle compromît la liberté, l' égalité, l' individualité des nations ? Quel serait le nouveau droit entre les peuples ? Quels rapports à créer entre le capitaliste et l' ouvrier ? Quelle intervention du gouvernement dans le travail ? Toutes ces recherches vous appartiennent ; toutes ces explications, vous nous les devez. Peut-être, par la tendance de votre théorie, êtes-vous vous-mêmes , sans vous en douter, une nouvelle secte de socialistes : ne craignez point les récriminations. Le public est trop sûr de vos intentions conservatrices, et, quant aux socialistes, ils seraient trop heureux de vous voir dans leurs rangs pour vous faire cette chicane. Mais que fais-je ? Il est peu généreux de provoquer des raisonneurs d' autant d' innocence que les économistes. Montrons-leur plutôt, chose nouvelle pour la plupart , qu' ils sont dans le vrai toutes les fois qu' ils se contredisent, et que leur théorie du libre commerce en particulier n' a de mérite que parce qu' elle est la théorie du libre monopole. N' est-ce pas chose évidente de soi, claire comme le jour, aphoristique comme la rondeur du cercle, que la liberté du commerce, en supprimant toute entrave aux communications et aux échanges, rend par cela même le champ plus libre à tous les antagonismes, étend le domaine du capital, généralise la concurrence, fait de la misère de chaque nation, ainsi que de son aristocratie financière, une chose cosmopolite, dont le vaste réseau, désormais sans coupures ni solutions de continuité, embrasse dans ses mailles solidaires la totalité de l' espèce ? Car, enfin, si les travailleurs, comme les germains dont parle Tacite, comme les tartares nomades, les arabes pasteurs et tous

(p. 18) les peuples à demi barbares, ayant reçu chacun leur portion de terrain, et devant par eux-mêmes produire tous les objets de leur consommation, ne communiquaient point entre eux par l' échange, il n' y aurait jamais ni riche ni pauvre ; personne ne gagnerait, mais aussi personne ne se ruinerait. Et si les nations, comme les familles dont elles se composent, produisant à leur tour tout chez elles, tout pour elles, n' entretenaient aucunes relations commerciales, il est sensible encore que le luxe et la misère ne pourraient passer de l' une à l' autre par ce véhicule de l' échange, que nous pouvons très-bien ici appeler la contagion économique. C' est le commerce qui crée tout à la fois la richesse et l' inégalité des fortunes ; c' est par le commerce que l' opulence et le paupérisme sont en progression continue. Donc là où s' arrête le commerce, là cesse en même temps l' action économique, et règne une immobile et commune médiocrité. Tout cela est d' une telle simplicité, d' un bon sens si vulgaire , d' une évidence si péremptoire, qu' il devait échapper aux économistes : car le propre des économistes étant de ne jamais admettre la nécessité des contraires, sa destinée est d' être toujours en dehors du sens commun. Nous avons démontré la nécessité du commerce libre : nous allons compléter cette théorie en montrant comment la liberté, plus elle obtient de latitude, plus elle devient pour les nations commerçantes une cause nouvelle d' oppression et de brigandage. Et si nos paroles répondent à notre conviction, nous aurons dévoilé le sens de la réforme entreprise avec tant de fracas chez nos voisins d' outre- Manche ; nous aurons mis à nu la plus grande de toutes les mystifications économiques. L' argument capital de Say, qui dans la croisade organisée contre le régime protecteur joua le rôle d' un Pierre L' Ermite, consiste dans ce syllogisme : " majeure . Les produits ne se payent que par des produits,... etc. "

(p. 19) en conséquence, J-B Say pose comme corollaires de son fameux principe, les produits ne se payent qu' avec des produits, les propositions suivantes : I une nation gagne d' autant plus que la somme des produits qu' elle importe surpasse la somme des produits qu' elle exporte ; 2 les négociants de cette nation gagnent d' autant plus que la valeur des retours qu' ils reçoivent surpasse la valeur des marchandises qu' ils ont exportées au dehors . Cette argumentation, qui est l' inverse de celle des partisans du système mercantile, a paru si claire, si décisive, les effets subversifs du régime protecteur lui venant en aide, que tous les hommes d' état, qui se piquent d' indépendance et de progrès, tous les économistes de quelque valeur l' ont adoptée. On ne raisonne même plus avec ceux qui défendent l' opinion contraire, on les tourne en ridicule. " on oublie en général que les produits se payent avec des produits... etc. " et dans les numéros du même journal, novembre I 844, avril,

