Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère. Vol 1 : Page 326 à 350

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

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la vertu même, parce que Dieu qui nous la fait désirer est saint . Et, les femmes venant en aide à la faconde des philosophes, un déluge de protestations anti-restrictives est tombé, Quasi De Vulvâ Erumpens, pour me servir d' une comparaison de la sainte écriture, sur le public ébahi. Les écrits de cette école se reconnaissent à leur style évangélique, à leur théisme hypocondre , surtout à leur dialectique en rébus. " on accuse, dit M Louis Blanc, de presque tous nos maux la nature humaine... etc. " le nom de Dieu revient quarante fois, et toujours pour ne rien dire , dans l' organisation du travail de M Blanc, que je cite de préférence, parce qu' à mes yeux il représente mieux qu' un autre l' opinion démocratique avancée, et que j' aime à lui faire honneur en le réfutant. Ainsi, tandis que le socialisme, aidé de l' extrême démocratie, divinise l' homme en niant le dogme de la chute, et par conséquent détrône Dieu, désormais inutile à la perfection de sa créature ; ce même socialisme, par lâcheté d' esprit, retombe dans l' affirmation de la providence, et cela au moment même où il nie l' autorité providentielle de l' histoire. Et comme rien parmi les hommes n' a autant de chance de succès que la contradiction, l' idée d' une religion de plaisir, renouvelée d' épicure pendant une éclipse de la raison publique, a été prise pour l' inspiration du génie national ; c' est par là qu' on distingue les nouveaux théistes des catholiques, contre lesquels les premiers n' ont tant crié depuis deux ans que par rivalité de fanatisme. C' est la mode aujourd' hui de parler à tout propos de Dieu, et de déclamer contre le pape ; d' invoquer la providence, et de bafouer

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l' église. grâce à Dieu, nous ne sommes point athées, disait un jour la réforme ; d' autant plus, pouvait-elle ajouter par surcroît d' inconséquence, que nous ne sommes pas chrétiens. Tout ce qui tient une plume s' est donné le mot pour embéguiner le peuple ; et le premier article de la foi nouvelle est que Dieu infiniment bon a créé l' homme bon comme lui ; ce qui n' empêche pas l' homme, sous le regard de Dieu, de se rendre méchant dans une société détestable. Cependant il est sensible, malgré ces semblants, disons même ces velléités de religion, que la querelle engagée entre le socialisme et la tradition chrétienne, entre l' homme et la société, doit finir par une négation de la divinité. La raison sociale ne se distingue pas pour nous de la raison absolue, qui n' est autre que Dieu même, et nier la société dans ses phases antérieures, c' est nier la providence, c' est nier Dieu. Ainsi donc nous sommes placés entre deux négations, deux affirmations contradictoires : l' une qui, par la voix de l' antiquité tout entière, mettant hors de cause la société et Dieu qu' elle représente, rapporte à l' homme seul le principe du mal ; l' autre qui, protestant au nom de l' homme libre, intelligent et progressif, rejette sur l' infirmité sociale, et, par une conséquence nécessaire, sur le génie créateur et inspirateur de la société, toutes les perturbations de l' univers. Or, comme les anomalies de l' ordre social et l' oppression des libertés individuelles proviennent surtout du jeu des contradictions économiques, nous avons à rechercher, à vue des données que nous avons mises en lumière : I si la fatalité, dont le cercle nous environne, est pour notre liberté tellement impérieuse et nécessitante, que les infractions à la loi, commises sous l' empire des antinomies, cessent de nous être imputables ? Et, en cas de négative, d' où provient cette culpabilité particulière à l' homme. 2 si l' être hypothétique, tout bon, tout puissant, tout sage, à qui la foi attribue la haute direction des agitations humaines, n' a pas manqué lui-même à la société au moment du péril ? Et, en cas d' affirmative, expliquer cette insuffisance de la divinité. En deux mots, nous allons examiner si l' homme est dieu, si Dieu lui-même est dieu, ou si, pour atteindre à la plénitude de

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l' intelligence et de la liberté, nous devons rechercher un sujet supérieur. I-culpabilité de l' homme. -exposition du mythe de la chute. Tant que l' homme vit sous la loi d' égoïsme, il s' accuse lui-même, dès qu' il s' élève à la conception d' une loi sociale, il accuse la société. Dans l' un et l' autre cas, c' est toujours l' humanité qui accuse l' humanité ; et ce qui résulte jusqu' à présent de plus clair de cette double accusation, c' est la faculté étrange, que nous n' avons point encore signalée, et que la religion attribue à Dieu comme à l' homme, du repentir. De quoi donc l' humanité se repent-elle ? De quoi Dieu, qui se repent aussi de nous, nous veut-il punir ? /... /. Si je démontre que les délits dont l' humanité s' accuse ne sont point la conséquence de ses embarras économiques, bien que ceux-ci résultent de la constitution de ses idées ; que l' homme accomplit le mal gratuitement et sans contrainte, de même qu' il s' honore par des actes d' héroïsme que n' exige pas la justice : il s' ensuivra que l' homme, au tribunal de sa conscience, peut bien faire valoir certaines circonstances atténuantes, mais qu' il ne peut jamais être entièrement déchargé de son délit ; que la lutte est dans son coeur comme dans sa raison ; que tantôt il est digne d' éloge et tantôt digne de blâme, ce qui est toujours un aveu de sa condition inharmonique ; enfin, que l' essence de son âme est un compromis perpétuel entre des attractions opposées, sa morale un système à bascule, en un mot, et ce mot dit tout, un éclectisme. Ma preuve sera bientôt faite. Il existe une loi, antérieure à notre liberté, promulguée dès le commencement du monde, complétée par Jésus-Christ, prêchée, attestée par les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les vierges, gravée dans les entrailles de l' homme, et supérieure à toute la métaphysique : c' est l' amour. aime ton prochain comme toi-même, nous dit Jésus-Christ après Moïse. Tout est là. Aime ton prochain

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comme toi-même, et la société sera parfaite ; aime ton prochain comme toi-même, et toutes les distinctions de prince et de berger , de riche et de pauvre, de savant et d' ignorant, disparaissent, toutes les contrariétés des intérêts humains s' évanouissent. Aime ton prochain comme toi-même, et le bonheur avec le travail, sans nul souci de l' avenir, rempliront tes jours. Pour accomplir cette loi et se rendre heureux, l' homme n' a besoin que de suivre la pente de son coeur et d' écouter la voix de ses sympathies : il résiste ! Il fait plus : non content de se préférer au prochain, il travaille constamment à détruire le prochain : après avoir trahi l' amour par l' égoïsme, il le renverse par l' injustice. L' homme, dis-je, infidèle à la loi de charité, s' est fait à lui-même, et sans nécessité aucune, des contradictions de la société autant de moyens de nuire ; par son égoïsme, la civilisation est devenue une guerre de surprises et de guet-apens ; il ment, il vole, il assassine, hors le cas de force majeure, sans provocation, sans excuse. En un mot, il accomplit le mal avec tous les caractères d' une nature délibérément malfaisante, et d' autant plus scélérate qu' elle sait, quand elle veut, accomplir le bien gratuitement aussi et se dévouer : ce qui a fait dire d' elle, avec autant de raison que de profondeur : ... etc. Afin de ne pas trop m' étendre, et surtout pour ne rien préjuger sur des questions que je devrai reprendre, je me renferme dans la limite des faits économiques précédemment analysés. Que la division du travail soit de sa nature, jusqu' au jour d' une organisation synthétique, une cause irrésistible d' inégalité physique, morale et intellectuelle parmi les hommes, la société ni la conscience n' y peuvent rien. C' est là un fait de nécessité, dont le riche est aussi innocent que l' ouvrier parcellaire, voué par état à toutes les sortes d' indigences. Mais d' où vient que cette inégalité fatale s' est changée en titre de noblesse pour les uns, d' abjection pour les autres ? D' où vient, si l' homme est bon, qu' il n' a pas su aplanir, par sa bonté, cet obstacle tout métaphysique, et qu' au lieu de resserrer entre les hommes le lien fraternel, l' impitoyable nécessité le rompt ? Ici l' homme ne peut s' excuser sur son impéritie économique, sur son imprévoyance législative : il lui suffisait d' avoir du coeur. Pourquoi, tandis que les martyrs de la division du travail eussent dû

