Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 1 : Page 251 à 275


Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

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Un mot seulement sur la commandite. On croirait au premier coup d' oeil que la commandite, par sa puissance expansive et par la facilité de mutation qu' elle présente, puisse se généraliser de manière à embrasser une nation entière, dans tous ses rapports commerciaux et industriels. Mais l' examen le plus superficiel de la constitution de cette société démontre bien vite que l' espèce d' élargissement dont elle est susceptible, quant au nombre des actionnaires, n' a rien de commun avec l' extension du lien social. D' abord la commandite, comme toutes les autres sociétés de commerce, est nécessairement limitée à une exploitation unique : sous ce rapport, elle est exclusive de toutes les industries étrangères à la sienne propre. S' il en était autrement, la commandite aurait changé de nature : ce serait une forme nouvelle de société dont les statuts porteraient, non plus spécialement sur les bénéfices, mais sur la distribution du travail et des conditions d' échange ; ce serait précisément l' association telle que la nie M Troplong, et que la jurisprudence du monopole l' exclut. Quant au personnel qui compose la commandite, il se divise naturellement en deux catégories, les gérants et les actionnaires. Les gérants, en très-petit nombre, sont choisis parmi les promoteurs, organisateurs et patrons de l' entreprise : à dire vrai, ce sont les seuls associés. Les actionnaires, comparés à ce petit gouvernement qui administre avec plein pouvoir la société, sont tout ce peuple de contribuables qui, étrangers les uns aux autres, sans influence et sans responsabilité, ne tiennent à l' affaire que par leurs mises. Ce sont des prêteurs à prime, ce ne sont pas des associés. On conçoit d' après cela que toutes les industries du royaume pourraient être exploitées par des commandites, et chaque citoyen , grâce à la facilité de multiplier ses actions, s' intéresser dans la totalité ou dans la plupart de ces commandites, sans que pour cela sa condition fût améliorée : il se pourrait même qu' elle fût de plus en plus compromise. Car, encore une fois, l' actionnaire est la bête de somme, la matière exploitable de la commandite : ce n' est pas pour lui que cette société est formée. Pour que l' association soit réelle, il faut que celui qui s' y engage y tienne par la qualité, non de parieur, mais d' entrepreneur ; qu' il ait voix délibérative au conseil ; que son nom soit exprimé ou sous-entendu dans la raison

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sociale ; que tout enfin soit réglé à son égard sur le pied d' égalité. Mais ces conditions sont précisément celles de l' organisation du travail, laquelle n' est point entrée dans les prévisions du code ; elles forment l' objet ultérieur de l' économie politique, par conséquent elles ne sont point à supposer , mais à créer, et, comme telles, radicalement incompatibles avec le monopole. Le socialisme, malgré le faste de son nom, n' a pas été jusqu' ici plus heureux que le monopole dans la définition de la société : on peut même dire que dans tous ses plans d' organisation, il s' est constamment montré sous ce rapport le plagiaire de l' économie politique. M Blanc, que j' ai déjà cité à propos de la concurrence, et que nous avons vu tour à tour partisan du principe hiérarchique, défenseur officieux de l' inégalité, prêchant le communisme, niant d' un trait de plume la loi de contradiction parce qu' il ne la conçoit pas, affectant par-dessus tout le pouvoir comme raison dernière de son système, M Blanc nous offre de nouveau le curieux exemple d' un socialiste copiant, sans qu' il s' en doute, l' économie politique, et tournant continuellement dans le cercle vicieux des routines propriétaires. Au fond, M Blanc nie la prépondérance du capital ; il nie même que le capital soit égal au travail dans la production, en quoi il est d' accord avec les saines théories économiques. Mais il ne peut ou ne sait se passer du capital, il prend pour point de départ le capital, il fait appel à la commandite de l' état, c' est-à-dire qu' il se met à genoux devant les capitalistes, et qu' il reconnaît la souveraineté du monopole. De là les contorsions singulières de sa dialectique. Je prie le lecteur de me pardonner ces éternelles personnalités : mais puisque le socialisme, aussi bien que l' économie politique, s' est personnifié en un certain nombre d' écrivains, je ne puis faire autrement que de citer les auteurs. " le capital, disait la phalange , en tant que faculté concourant à la production, a- t-il ou n' a-t-il pas la légitimité des autres facultés productives ? S' il est illégitime, il prétend illégitimement à une part dans la production, il faut l' exclure, il n' a pas d' intérêt à recevoir ; si, au contraire, il est légitime, il ne saurait être légitimement exclu de la participation aux bénéfices , à l' accroissement desquels il a concouru. " la question ne pouvait être posée plus clairement. M Blanc trouve au contraire qu' elle est posée d' une manière très-confuse ,