(p. 20) juin, juillet I 845, un économiste d' un remarquable talent, plein de la philanthropie la plus généreuse, dirigé, ce qui paraîtra surprenant, par les idées les plus égalitaires, un homme que je louerais davantage, s' il n' avait dû sa subite célébrité à une thèse inadmissible, se chargea de prouver, aux applaudissements de tout le public économiste : que niveler les conditions du travail, c' est attaquer l' échange dans son principe ; qu' il n' est pas vrai que le travail d' un pays puisse être étouffé par la concurrence des contrées plus favorisées ; que cela fût-il exact, les droits protecteurs n' égalisent pas les conditions de production ; que la liberté nivelle ces conditions autant qu' elles peuvent l' être ; que ce sont les pays les moins favorisés qui gagnent le plus dans les échanges ; que la ligue et Robert Peel ont bien mérité de l' humanité par l' exemple qu' ils donnent aux autres nations ; et que tous ceux qui prétendent et soutiennent le contraire sont des sisyphistes . Certes M Bastiat, des Landes, peut se flatter d' avoir, par l' audace et l' aplomb de sa polémique, émerveillé les économistes eux-mêmes, et fixé peut-être ceux dont les idées sur le libre commerce étaient encore flottantes : quant à moi, j' avoue que je n' ai rencontré nulle part de sophismes plus subtils , plus serrés, plus consciencieux, et d' un air de vérité plus franche, que les sophismes économiques de M Bastiat. J' ose dire, cependant, que si les économistes de notre temps cultivaient moins l' improvisation et un peu plus la logique, ils eussent facilement aperçu le vice des arguments du Cobden des Pyrénées ; et qu' au lieu de chercher à entraîner la France industrielle à la suite de l' Angleterre par une abolition totale des barrières, ils se fussent écriés : garde à nous ! les produits s' achètent avec des produits ! voilà sans doute un magnifique, un incontestable principe, pour lequel je voudrais qu' une statue fût érigée à J-B Say. En ce qui me regarde, j' ai démontré la vérité de ce principe en donnant la théorie de la valeur ; j' ai prouvé de plus que ce principe était le fondement de

(p. 21) l' égalité des fortunes, ainsi que de l' équilibre dans la production et dans l' échange. Mais quand on ajoute, comme second terme du syllogisme, que l' or et l' argent monnayés sont une marchandise comme une autre , on affirme un fait qui n' est vrai qu' en puissance ; on fait par conséquent une généralisation inexacte, démentie par les notions élémentaires que fournit l' économie politique elle-même sur la monnaie. L' argent est la marchandise qui sert d' instrument aux échanges, c' est-à-dire, comme nous l' avons fait voir, la marchandise-princesse, la marchandise par excellence, celle qui est toujours plus demandée qu' offerte, qui prime toutes les autres, acceptable en tout payement, et, par suite, devenue représentative de toutes les valeurs, de tous les produits, de tous les capitaux possibles. En effet, qui a marchandise, n' a pas encore pour cela richesse ; il reste à remplir la condition d' échange, condition périlleuse, comme l' on sait, sujette à mille oscillations et à mille accidents. Mais qui a monnaie a richesse : car il possède la valeur à la fois la plus idéalisée et la plus réelle ; il a ce que tout le monde veut avoir ; il peut, au moyen de cette marchandise unique, acquérir, quand il voudra, aux conditions les plus avantageuses, et dans l' occasion la plus favorable, toutes les autres ; en un mot il est, par l' argent, maître du marché. Le détenteur de l' argent est dans le commerce comme celui qui, au jeu d' hombre, tient les atouts. On peut bien soutenir que toutes les cartes ont entre elles une valeur de position et une valeur relative ; on peut même ajouter que le jeu ne peut s' effectuer que par l' échange de toutes les cartes les unes contre les autres : cela n' empêche pas que l' atout ne prenne les autres couleurs, et, parmi les atouts, que les premiers n' enlèvent les autres. Si toutes les valeurs étaient déterminées et constituées comme l' argent, si chaque marchandise pouvait être, immédiatement et sans perte, acceptée en échange d' une autre, il serait tout à fait indifférent, dans le commerce international, de savoir si l' importation dépasse ou non l' exportation. Cette question même n' aurait plus de sens, à moins que la somme des valeurs de l' une ne dépassât la somme des valeurs de l' autre. Dans ce cas, ce serait comme si la France échangeait une pièce de 2 ofr contre une livre sterling, ou un boeuf de 4 o quintaux contre un de 3 o. Par le premier