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être secourus, honorés par les riches, ont-ils été rejetés comme impurs ? Comment n' a-t-on jamais vu les maîtres relayer quelquefois les esclaves ; les princes, les magistrats et les prêtres faire des tours de rechange avec les industrieux ; les nobles remplacer les manants à la glèbe ? D' où est venu aux puissants cet orgueil brutal ? Et remarquez qu' une telle conduite de leur part eût été non-seulement charitable et fraternelle ; c' était de la justice la plus rigoureuse. En vertu du principe de force collective, les travailleurs sont les égaux et les associés de leurs chefs ; en sorte que dans le système du monopole même, la communauté d' action ramenant l' équilibre que l' individualisme parcellaire a troublé, la justice et la charité se confondent. Comment donc, avec l' hypothèse de la bonté essentielle de l' homme, expliquer la tentative monstrueuse de changer l' autorité des uns en noblesse, et l' obéissance des autres en roture ? Le travail, entre le serf et l' homme libre, de même que la couleur entre le noir et le blanc, a toujours tracé une ligne infranchissable : et nous-mêmes, si glorieux de notre philanthropie, nous pensons au fond de l' âme comme nos prédécesseurs. La sympathie que nous éprouvons pour le prolétaire est comme celle que nous inspirent les animaux : délicatesse d' organes, effroi de la misère, orgueil d' éloigner de nous tout ce qui souffre, voilà par quels détours d' égoïsme se produit notre charité. Car enfin, je ne veux que ce fait pour nous confondre, n' est-il pas vrai que la bienfaisance spontanée, si pure dans sa notion primitive / Eleemosyna, sympathie, tendresse /, l' aumône enfin, est devenue pour le malheureux un signe de déchéance, une flétrissure publique ? Et des socialistes, corrigeant le christianisme, osent nous parler d' amour ! La pensée chrétienne, la conscience de l' humanité, avait rencontré juste, lorsqu' elle provoquait tant d' institutions pour le soulagement de l' infortune. Pour saisir le précepte évangélique dans sa profondeur et rendre la charité légale aussi honorable à ceux qui en auraient été les objets qu' à ceux mêmes qui l' eussent exercée, il fallait, quoi ? Moins d' orgueil, moins de convoitise, moins d' égoïsme. Pourrait-on me dire, si l' homme est bon, comment le droit à l' aumône est devenu le premier anneau de la longue chaîne des contraventions, des délits et des crimes ? Osera-t-on encore accuser des méfaits de l' homme l' antagonisme

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de l' économie sociale, alors que cet antagonisme lui offrait une si belle occasion de manifester la charité de son coeur, je ne dis pas par le dévouement, mais par le simple accomplissement de la justice ? Je sais, et cette objection est la seule qui puisse m' être faite, que la charité souffre honte et déshonneur, parce que l' individu qui la réclame est trop souvent, hélas ! Suspect d' inconduite, et que rarement la dignité des moeurs et du travail le recommande. Et la statistique de prouver par ses chiffres qu' il est dix fois plus de pauvres par lâcheté et incurie, que par accident ou mauvaise chance. Je n' ai garde de récuser cette observation, dont trop de faits démontrent la vérité, et qui d' ailleurs a reçu la sanction du peuple. Le peuple est le premier à accuser les pauvres de fainéantise ; et rien de plus ordinaire que de rencontrer dans les classes inférieures des hommes qui se vantent, comme d' un titre de noblesse, de n' être jamais allés à l' hôpital, et dans leur plus grande détresse de n' avoir reçu aucun secours de la charité publique. Ainsi, de même que l' opulence avoue ses rapines, la misère confesse son indignité. L' homme est tyran ou esclave par la volonté, avant de l' être par la fortune ; le coeur du prolétaire est comme celui du riche, un égout de sensualité bouillonnante, un foyer de crapule et d' imposture. à cette révélation inattendue, je demande comment, si l' homme est bon et charitable, il arrive que le riche calomnie la charité, tandis que le pauvre la souille ? -c' est perversion du jugement chez le riche, disent les uns ; c' est dégradation des facultés chez le pauvre disent les autres. -mais d' où vient que le jugement se pervertit d' un côté, et de l' autre que les facultés se dégradent ? D' où vient qu' une vraie et cordiale fraternité n' a pas arrêté de part et d' autre les effets de l' orgueil et du travail ? Qu' on me réponde par des raisons, et non par des phrases. Le travail, en inventant des procédés et des machines qui multiplient à l' infini sa puissance, puis en stimulant par la rivalité le génie industriel, et assurant ses conquêtes au moyen des profits du capital et des priviléges de l' exploitation , a rendu plus profonde et plus inévitable la constitution hiérarchique de la société : encore une fois il ne faut accuser de cela personne. Mais j' en atteste de nouveau la sainte loi de l' évangile, il dépendait de nous de tirer de

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cette subordination de l' homme à l' homme, ou, pour mieux dire, du travailleur au travailleur, des conséquences tout autres. Les traditions de la vie féodale et de celle des patriarches avaient donné l' exemple aux industriels. La division du travail et les autres accidents de la production n' étaient que des appels à la grande vie de famille, des indices du système préparatoire suivant lequel devait se traduire et se développer la fraternité. Les maîtrises, corporations et droits d' aînesse, furent conçus dans cette idée ; beaucoup de communistes même ne répugnent point à cette forme d' association : est-il surprenant que l' idéal en soit si vivace parmi ceux qui, vaincus mais non convertis, se portent encore aujourd' hui comme ses représentants ? Qui donc empêchait la charité, l' union, le dévouement, de se maintenir dans la hiérarchie, alors que la hiérarchie n' eût été qu' une condition du travail ? Il suffisait que les hommes à machines, preux chevaliers combattant à armes égales, ne fissent mystère ou réserve de leurs secrets ; que les barons ne se missent en campagne que pour le meilleur marché des produits, non pour leur accaparement ; et que les vassaux, assurés que la guerre n' aurait pour résultat que d' augmenter leur richesse, se montrassent toujours entreprenants, laborieux et fidèles. Le chef d' atelier n' était plus alors qu' un capitaine faisant manoeuvrer ses hommes d' armes dans leur intérêt autant que dans le sien, et les entretenant, non de ses deniers, mais de leurs propres services. Au lieu de ces relations fraternelles, nous avons eu l' orgueil, la jalousie et le parjure ; le maître exploitant, comme le fabuleux vampire, le salarié avili, et le salarié conspirant contre le maître ; l' oisif dévorant la substance du travailleur, et le serf, accroupi dans l' ordure, n' ayant plus d' énergie que pour la haine. " appelés à fournir dans l' oeuvre de la production, ceux-ci les instruments du travail, ceux-là le travail : les capitalistes et les travailleurs sont en lutte aujourd' hui, pourquoi ? Parce que l' arbitraire préside à tous leurs rapports ; parce que le capitaliste spécule sur le besoin qu' éprouve le travailleur de se procurer des instruments, tandis que le travailleur, de son côté, cherche à tirer parti du besoin qu' éprouve le capitaliste de faire fructifier son capital . " / L Blanc, organisation du travail . / et pourquoi cet arbitraire dans les rapports du capitaliste et du