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ce qui veut dire qu' elle l' embarrasse fort, et il se tourmente beaucoup pour en trouver le sens. D' abord, il suppose qu' on lui demande " s' il est équitable d' accorder au capitaliste, dans les bénéfices de la production, une part égale à celle du travailleur ? " à quoi M Blanc répond sans hésiter que cela serait injuste. Suit un mouvement d' éloquence pour établir cette injustice. Or, le phalanstérien ne demande pas si la part du capitaliste doit être ou non égale à celle du travailleur ; il veut savoir seulement s' il aura une part . Et c' est à quoi M Blanc ne répond pas. Veut-on dire, continue M Blanc, que le capital est indispensable , comme le travail lui-même, à la production ? -ici M Blanc distingue : il accorde que le capital est indispensable comme le travail, mais non pas autant que le travail. Encore unefois, le phalanstérien ne dispute pas sur la quantité, mais sur le droit. Encore une fois, le phalanstérien ne dispute pas sur la quantité, mais sur le droit. Entend-on, c' est toujours M Blanc qui interroge, que tous les capitalistes ne sont pas des oisifs ? M Blanc, généreux pour les capitalistes qui travaillent, demande pourquoi l' on ferait si grande la part de ceux qui ne travaillent pas ? Tirade d' éloquence sur les services impersonnels du capitaliste, et les services personnels du travailleur, terminée par un rappel à la providence. Pour la troisième fois, on vous demande si la participation du capital aux bénéfices est légitime, comme vous admettez qu' elle est indispensable dans la production. Enfin M Blanc, qui avait pourtant compris, se décide à répondre que s' il accorde un intérêt au capital, c' est par mesure de transition et pour adoucir aux capitalistes la pente qu' ils ont à descendre. Du reste, son projet rendant inévitable l' absorption des capitaux privés dans l' association, il y aurait folie et abandon des principes à faire plus. M Blanc, s' il avait étudié sa matière, n' avait à répondre que ce seul mot : je nie le capital. Ainsi, M Blanc, et j' entends sous son nom tout le socialisme, après avoir, par une première contradiction au titre de son livre, de l' organisation du travail, déclaré que le capital était indispensable dans la production, et par conséquent qu' il devait être organisé et participer aux bénéfices comme le travail, rejette, par une seconde contradiction, le capital de l' organisation et refuse de le

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reconnaître ; -par une troisième contradiction, lui qui se moque des décorations et des titres de noblesse, il distribue les couronnes civiques, les récompenses et les distinctions aux littérateurs, inventeurs et artistes qui auront bien mérité de la patrie ; il leur alloue des traitements selon leurs grades et dignités : toutes choses qui sont la restauration du capital aussi réellement, mais non toutefois avec la même précision mathématique, que l' intérêt et le produit net ; -par une quatrième contradiction, M Blanc constitue cette aristocratie nouvelle sur le principe d' égalité, c' est-à-dire qu' il prétend faire voter des maîtrises à des associés égaux et bres, des priviléges d' oisiveté à des travailleurs, la spoliation enfin aux spoliés ; -par une cinquième contradiction, il fait reposer cette aristocratie égalitaire sur la base d' un pouvoir doué d' une grande force , c' est-à-dire sur le despotisme, autre forme du monopole ; -par une sixième contradiction, après avoir, par ses encouragements aux arts et au travail, essayé de proportionner la rétribution au service, comme le monopole, le salaire à la capacité, comme le monopole, il se met à faire l' éloge de la vie en commun, du travail et de la consommation en commun : ce qui ne l' empêche pas de vouloir soustraire aux effets de l' indifférence commune, au moyen des encouragements nationaux prélevés sur le produit commun, les écrivains sérieux et graves, dont le commun des lecteurs ne se soucie pas ; -par une septième contradiction... mais arrêtons-nous à sept, car nous n' aurions pas fini à septante-sept. On dit que M Blanc, qui prépare en ce moment une histoire de la révolution française, s' est mis à étudier sérieusement l' économie politique. Le premier fruit de cette étude sera, je n' en doute pas, de lui faire rétracter son pamphlet sur l' organisation du travail , et, par suite, de réformer toutes ses idées sur l' autorité et le gouvernement. à ce prix l' histoire de la révolution française , par M Blanc, sera un travail vraiment utile et original. Toutes les sectes socialistes, sans exception, sont possédées du même préjugé ; toutes, à leur insu, inspirées par la contradiction économique, viennent confesser leur impuissance devant la nécessité du capital, toutes attendent, pour réaliser leurs idées, qu' elles aient en main le pouvoir et l' argent. Les utopies du socialisme en ce qui concerne l' association, font plus que jamais ressortir la vérité de ce que nous avons dit en commençant : il n' y a rien dans