(p. 22) troc, elle aurait gagné 2 opioo ; par le second, elle aurait perdu 25. En ce sens, J-B Say aurait eu raison de dire qu' une nation gagne d' autant plus que la valeur des marchandises qu' elle importe surpasse la valeur des marchandises qu' elle exporte . Mais tel n' est point le cas dans la condition actuelle du commerce : la différence de l' importation sur l' exportation s' entend uniquement des marchandises pour lesquelles une quantité de numéraire a dû être donnée comme appoint ; or, cette différence n' est point du tout indifférente. C' est ce qu' avaient parfaitement compris les partisans du système mercantile, qui n' étaient autre chose que des partisans de la prérogative de l' argent. On a dit, répété, imprimé, qu' ils ne considéraient comme richesse que le métal. Calomnie pure. Les mercantilistes savaient aussi bien que nous que l' or et l' argent ne sont pas la richesse, mais l' instrument tout-puissant des échanges, par conséquent le représentant de toutes les valeurs qui composent le bien-être, un talisman qui donne le bonheur. Et la logique ne leur a pas fait défaut, non plus qu' aux peuples, quand, par synecdoque, ils ont appelé richesse l' espèce de produit qui, mieux qu' aucun autre, condense et réalise toute richesse. Les économistes, au reste, n' ont pas méconnu l' avantage qui s' attache à la possession de l' argent. Mais comme, ainsi qu' on peut le voir par tous leurs écrits, ils n' ont jamais su se rendre compte théoriquement de cette acception de la marchandise or et argent ; comme ils n' y ont vu qu' un préjugé populaire ; comme enfin, à leurs yeux, les matières monnayées ne sont qu' une marchandise ordinaire, laquelle n' a été prise pour instrument d' échange que parce qu' elle est plus portative, plus rare et moins altérable ; les économistes ont été conduits par leurs théories, tranchons le mot, par leur ignorance de la monnaie, à en méconnaître le véritable rôle dans le commerce ; et leur guerre contre les douanes n' est autre chose, au fond, qu' une guerre contre l' argent. J' ai fait voir au chapitre de la valeur que le privilége de l' argent lui vient de ce qu' il a été dès l' origine et qu' il est encore la seule valeur déterminée qui circule dans les mains des producteurs. Je crois inutile de reprendre ici cette question épuisée ; mais il est facile de comprendre, d' après ce qui a été dit, et ce sera l' objet particulier du chapitre suivant, pourquoi celui qui possède le numéraire,

(p. 23) qui fait métier de louer ou de vendre de l' argent, obtient par cela seul une supériorité marquée sur tous les producteurs ; pourquoi enfin la banque est la reine de l' industrie comme du négoce. Ces considérations, fondées sur les données les plus élémentaires et les plus indéniables de l' économie politique, une fois introduites dans le syllogisme de Say, toute sa théorie du libre commerce et des débouchés, si étourdiment embrassée par ses disciples, n' apparaît plus que comme l' extension indéfinie de la chose même contre laquelle ils déclament, la spoliation des consommateurs, le monopole. Poursuivons d' abord la démonstration théorique de cette antithèse : nous viendrons ensuite à l' application et aux faits. Say prétend qu' entre les nations l' argent n' a pas les mêmes effets qu' entre les particuliers. Je nie positivement cette proposition, que Say n' a émise que parce qu' il ignorait la vraie nature de l' argent. Les effets de l' argent, bien qu' ils se produisent entre les nations d' une manière moins apparente, et surtout moins immédiate, sont exactement les mêmes qu' entre simples particuliers. Supposons le cas d' une nation qui achèterait sans cesse de toutes sortes de marchandises, et ne rendrait jamais en échange que son argent. J' ai le droit de faire cette supposition extrême, comme l' économiste dont j' ai rapporté plus haut les paroles avait le droit de dire que si l' Angleterre nous donnait ses produits pour rien, les prohibitionnistes, pour être conséquents, devraient crier à la trahison. J' use du même procédé, et pour mettre en relief l' impossibilité du régime contraire, je commence par supposer une nation qui achète tout et ne vend rien. En dépit des théories économiques, tout le monde sait ce que cela veut dire. Qu' arrivera-t-il ? Que la partie du capital de cette nation, qui consiste en métaux précieux, s' étant écoulée, les nations venderesses en renverront à la nation acheteuse moyennant hypothèque ; ce qui veut dire que cette nation, comme les prolétaires romains destitués de patrimoine, se vendra elle-même pour vivre. à cela que réplique-t-on ? On réplique par le fait même que tout le monde redoute, et qui est la condamnation du libre commerce. On dit que l' argent se faisant