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travailleur ? Pourquoi cette hostilité d' intérêts ? Pourquoi cet acharnement réciproque ? Au lieu d' expliquer éternellement le fait par le fait même, allez au fond, et vous trouverez partout, pour premier mobile, une ardeur de jouissance que ni loi, ni justice, ni charité ne retiennent ; vous verrez l' égoïsme escomptant sans cesse l' avenir, et sacrifiant à ses monstrueux caprices travail, capital, la vie et la sécurité de tous. Les théologiens ont nommé concupiscence ou appétit concupiscible la convoitise passionnée des choses sensuelles, effet, selon eux, du péché d' origine. Je m' inquiète peu, quant à présent, de savoir ce qu' est le péché originel ; j' observe seulement que l' appétit concupiscible des théologiens n' est autre que ce besoin de luxe , signalé par l' académie des sciences morales, comme le mobile dominant de notre époque. Or, la théorie de la proportionnalité des valeurs démontre que le luxe a pour mesure naturelle la production ; que toute consommation anticipée se recouvre par une privation ultérieure équivalente, et que l' exagération du luxe dans une société a pour corrélatif obligé un surcroît de misère. Maintenant, que l' homme sacrifie à des jouissances luxueuses et anticipées son bien-être personnel, peut -être ne l' accuserai-je que d' imprudence ; mais quand il prend le bien-être de son prochain, bien-être qui devait lui rester inviolable, et pour motif de charité et pour cause de justice, je dis qu' alors l' homme est méchant, méchant sans excuse. lorsque Dieu, selon Bossuet, forma les entrailles de l' homme, il y mit premièrement la bonté . Ainsi, l' amour est notre première loi : les prescripts de la raison pure, de même que les instigations de la sensibilité, ne viennent qu' en deuxième et troisième ordre. Telle est la hiérarchie de nos facultés : un principe d' amour formant le fond de notre conscience, et servi par une intelligence et des organes. Donc, de deux choses l' une : ou l' homme qui viole la charité pour obéir à sa cupidité est coupable ; ou bien, si cette psychologie est fausse, et qu' en l' homme le besoin de luxe doive marcher l' égal de la charité et de la raison, l' homme est un animal désordonné, foncièrement méchant, et le plus exécrable des êtres. Ainsi, les contradictions organiques de la société ne peuvent couvrir la responsabilité de l' homme ; vues en elles-mêmes, ces contradictions ne sont d' ailleurs que la théorie du régime hiérarchique,

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forme première, par conséquent forme irréprochable de la société. Par l' antinomie de leur développement, le travail et le capital étaient sans cesse ramenés à l' égalité en même temps qu' à la subordination, à la solidarité aussi bien qu' à la dépendance : l' un était l' agent, l' autre le provocateur et le gardien de la richesse commune. Cette indication avait été confusément aperçue par les théoriciens du système féodal ; le christianisme s' était rencontré à point pour cimenter le pacte ; et c' est encore le sentiment de cette organisation méconnue et faussée, mais de soi innocente et légitime, qui cause parmi nous les regrets et soutient l' espérance d' un parti. Comme ce système était dans les prévisions du destin, on ne peut dire qu' il fût mauvais en soi, de même que l' on ne peut appeler mauvais l' état embryonnaire, parce que dans le développement physiologique il précède l' âge adulte. J' insiste donc sur mon accusation : sous le régime aboli par Luther et la révolution française, l' homme, autant que le comportait le progrès de son industrie, pouvait être heureux : il ne l' a pas voulu ; au contraire, il s' en est défendu. Le travail a été réputé à déshonneur ; le clerc et le noble se sont faits les dévorateurs du pauvre ; pour contenter leurs passions animales, ils ont éteint dans leur coeur la charité ; ils ont ruiné, opprimé, assassné le travailleur. Et c' est encore ainsi que nous voyons le capital faire la chasse au prolétariat. Au lieu de tempérer par l' association et la mutualité la tendance subversive des principes économiques, le capitaliste l' exagère sans nécessité et à mauvaise intention ; il abuse des sens et de la conscience de l' ouvrier ; il en fait le valet de ses intrigues, le pourvoyeur de ses débauches, le complice de ses rapines ; il le rend en tout pareil à lui-même, et c' est alors qu' il peut défier la justice des révolutions de l' atteindre. Chose monstrueuse ! L' homme qui vit dans la misère , dont l' âme par conséquent semble plus voisine de la charité et de l' honneur, cet homme partage la corruption de son maître ; comme lui, il donne tout à l' orgueil et à la luxure, et si parfois il se récrie contre l' inégalité dont il souffre, c' est moins encore par zèle de justice que par rivalité de concupiscence. Le plus grand obstacle que l' égalité ait à vaincre n' est point dans l' orgueil aristocratique du riche, il est dans l' égoïsme indisciplinable du pauvre. Et vous

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comptez sur sa bonté native pour réformer tout à la fois et la spontanéité et la préméditation de sa malice ! " comme l' éducation fausse et anti-sociale donnée à la génération actuelle, dit Louis Blanc, ne permet pas de chercher ailleurs que dans un surcroît de rétribution un motif d' émulation et d' encouragement , la différence des salaires serait graduée sur la hiérarchie des fonctions, une éducation toute nouvelle devant changer sur ce point les idées et les moeurs. " laissons pour ce qu' elles valent la hiérarchie des fonctions et l' inégalité des salaires : ne considérons ici que le motif donné par l' auteur. N' est-il pas étrange de voir M Blanc affirmer la bonté de notre nature, et s' adresser en même temps au plus ignoble de nos penchants, à l' avarice ? Il faut, en vérité, que le mal vous semble bien profond, pour que vous jugiez nécessaire de commencer la restauration de la charité par une infraction à la charité. Jésus-Christ rompait en visière à l' orgueil et à la convoitise : apparemment que les libertins qu' il catéchisait étaient de saints personnages, à côté des ouailles empestées du socialisme. Mais dites-nous donc enfin comment nos idées ont été faussées, comment notre éducation est anti-sociale, puisqu' il est démontré maintenant que la société a suivi la route tracée par le destin, et qu' on ne peut plus la charger des crimes de l' homme ? Vraiment la logique du socialisme est merveilleuse. L' homme est bon, disent-ils ; mais il faut le désintéresser du mal pour qu' il s' en abstienne. L' homme est bon ; mais il faut l' intéresser au bien, pour qu' il le pratique. Car si l' intérêt de ses passions le porte à mal, il fera le mal ; et si ce même intérêt le laisse indifférent au bien, il ne fera pas le bien. Et la société n' aura pas droit de lui reprocher d' avoir écouté ses passions, parce que c' était à la société de le conduire par ses passions. Quelle riche et précieuse nature que Néron, qui tua sa mère parce que cette femme l' ennuyait, et qui fit brûler Rome pour avoir une représentation du sac de Troie ! Quelle âme d' artiste que cet Héliogabale, qui organisa la prostitution ! Quel caractère puissant que Tibère ! Mais quelle abominable société que celle qui pervertit ces âmes divines, et qui pourtant produisit Tacite et Marc-Aurèle ! Voilà donc ce qu' on appelle innocuité de l' homme, sainteté de ses passions ! Une vieille Sapho, délaissée par ses amants, rentre