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le socialisme qui ne se trouve dans l' économie politique ; et ce plagiat perpétuel est la condamnation irrévocable de tous deux. Nulle part on ne voit poindre cette idée-mère, qui ressort avec tant d' éclat de la génération des catégories économiques : c' est que la formule supérieure de l' association n' a point du tout à s' occuper du capital, objet des comptes des particuliers ; mais qu' elle doit porter uniquement sur l' équilibre de la production, les conditions de l' échange, la réduction progressive des prix de revient, seule et unique source du progrès de la richesse. Au lieu de déterminer les rapports d' industrie à industrie, de travailleur à travailleur, de province à province et de peuple à peuple, les socialistes ne songent qu' à se pourvoir de capitaux, concevant toujours le problème de la solidarité des travailleurs comme s' il s' agissait de fonder une nouvelle maison de monopole. Le monde, l' humanité, les capitaux, l' industrie, la pratique des affaires, existent ; il ne s' agit plus que d' en chercher la philosophie, en d' autres termes de les organiser : et les socialistes cherchent des capitaux ! Toujours en dehors de la réalité, qu' y a-t-il d' étonnant à ce que la réalité leur manque ? Ainsi M Blanc demande la commandite de l' état et la création d' ateliers nationaux ; ainsi Fourier demandait six millions, et son école s' occupe encore aujourd' hui de grouper cette somme ; ainsi les communistes espèrent en une révolution qui leur donne l' autorité et le trésor, et s' épuisent en attendant à d' inutiles souscriptions. Le capital et le pouvoir, organes secondaires dans la société, sont toujours les dieux que le socialisme adore : si le capital et le pouvoir n' existaient pas, il les inventerait. Par ses préoccupations de pouvoir et de capital, le socialisme a complétement méconnu le sens de ses propres protestations : bien plus, il ne s' est pas aperçu qu' en s' engageant, comme il faisait, dans la routine économique, il s' ôtait jusqu' au droit de protester. Il accuse la société d' antagonisme, et c' est par le même antagonisme qu' il poursuit la réforme. Il demande des capitaux pour les pauvres travailleurs, comme si la misère des travailleurs ne venait pas de la concurrence des capitaux entre eux, aussi bien que de l' opposition factice du travail et du capital ; comme si la question n' était pas aujourd' hui précisément telle qu' elle eût été avant la création des capitaux , c' est-à-dire encore et toujours une question d' équilibre ;

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comme si enfin, redisons-le sans cesse, redisons-le jusqu' à satiété, il s' agissait d' autre chose désormais que d' une synthèse de tous les principes émis par la civilisation, et que si cette synthèse, si l' idée qui mène le monde était connue, l' on eût besoin de l' intervention du capital et de l' état pour la mettre en évidence. Le socialisme, en désertant la critique pour se livrer à la déclamation et à l' utopie, en se mêlant aux intrigues politiques et religieuses, a trahi sa mission et méconnu le caractère du siècle. La révolution de I 83 o nous avait démoralisés, le socialisme nous effémine. Comme l' économie politique dont il ne fait que ressasser les contradictions, le socialisme est impuissant à satisfaire au mouvement des intelligences : ce n' est plus, chez ceux qu' il subjugue, qu' un nouveau préjugé à détruire, et chez ceux qui le propagent un charlatanisme à démasquer, d' autant plus dangereux qu' il est presque toujours de bonne foi.