(p. 24) rare d' un côté, abondant de l' autre, il y aura reflux des capitaux métalliques des nations qui vendent à la nation qui achète ; que celle-ci pourra profiter du bas prix de l' argent, et que cette alternative de hausse et de baisse ramènera l' équilibre. Mais cette explication est dérisoire : l' argent se donnera-t-il pour rien, au nom de Dieu ? Toute la question est là. Si faible, si variable que soit l' intérêt des sommes empruntées, pourvu que cet intérêt soit quelque chose, il marquera la décadence lente ou rapide, continue ou intermittente, du peuple qui, achetant toujours et ne vendant jamais, s' aviserait d' emprunter sans cesse à ses propres marchands. Tout à l' heure nous verrons ce que devient un pays quand il s' aliène par l' hypothèque. Ainsi, la désertion du capital national, que Say avait très-judicieusement signalée comme la seule chose à craindre d' une importation excessive, cette désertion est inévitable : elle s' accomplit, non, il est vrai, par le transport matériel du capital, mais par le transport de la rente, par la perte de la propriété : ce qui est exactement la même chose. Mais les économistes n' admettent pas le cas extrême que nous supposions tout à l' heure, et qui leur donnerait trop évidemment tort. Ils obsevent, et avec raison du reste, qu' aucune nation ne traite exclusivement avec de l' argent ; qu' il faut donc se borner à raisonner sur le réel, non sur l' hypothétique ; après avoir trouvé bon, pour réfuter leurs adversaires, d' en pousser les principes jusqu' aux dernières conséquences, ils ne souffrent pas qu' on en use de même avec eux : ce qui implique de leur part l' aveu qu' ils ne croient plus à leurs propres principes, dès lors qu' on essaye de pousser ces principes jusqu' au bout. Plaçons-nous donc avec les économistes sur le terrain de la réalité, et sachons si du moins leur théorie , en la prenant par le juste-milieu, est vraie. Or, je soutiens que le même mouvement de désertion se manifestera, quoiqu' avec moins d' intensité, lorsqu' au lieu de payer la totalité de ses acquisitions en argent, le pays importateur en soldera une partie par ses propres produits. Comment est-il possible de rendre obscure une proposition d' une évidence mathématique ? Si la France importe chaque année pour Ioo millions de produits anglais, et qu' elle réexpédie en Angleterre pour 9 o millions des

(p. 25) siens : 9 o millions de marchandises françaises servant à couvrir 9 o millions de marchandises anglaises, le surplus de celles-ci sera soldé avec de l' argent, sauf le cas où le solde se ferait en lettres de change tirées sur d' autres pays, ce qui sort de l' hypothèse. Ce sera donc comme si la France aliénait Io millions de son capital, et à vil prix encore ; car, lorsque viendra l' emprunt, il est clair que peu d' argent sera donné contre une grosse hypothèque. Autre erreur des économistes. Après avoir mal à propos assimilé l' argent aux autres marchandises, les adversaires de la protection commettent une confusion non moins grave, en assimilant les effets de la hausse et de la baisse sur l' argent, aux effets de la hausse et de la baisse sur les autres espèces de produits. Comme c' est sur cette confusion que roule principalement leur théorie du libre commerce, il est nécessaire, pour éclairer la discussion, que nous remontions aux principes. L' argent, avons-nous dit au chapitre Ii, est une valeur variable, mais constituée ; les autres produits, l' immense majorité du moins, sont non-seulement variables dans leur valeur, mais livrés à l' arbitraire. Cela signifie que l' argent peut bien varier sur une place dans sa quantité , de telle sorte qu' avec la même somme, on obtiendra tantôt plus, tantôt moins d' une autre marchandise ; mais il reste invariable dans sa qualité , -je demande pardon au lecteur d' employer si souvent ces termes de métaphysique, -c' est-à-dire que malgré les variations de la proportionnalité de la marchandise monétaire, cette marchandise n' en reste pas moins la seule acceptable en tout payement, la suzeraine de toutes les autres, celle dont la valeur, par un privilége temporaire si l' on veut, mais réel, est socialement et régulièrement déterminée dans ses oscillations, et dont par conséquent la prépondérance est invinciblement établie. Supposez que le blé montât tout à coup et se soutînt un certain temps à un prix extraordinaire, pendant que l' argent descendrait au tiers ou au quart de sa valeur : s' ensuivrait-il que le blé prendrait la place de l' argent, qu' il mesurerait l' argent, qu' il pourrait servir à acquitter l' impôt, les effets de commerce, les rentes sur l' état, et liquider toutes les affaires ? Assurément non. Jusqu' à ce que, par une réforme radicale dans l' organisation industrielle, toutes les valeurs produites aient été constituées et déterminées

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