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dans la norme conjugale ; désintéressée de l' amour, elle revient à l' hyménée, et elle est sainte ! Quel dommage que ce mot de sainte n' ait pas en français le double sens qu' il possède en langue hébraïque ! Tout le monde serait d' accord sur la sainteté de Sapho. Je lis dans un compte rendu des chemins de fer de Belgique que, l' administration belge ayant alloué à ses mécaniciens une prime de 35 centimes par hectolitre de coke qui serait économisé sur une consommation moyenne de 95 kilogrammes par lieue parcourue, cette prime avait porté de tels fruits, que la consommation était descendue de 95 kilogrammes à 48. Ce fait résume toute la philosophie socialiste : former peu à peu l' ouvrier à la justice, l' encourager au travail, l' élever jusqu' à la sublimité du dévouement, par l' exhaussement du salaire, par la coparticipation, par les distinctions et les récompenses. Certes, je n' entends point blâmer cette méthode vieille comme le monde : de quelque manière que vous apprivoisiez et rendiez utiles les serpents et les tigres, j' y applaudis. Mais ne dites pas que vos bêtes sont des colombes ; car, pour toute réponse, je vous ferais voir leurs ongles et leurs dents. Avant que les mécaniciens belges fussent intéressés à l' économie du combustible, ils en brûlaient moitié plus. Donc il y avait de leur part incurie, négligence, prodigalité, gaspillage, peut-être vol, bien qu' ils fussent liés envers l' administration par un contrat qui les obligeait à pratiquer toutes les vertus contraires. - il est bon, dites-vous, d' intéresser l' ouvrier . -je dis de plus que cela est juste. Mais je soutiens que cet intérêt , plus puissant sur l' homme que l' obligation consentie, plus puissant en un mot que le devoir, accuse l' homme . Le socialisme rétrograde dans la morale, et il fait fi du christianisme. Il ne comprend plus la charité, et ce serait lui, à l' en croire, qui aurait inventé la charité. Voyez pourtant, observent les socialistes, quels heureux fruits a déjà portés le perfectionnement de notre ordre social ! Sans contredit la génération présente vaut mieux que celles qui l' ont précédée : avons-nous tort d' en conclure qu' une société parfaite produira des citoyens parfaits ? -dites plutôt, répliquent les conservateurs partisans du dogme de la chute, que, la religion ayant épuré les coeurs, il n' est pas étonnant que les institutions s' en soient ressenties. Laissez maintenant la religion achever son oeuvre, et soyez sans inquiétude sur la société.

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Ainsi parlent et se rétorquent dans une divagation sans fin les théoriciens des deux opinions. Ils ne comprennent pas, les uns ni les autres, que l' humanité, pour me servir d' une expression de la bible, est une et constante dans ses générations, c' est-à- dire que tout en elle, à chaque époque de son développement, chez l' individu comme dans la masse, procède du même principe, qui est, non pas l' être , mais le devenir . Ils ne voient pas, d' un côté, que le progrès dans la morale est une conquête incessante de l' esprit sur l' animalité, de même que le progrès dans la richesse est le fruit de la guerre que le travail fait à la parcimonie de la nature ; par conséquent, que l' idée d' une bonté native perdue par la société est aussi absurde que l' idée d' une richesse native perdue par le travail, et qu' une transaction avec les passions doit être prise dans le même sens qu' une transaction avec le repos. D' autre part, ils ne veulent point entendre que s' il y a progrès dans l' humanité, soit par le fait de la religion, soit par toute autre cause, l' hypothèse d' une corruption constitutionnelle est un non-sens, une contradiction. Mais j' anticipe sur les conclusions que je devrai prendre : occupons-nous seulement de constater que le perfectionnement moral de l' humanité, à l' instar du bien-être matériel, se réalise par une suite d' oscillations entre le vice et la vertu, le mérite et le démérite . Oui, il y a progrès de l' humanité dans la justice, mais ce progrès de notre liberté, dû tout entier au progrès de notre intelligence, ne prouve assurément rien pour la bonté de notre nature ; et loin qu' il nous autorise à glorifier nos passions, il en détruit authentiquement la prépondérance. Notre malice change, avec le temps, de mode et de style : les seigneurs du moyen âge détroussaient le voyageur sur la grande route, puis lui offraient l' hospitalité dans leur castel ; la féodalité mercantile, moins brutale, exploite le prolétaire, et lui bâtit des hôpitaux : qui oserait dire lequel des deux a mérité la palme de la vertu ? De toutes les contradictions économiques, la valeur est celle qui, dominant les autres et les résumant, tient en quelque sorte le sceptre de la société, j' ai presque dit du monde moral. Aussi longtemps que la valeur, oscillant entre ses deux pôles, valeur d' utilité et valeur en échange, n' est point arrivée à sa constitution, le tien et le mien demeurent arbitrairement fixés ; les conditions de fortune

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sont l' effet du hasard ; la propriété repose sur un titre précaire, tout dans l' économie sociale est provisoire. Quelle conséquence devaient tirer de cette incertitude de la valeur des êtres sociables, intelligents et libres ? C' était de faire des règlements amiables, protecteurs du travail, garants de l' échange et du bon marché. Quelle heureuse occasion pour tous, de suppléer par la loyauté, le désintéressement, la tendresse de coeur, à l' ignorance des lois objectives du juste et de l' injuste ! Au lieu de cela, le commerce est devenu partout, d' un effort spontané et d' un consentement unanime, une opération aléatoire, un contrat à la grosse, une loterie, souvent une spéculation de surprise et de dol. Qu' est-ce qui oblige le détenteur des subsistances, le garde-magasin de la société, à simuler une disette, à sonner l' alarme et provoquer la hausse ? L' imprévoyance publique livre le consommateur à sa merci ; quelque changement de température lui fournit un prétexte ; la perspective assurée du gain achève de le corrompre, et la peur, habilement répandue, jette la population dans ses filets. Certes, le mobile qui fait agir l' escroc, le voleur, l' assassin, ces natures faussées, dit-on, par l' ordre social, est le même qui anime l' accapareur hors du besoin. Comment donc cette passion du gain, livrée à elle-même, tourne-t-elle au préjudice de la société ? Comment une loi préventive, répressive et coercitive, a -t-elle dû sans cesse imposer une limite à la liberté ? Car c' est là le fait accusateur, et qu' il est impossible de nier : partout la loi est sortie de l' abus ; partout le législateur s' est vu forcé de mettre l' homme dans l' impuissance de nuire, ce qui est synonyme de museler un lion, d' infibuler un verrat. Et le socialisme, toujours en imitation du passé, ne prétend pas lui -même autre chose : qu' est-ce, en effet, que l' organisation qu' il réclame, sinon une garantie plus forte de la justice, une limitation plus complète de la liberté ? Le trait caractéristique du commerçant est de se faire de toute chose soit un objet, soit un instrument de trafic. Désassocié d' avec ses semblables, insolidaire envers tous, il est pour et contre tous les faits, toutes les opinions, tous les partis. Une découverte, une science , est à ses yeux une machine de guerre contre laquelle il se gare , et qu' il voudrait anéantir, à moins qu' il ne puisse s' en servir lui-même pour tuer ses concurrents. Un artiste, un savant, c' est un artilleur qui sait manoeuvrer la pièce, et qu' il s' efforce de corrompre,

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s' il ne peut l' acquérir. Le commerçant est convaincu que la logique est l' art de prouver à volonté le vrai et le faux ; c' est lui qui a inventé la vénalité politique, le trafic des consciences, la prostitution des talents, la corruption de la presse. Il sait trouver des arguments et des avocats pour tous les mensonges, toutes les iniquités. Lui seul ne s' est jamais fait illusion sur la valeur des partis politiques : il les juge tous également exploitables, c' est-à-dire également absurdes. Sans respect pour ses opinions avouées, qu' il quitte et reprend tour à tour ; poursuivant aigrement chez les autres les infidélités dont il se rend coupable, il ment dans ses réclamations, il ment dans ses renseignements, il ment dans ses inventaires ; il exagère, il atténue, il surfait ; il se regarde comme le centre du monde, et tout, hors de lui, n' a qu' une existence, une valeur, une vérité relatives. Subtil et retors dans ses transactions, il stipule, il réserve, tremblant toujours de dire trop et de ne pas dire assez ; abusant des mots avec les simples, généralisant pour ne pas se compromettre, spécifiant afin de ne rien accorder, il tourne trois fois sur lui-même, et pense sept fois sous son menton avant de dire son dernier mot. Enfin a-t-il conclu ? Il se relit, il s' interprète, se commente ; il se donne la torture pour trouver dans chaque particule de son acte un sens profond, et dans les phrases les plus claires l' opposé de ce qu' elles disent. Quel art infini, que d' hypocrisie dans ses rapports avec le manouvrier ! Depuis le simple ménager jusqu' au gros entrepreneur, comme ils s' entendent à exploiter sa brasse ! Comme ils savent faire disputer le travail, afin de l' obtenir à vil prix ! D' abord, c' est une espérance pour laquelle le maître reçoit une course ; puis c' est une promesse qu' il escompte par une corvée ; puis une mise à l' essai, un sacrifice, car il n' a besoin de personne, que le malheureux devra reconnaître en se contentant du plus vil salaire ; ce sont des exigences et des surcharges sans fin, récompensées par les règlements de compte les plus spoliateurs et les plus faux. Et il faut que l' ouvrier se taise et s' incline, qu' il serre le poing sous sa blouse : car le patron tient la besogne, et trop heureux qui peut obtenir la faveur de ses escroqueries. Et cette odieuse pressuration, si spontanée, si naïve, si dégagée de toute impulsion supérieure, parce que la société n' a pas encore trouvé moyen de l' empêcher,

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de la réprimer, de la punir, on l' attribue à la contrainte sociale ! Quelle déraison ! Le commissionnaire est le type, l' expression la plus haute du monopole, le résumé du commerce, ce qui veut dire de la civilisation. Toute fonction dépend de la sienne, y participe ou s' y assimile : car, comme au point de vue de la distribution des richesses, les rapports des hommes entre eux se réduisent tous à des échanges, c' est-à-dire à des transports de valeurs, on peut dire que la civilisation s' est personnifiée dans le commissionnaire. Or, interrogez les commissionnaires sur la moralité de leur métier ; ils seront de bonne foi : tous vous diront que la commission est un brigandage. On se plaint des fraudes et falsifications qui déshonorent l' industrie : le commerce, j' entends surtout la commission, n' est qu' une gigantesque et permanente conspiration de monopoleurs, tour à tour concurrents ou coalisés ; ce n' est plus une fonction exercée en vue d' un profit légitime, c' est une vaste organisation d' agiotage sur tous les objets de la consommation, comme sur la circulation des personnes et des produits. Déjà l' escroquerie est tolérée dans cette profession : que de lettres de voitures surchargées, raturées, falsifiées ! Que de timbres fabriqués ! Que d' avaries dissimulées ou frauduleusement transigées ! Que de mensonges sur les qualités ! Que de paroles données, rétractées ! Que de pièces supprimées ! Que d' intrigues et de coalitions ! Et puis que de trahisons ! Le commissionnaire, c' est-à-dire le commerçant, c' est-à-dire l' homme, est joueur, calomniateur, charlatan, vénal, voleur, faussaire... c' est l' effet de notre société antagoniste, observent les néo-mystiques. Autant en disent les gens de commerce, les premiers en toute circonstance à accuser la corruption du siècle. Ce qu' ils font, à les croire, est pures représailles et tout à fait contre leur gré : ils suivent la nécessité, ils sont dans le cas de légitime défense. Faut-il un effort de génie pour voir que ces récriminations mutuelles atteignent la nature même de l' homme, que la prétendue perversion de la société n' est autre que celle de l' homme, et que l' opposition des principes et des intérêts n' est qu' un accident pour ainsi dire extérieur, qui met en relief, mais sans influence nécessitante,

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et la noirceur de notre égoïsme, et les rares vertus dont notre espèce s' honore ? Je comprends la concurrence inharmonique et ses effets irrésistibles d' élimination : là il y a fatalité. La concurrence, dans son expression supérieure, est l' engrenage au moyen duquel les travailleurs se servent réciproquement d' excitation et de soutien. Mais, jusqu' à ce que soit réalisée l' organisation qui doit élever la concurrence à sa véritable nature , elle reste une guerre civile où les producteurs, au lieu de s' entr' aider dans le travail, se broient et s' écrasent les uns les autres par le travail. Le danger ici était imminent : l' homme, pour le conjurer, avait cette loi suprême de l' amour ; et rien de plus facile, tout en poussant, dans l' intérêt de la production, la concurrence jusqu' à ses extrêmes limites, de réparer ensuite ses effets meurtriers par une répartition équitable. Loin de là, cette concurrence anarchique est devenue comme l' âme et l' esprit du travailleur. L' économie politique avait remis à l' homme cette arme de mort, et il a frappé ; il s' est servi de la concurrence, comme le lion se sert de ses griffes et de ses mâchoires pour tuer et dévorer. Comment donc, je le répète, un accident tout extérieur a-t-il changé la nature de l' homme, que l' on suppose bonne, et douce, et sociable ? Le marchand de vin appelle à son aide la gelée, le magnin, la pyrale , l' eau et les poisons ; il ajoute par des combinaisons de son chef aux effets destructeurs de la concurrence. D' où vient cette rage ? De ce que, dites-vous, son concurrent lui en donne l' exemple ! Et ce concurrent, qui l' excite ? Un autre concurrent. De la sorte nous ferons le tour de la société, et puis nous trouverons que c' est la masse, et dans la masse chaque individu en particulier, qui, par un accord tacite de leurs passions, orgueil, paresse, cupidité, méfiance, jalousie, ont organisé cette détestable guerre. Après avoir groupé autour de lui les instruments de travail, la matière de fabrication et les ouvriers , l' entrepreneur doit retrouver dans le produit, avec les frais qu' il aura déboursés, d' abord l' intérêt de ses capitaux, puis un bénéfice. C' est en conséquence de ce principe que le prêt à intérêt a fini par s' établir, et que le gain, considéré en lui- même, a toujours passé pour légitime. Dans ce système, la police des nations n' ayant pas aperçu de prime abord la contradiction intime du prêt à intérêt, le salarié, au lieu de relever

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directement de lui-même, devait dépendre d' un patron, comme l' homme d' armes appartenait au comte, comme la tribu était au patriarche. Cette constitution était nécessaire, et, jusqu' au moment où s' établirait l' égalité complète, pouvait suffire au bien-être de tous. Mais lorsque le maître, dans son égoïsme désordonné, a dit au serviteur : tu n' auras point de part avec moi, et lui a ravi du même coup travail et salaire, où est la fatalité, où est l' excuse ? Faudra-t-il encore, pour justifier l' appétit concupiscible , nous rejeter sur l' appétit irascible ? Prenez garde : en reculant pour justifier l' être humain dans la série de ses convoitises, au lieu de sauver sa moralité, vous la livrez. Je préfère, quant à moi, l' homme coupable à l' homme bête féroce. La nature a fait l' homme sociable : le développement spontané de ses instincts tantôt fait de lui un ange de charité, tantôt lui ravit jusqu' au sentiment de la fraternité et à l' idée de dévouement. Vit-on jamais un capitaliste, fatigué de gain, conspirer pour le bien général, et faire de l' émancipation du prolétariat sa dernière spéculation ? Il est force gens, favoris de la fortune, à qui rien ne manque plus que la couronne de bienfaisance : or, quel épicier, devenu riche, se met à vendre à prix coûtant ? Quel boulanger, quittant les affaires, abandonne sa clientèle et son établissement à ses garçons ? Quel pharmacien, en guise de retraite, livre ses drogues pour ce qu' elles valent ? Quand la charité a ses martyrs , comment n' a-t-elle pas ses amateurs ? S' il se formait tout à coup un congrès de rentiers, de capitalistes et d' entrepreneurs à la réforme, mais propres encore au service, pour remplir gratuitement un certain nombre d' industries, la société en peu de temps se réformerait de fond en comble. Mais travailler pour rien ! ... c' est le propre des Vincent De Paul, des Fénelon, de tous ceux dont l' âme fut toujours détachée et le coeur pauvre . L' homme enrichi par le gain sera conseiller municipal, membre du comité de bienfaisance, officier des salles d' asile ; il remplira toutes les fonctions honorifiques, hormis précisément celle qui serait efficace, mais qui répugne à ses habitudes. Travailler sans espoir de profit ! Cela ne se peut, puisque ce serait se détruire. Il le voudrait peut-être ; il n' en a pas le courage. /... /. Le propriétaire en retraite est vraiment ce hibou de la fable ramassant des faînes pour ses souris mutilées, en attendant qu' il les

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croque. Faut-il accuser encore la société de ces effets d' une passion si longtemps, si librement, si pleinement assouvie ? Qui donc expliquera ce mystère d' un être multiple et discordant, capable à la fois des plus hautes vertus et des plus effroyables crimes ? Le chien lèche son maître qui le frappe ; parce que la nature du chien est la fidélité, et que cette nature ne le quitte jamais. L' agneau se réfugie dans les bras du berger, qui l' écorche et le mange ; parce que le caractère inséparable de la brebis est la douceur et la paix. Le cheval s' élance à travers la flamme et la mitraille sans toucher de ses pieds rapides les blessés et les morts gisant sur son passage ; parce que l' âme du cheval est inaltérable dans sa générosité. Ces animaux sont martyrs pour nous de leur nature constante et dévouée. Le serviteur qui défend son maître au péril de ses jours, pour un peu d' or le trahit et l' assassine ; la chaste épouse souille son lit pour un dégoût ou une absence, et dans Lucrèce nous trouvons Messaline ; le propriétaire, tour à tour père et tyran, remonte et restaure son fermier ruiné, et répudie de ses terres sa famille trop nombreuse, accrue sous la foi du contrat féodal ; l' homme de guerre, miroir et parangon de chevalerie, se fait des cadavres de ses compagnons un marchepied à l' avancement. Epaminondas et Régulus trafiquent du sang de leurs soldats : que de preuves m' en ont passé sous les yeux ! Et par un contraste horrible, la profession du sacrifice est la plus féconde en lâcheté. L' humanité a ses martyrs et ses apostats : à quoi faut-il, encore une fois, que j' attribue cette scission ? à l' antagonisme de la société, dites-vous toujours ; à l' état de séparation, d' isolement, d' hostilité avec ses semblables, dans lequel l' homme jusqu' à présent a vécu ; en un mot, à cette aliénation de son coeur qui lui a fait prendre la jouissance pour l' amour, la propriété pour la possession, la peine pour le travail, l' ivresse pour la joie ; à cette fausse conscience enfin, dont le remords n' a cessé de le poursuivre sous le nom de péché originel . C' est quand l' homme, réconcilié avec lui- même, cessera de regarder son prochain et la nature comme des puissances hostiles, c' est alors qu' il aimera et qu' il produira par la seule spontanéité de son énergie ; que sa passion sera de donner, comme elle est aujourd' hui d' acquérir ; et qu' il recherchera dans le travail et le dévouement son unique bonheur, sa suprême volupté. Alors, l' amour devenant réellement

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et sans partage la loi de l' homme, la justice ne sera plus qu' un vain nom, souvenir importun d' une période de violence et de larmes. Certes, je ne méconnais ni le fait de l' antagonisme, ou comme il vous plaira de nommer, de l' aliénation religieuse, non plus que la nécessité de réconcilier l' homme avec lui-même ; toute ma philosophie n' est qu' une perpétuité de réconciliations . Vous reconnaissez que la divergence de notre nature est le préliminaire de la société, disons mieux, le matériel de la civilisation. C' est justement le fait, mais, remarquez-le bien, le fait indestructible dont je cherche le sens. Certes, nous serions bien près de nous entendre si, au lieu de considérer la dissidence et l' harmonie des facultés humaines comme deux périodes distinctes, tranchées et consécutives dans l' histoire, vous consentiez à n' y voir avec moi que les deux faces de notre nature, toujours adverses, toujours en oeuvre de réconciliation, mais jamais entièrement réconciliées. En un mot, comme l' individualisme est le fait primordial de l' humanité, l' association en est le terme complémentaire ; mais tous deux sont en manifestation incessante, et sur la terre la justice est éternellement la condition de l' amour. Ainsi le dogme de la chute n' est pas seulement l' expression d' un état particulier et transitoire de la raison et de la moralité humaine : c' est la confession spontanée, en style symbolique, de ce fait aussi étonnant qu' indestructible, la culpabilité, l' inclination au mal, de notre espèce. Malheur à moi pécheresse, s' écrie de toutes parts et en toute langue la conscience du genre humain. / ... /. La religion, en concrétant et dramatisant cette idée, a bien pu reporter en dehors du monde et en arrière de l' histoire ce qui est intime et immanent à notre âme ; ce n' était de sa part qu' un mirage intellectuel ; elle ne s' est pas trompée sur l' essentialité et la pérennité du fait. Or, c' est toujours ce fait dont il s' agit de rendre raison, et c' est aussi de ce point de vue que nous allons interpréter le dogme du péché originel. Tous les peuples ont eu leurs coutumes expiatoires, leurs sacrifices de repentance, leurs institutions répressives et pénales, nées de l' horreur et du regret du péché. Le catholicisme, qui bâtit une théorie partout où la spontanéité sociale avait exprimé une idée ou déposé une espérance, convertit en sacrement la cérémonie à la

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fois symbolique et effective par laquelle le pécheur exprimait son repentir, demandait à Dieu et aux hommes pardon de sa faute, et se préparait à une meilleure vie. Aussi n' hésité-je point à dire que la réforme, en rejetant la contrition, ergotant sur le mot Metanoïa, attribuant à la foi seule la vertu justificative, déconsacrant la pénitence enfin, fit un pas en arrière et méconnut complétement la loi de progrès. Nier n' était pas répondre. Les abus de l' église appelaient sur ce point comme sur tant d' autres une réforme ; les théories de la pénitence, de la damnation, de la rémission des péchés et de la grâce, contenaient , si j' ose ainsi dire, à l' état latent, tout le système de l' éducation de l' humanité ; il fallait développer, pousser au rationalisme ces théories : Luther ne sut que détruire. La confession auriculaire était une dégradation de la pénitence, une démonstration équivoque substituée à un grand acte d' humilité ; Luther enchérit sur l' hypocrisie papiste en réduisant la confession primitive devant Dieu et devant les hommes /... / à un soliloque. Le sens chrétien fut donc perdu ; et ce n' est que trois siècles plus tard qu' il fut restauré par la philosophie. Puis donc que le christianisme, c' est-à-dire l' humanité religieuse, n' a pu se tromper sur la réalité d' un fait essentiel à la nature humaine, fait qu' elle a désigné par les mots de prévarication originelle , interrogeons encore le christianisme, l' humanité, sur le sens de ce fait. Ne nous laissons étonner ni par la métaphore, ni par l' allégorie : la vérité est indépendante des figures. Et d' ailleurs qu' est-ce pour nous que la vérité, sinon le progrès incessant de notre esprit de la poésie à la prose ? Et d' abord cherchons si cette idée au moins singulière d' une prévarication originelle n' aurait pas quelque part, dans la théologie chrétienne, sa corrélative. Car l' idée vraie, l' idée générique, ne peut résulter d' une conception isolée ; il faut une série. Le christianisme, après avoir posé comme premier terme le dogme de la chute, a poursuivi sa pensée en affirmant, pour tous ceux qui mouraient dans cet état de souillure, une séparation irrévocable d' avec Dieu, une éternité de supplices. Puis il a complété sa théorie en conciliant ces deux oppositions par le dogme de la réhabilitation ou de la grâce, d' après lequel toute créature née dans la haine de Dieu est réconciliée par les mérites de Jésus- Christ,

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que la foi et la pénitence rendent efficaces. Ainsi, corruption essentielle de notre nature et perpétuité du châtiment, sauf le rachat par la participation volontaire au sacrifice du Christ : telle est en somme l' évolution de l' idée théologique. La seconde affirmation est une conséquence de la première ; la troisième est une négation et une transformation des deux autres : en effet, un vice de constitution étant nécessairement indestructible, l' expiation qu' il entraîne est éternelle comme lui, à moins qu' une puissance supérieure ne vienne, par une rénovation intégrale, rompre le sort et faire cesser l' anathème. L' esprit humain, dans ses fantaisies religieuses comme dans ses théories les plus positives, n' a toujours qu' une méthode : la même métaphysique a produit les mystères chrétiens et les contradictions de l' économie politique ; la foi, sans qu' elle le sache, relève de la raison ; et nous, explorateurs des manifestations divines et humaines, nous avons droit, au nom de la raison, de vérifier les hypothèses de la théologie. Qu' est-ce donc que la raison universelle, formulée en dogmes religieux, a vu dans la nature humaine, lorsque, par une construction métaphysique si régulière, elle a affirmé tour à tour l' ingénuité du délit, l' éternité de la peine, la nécessité de la grâce ? Les voiles de la théologie commencent à devenir si transparents qu' elle ressemble tout à fait à une histoire naturelle. Si nous concevons l' opération par laquelle l' être suprême est supposé avoir produit tous les êtres, non plus comme une émanation, une exertion de la force créatrice et de la substance infinie, mais comme une division ou différenciation de cette force substantielle, chaque être organisé ou non organisé nous apparaîtra comme le représentant spécial de l' une des virtualités innombrables de l' être infini, comme une scission de l' absolu ; et la collection de toutes ces individualités / fluides, minéraux, plantes, insectes, poissons, oiseaux et quadrupèdes / sera la création, sera l' univers. L' homme, abrégé de l' univers, résume et syncrète en sa personne toutes les virtualités de l' être, toutes les scissions de l' absolu ; il est le sommet où ces virtualités, qui n' existent que par leur divergence, se réunissent en faisceau, mais sans se pénétrer ni se confondre. L' homme est donc tout à la fois, par cette aggrégation,

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esprit et matière, spontanéité et réflexion, mécanisme et vie, ange et brute. Il est calomniateur comme la vipère, sanguinaire comme le tigre, glouton comme le porc, obscène comme le singe ; et dévoué comme le chien, généreux comme le cheval, ouvrier comme l' abeille, monogame comme la colombe, sociable comme le castor et la brebis. Il est de plus homme, c' est-à-dire raisonnable et libre, susceptible d' éducation et de perfectionnement. L' homme jouit d' autant de noms que Jupiter : tous ces noms, il les porte écrits sur son visage ; et, dans le miroir varié de la nature, son infaillible instinct sait les reconnaître. Un serpent est beau à la raison ; c' est la conscience qui le trouve odieux et laid. Les anciens, aussi bien que les modernes, avaient saisi cette constitution de l' homme par agglomération de toutes les virtualités terrestres : les travaux de Gall et de Lavater ne furent, si j' ose ainsi dire, que des essais de désagrégement du syncrétisme humain, et le classement qu' ils firent de nos facultés, un tableau en raccourci de la nature. L' homme enfin, comme le prophète dans la fosse aux lions, est véritablement livré aux bêtes ; et si quelque chose doit signaler à la postérité l' infâme hypocrisie de notre époque, c' est que des savants, des spiritualistes bigots, aient cru servir la religion et la morale en dénaturant notre espèce et faisant mentir l' anatomie. Il ne s' agit donc plus que de savoir s' il dépend de l' homme, nonobstant les contradictions que multiplie autour de lui l' émission progressive de ses idées, de donner plus ou moins d' essor aux virtualités placées sous son empire, ou, comme disent les moralistes, à ses passions ; en d' autres termes si, comme l' Hercule antique, il peut vaincre l' animalité qui l' obsède, la légion infernale qui semble toujours prête à le dévorer. Or, le consentement universel des peuples atteste, et nous avons constaté aux chapitres Iiietiv, que l' homme, abstraction faite de toutes ses instigations animales, se résume en intelligence et liberté, c' est-à-dire d' abord en une faculté d' appréciation et de choix, plus en une puissance d' action indifféremment applicable au bien et au mal. Nous avons constaté en outre que ces deux facultés, qui exercent l' une sur l' autre une influence nécessaire, étaient susceptibles d' un développement, d' une perfectibilité indéfinie.

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La destinée sociale, le mot de l' énigme humaine, se trouve donc dans ce mot : éducation, progrès. L' éducation de la liberté, l' apprivoisement de nos instincts, l' affranchissement ou la rédemption de notre âme, voilà donc, comme l' a prouvé Lessing , le sens du mystère chrétien. Cette éducation sera de toute notre vie et de toute la vie de l' humanité : les contradictions de l' économie politique peuvent être résolues ; la contradiction intime de notre être ne le sera jamais. Voilà pourquoi les grands instituteurs de l' humanité, Moïse, Bouddha, Jésus-Christ, Zoroastre, furent tous des apôtres de l' expiation, des symboles vivants de la pénitence. L' homme est, de sa nature, pécheur, c' est-à-dire non pas essentiellement malfaisant , mais plutôt malfait , et sa destinée est de recréer perpétuellement en lui- même son idéal. C' est ce que sentait profondément le plus grand des peintres, Raphaël, lorsqu' il disait que l' art consiste à rendre les choses, non point comme les a faites la nature, mais comme elle aurait dû les faire. C' est donc à nous désormais à enseigner les théologiens, car nous seuls continuons la tradition de l' église, nous seuls possédons le sens des écritures, des conciles et des pères. Notre interprétation repose sur ce qu' il y a de plus certain et de plus authentique, sur la plus grande autorité qui puisse être invoquée parmi les hommes, la construction métaphysique des idées et les faits. Oui, l' être humain est vicieux parce qu' il est illogique, parce que sa constitution n' est qu' un éclectisme qui retient sans cesse en lutte les virtualités de l' être, indépendamment des contradictions de la société. La vie de l' homme n' est qu' une transaction continuelle entre le travail et la peine, l' amour et la jouissance, la justice et l' égoïsme ; et le sacrifice volontaire que l' homme fait à l' ordre de ses attractions inférieures est le baptême qui prépare sa réconciliation avec Dieu, qui le rend digne de l' union béatifique et de la félicité éternelle. Le but de l' économie sociale, en procurant incessamment l' ordre dans le travail et favorisant l' éducation de l' espèce, est donc de rendre autant que possible, par l' égalité, la charité superflue, cette charité qui ne sait commander à ses esclaves ; ou pour mieux dire, de faire sortir, comme une fleur de sa tige, la charité de la justice. Eh ! Si la charité avait puissance de créer le bonheur parmi les

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hommes, depuis longtemps elle aurait fait ses preuves ; et le socialisme, au lieu de chercher l' organisation du travail, n' aurait eu qu' à dire : prenez garde, vous manquez à la charité. Mais, hélas ! La charité dans l' homme est chétive, honteuse, molle et tiède ; elle a besoin, pour agir, d' élixirs et d' aromes. C' est pourquoi je me suis attaché au triple dogme de la prévarication, de la damnation et de la rédemption, c' est-à-dire de la perfectibilité par la justice. La liberté ici-bas a toujours besoin d' assistance, et la théorie catholique des faveurs célestes vient compléter cette démonstration trop réelle des misères de notre nature. La grâce, disent les théologiens, est, dans l' ordre du salut, tout secours ou moyen qui peut nous conduire à la vie éternelle. -c' est-à-dire que l' homme ne se perfectionne, ne se civilise, ne s' humanise que par le secours incessant de l' expérience, par l' industrie, la science et l' art, par le plaisir et la peine, en un mot, par tous les exercices du corps et de l' esprit. Il y a une grâce habituelle , nommée aussi justifiante et sanctifiante , laquelle se conçoit comme une qualité qui réside dans l' âme, qui renferme les vertus infuses et les dons du saint-esprit, et qui est inséparable de la charité. -en autres termes, la grâce habituelle est le symbole des attractions en prédominance de bien, qui portent l' homme à l' ordre et à l' amour, et au moyen desquelles il parvient à dompter ses tendances mauvaises, et à rester maître dans son domaine. Quant à la grâce actuelle , elle indique les moyens extérieurs qui favorisent l' essor des passions d' ordre, et servent à combattre les passions subversives. La grâce, selon saint Augustin, est essentiellement gratuite, et précède en l' homme le péché. Bossuet a exprimé la même pensée dans son style plein de poésie et de tendresse : lorsque Dieu fit les entrailles de l' homme, il y mit premièrement la bonté . -en effet, la première détermination du libre arbitre est dans cette bonté naturelle, par laquelle l' homme est incessamment provoqué à l' ordre, au travail, à l' étude, à la modestie, à la charité et au sacrifice. Saint Paul a donc pu dire, sans attaquer le libre arbitre, que, pour tout ce qui regarde l' accomplissement du bien, Dieu opère en nous le vouloir et le faire . Car toutes les aspirations saintes de l' homme sont en lui dès avant qu' il pense et qu' il sente ; et le froissement de coeur qu' il éprouve lorsqu' il les viole, la délectation qui l' inonde

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lorsqu' il leur obéit, toutes les invitations enfin qui lui viennent de la société et de son éducation, ne lui appartiennent pas. Lorsqu' une grâce est telle que la volonté se porte avec allégresse et amour sans hésitation et irrévocablement au bien, elle est dite efficace . -tout le monde a vu de ces transports de l' âme qui décident tout à coup une vocation, un acte d' héroïsme. La liberté n' y périt pas ; mais, par ses prédéterminations, on peut dire qu' il était inévitable qu' elle se décidât ainsi. Et les pélagiens, les luthériens et autres ont eu tort de dire que la grâce compromettait le libre arbitre et tuait la force créatrice de la volonté ; puisque toutes les déterminations de la volonté viennent nécessairement, ou de la société qui la soutient, ou de la nature qui lui ouvre la carrière et lui montre sa destinée. Mais d' autre part, les augustiniens, les thomistes, les congruistes, Jansénius, le P Thomassin, Molina, etc., se sont étrangement mépris, lorsque, soutenant à la fois le libre arbitre et la grâce, ils n' ont pas vu qu' il y avait entre ces deux termes la même relation qu' entre la substance et le mode, et qu' ils ont avoué une opposition qui n' existe pas. C' est une nécessité que la liberté , comme l' intelligence, comme toute substance et toute force, soit déterminée, c' est-à-dire qu' elle ait ses modes et ses attributs. Or, tandis qu' en la matière le mode et l' attribut sont inhérents à la substance, contemporains de la substance ; dans la liberté le mode est donné par trois agents pour ainsi dire externes : l' essence humaine, les lois de la pensée, l' exercice ou l' éducation. La grâce , enfin, comme son opposé, la tentation , indique le fait même de la détermination de la liberté. En résumé, toutes les idées modernes sur l' éducation de l' humanité ne sont qu' une interprétation, une philosophie de la doctrine catholique de la grâce, doctrine qui ne parut obscure à ses auteurs que par suite de leurs idées sur le libre arbitre, qu' ils croyaient menacé dès qu' on parlait de la grâce ou de la source de ses déterminations. Nous affirmons au contraire que la liberté, indifférente par elle-même à toute modalité, mais destinée à agir et à se façonner selon un ordre préétabli, reçoit sa première impulsion du créateur qui lui inspire l' amour, l' intelligence, le courage, la résolution et tous les dons du saint -esprit, puis la livre au travail de l' expérience. Il suit de là que la grâce est nécessairement prémouvante ,

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