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Cinquième époque. -la police ou l' impôt. Dans la position de ses principes, l' humanité, comme si elle obéissait à un ordre souverain, ne rétrograde jamais. Pareille au voyageur qui par des sinuosités obliques s' élève de la vallée profonde au sommet de la montagne, elle suit intrépidement sa route en zigzag, et marche à son but d' un pas assuré, sans repentir et sans arrêt. Parvenu à l' angle du monopole, le génie social porte en arrière un mélancolique regard, et dans une réflexion profonde il se dit : " le monopole a tout ôté au pauvre mercenaire, pain, vêtement, foyer, éducation, liberté et sûreté. Je mettrai le monopoleur à contribution ; à ce prix je lui conserverai son privilége. " la terre et les mines, les forêts et les eaux, premier domaine de l' homme, sont pour le prolétaire en interdit. J' interviendrai dans leur exploitation, j' aurai ma part des produits, et le monopole terrien sera respecté. " l' industrie est tombée en féodalité : mais c' est moi qui suis le suzerain. Les seigneurs me payeront tribut, et ils conserveront le bénéfice de leurs capitaux. " le commerce prélève sur le consommateur des profits usuraires. Je sèmerai sa route de péages, je timbrerai ses mandats et viserai ses expéditions, et il passera. " le capital a vaincu le travail par l' intelligence. Je vais ouvrir des écoles ; et le travailleur, rendu lui-même intelligent, pourra devenir à son tour capitaliste. " la circulation manque aux produits et la vie sociale est comprimée.

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Je construirai des routes, des ponts, des canaux, des marchés, des théâtres et des temples, et ce sera à la fois un travail, une richesse et un débouché. " le riche vit dans l' abondance, pendant que l' ouvrier pleure famine. J' établirai des impôts sur le pain, le vin, la viande, le sel et le miel, sur les objets de nécessité et sur les choses de prix, et ce sera une aumône pour mes pauvres. " et je préposerai des gardes sur les eaux, les forêts, les campagnes, les mines et les routes ; j' enverrai des collecteurs pour l' impôt et des précepteurs pour l' enfance ; j' aurai une armée contre les réfractaires, des tribunaux pour les juger, des prisons pour les punir, et des prêtres qui les maudissent. Tous ces emplois seront livrés au prolétariat et payés par les hommes du monopole. " telle est ma volonté certaine et efficace. " nous avons à prouver que la société ne pouvait ni mieux penser ni plus mal agir : ce sera l' objet d' une revue qui , je l' espère, éclairera le problème social d' une nouvelle lumière. Toute mesure de police générale, tout règlement d' administration et de commerce, de même que toute loi d' impôt, n' est au fond qu' un des articles innombrables de cette antique transaction, toujours violée et toujours reprise, entre le patriciat et le prolétariat. Que les parties ou leurs représentants n' en aient rien su ; que même elles aient fréquemment envisagé leurs constitutions politiques sous un tout autre point de vue, peu nous importe : ce n' est point à l' homme , législateur ou prince, que nous demandons le sens de ses actes, c' est aux actes eux-mêmes. I-idée synthétique de l' impôt. - point de départ et développement de cette idée. Afin de rendre plus intelligible ce qui devra suivre, je vais, par une espèce de renversement de la méthode que nous avons jusqu' à présent suivie , exposer la théorie supérieure de l' impôt ; j' en donnerai ensuite la genèse ; enfin j' en exposerai la contradiction et les résultats. L' idée synthétique de l' impôt, ainsi que sa conception originaire, fournirait matière aux plus vastes développements.

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Je me bornerai à un simple énoncé des propositions, avec indication sommaire des preuves. L' impôt, dans son essence et sa destination positive, est la forme de répartition de cette espèce de fonctionnaires qu' Adam Smith a désignés sous le nom d' improductifs , bien qu' il convînt, autant que personne, de l' utilité et même de la nécessité de leur travail dans la société. Par cette qualification d' improductifs , Adam Smith, dont le génie a tout entrevu et nous a laissé tout à faire, entendait que le produit de ces travailleurs est négatif , ce qui est très-différent de nul , et qu' en conséquence la répartition suit à leur égard un autre mode que l' échange. Considérons, en effet, ce qui se passe, au point de vue de la répartition, dans les quatre grandes divisions du travail collectif, extraction, industrie, commerce, agriculture . Chaque producteur apporte sur le marché un produit réel dont la quantité peut se mesurer, la qualité s' apprécier, le prix se débattre, et finalement la valeur s' escompter, soit contre d' autres services ou marchandises, soit en numéraire. Pour toutes ces industries, la répartition n' est donc pas autre chose que l' échange mutuel des produits, selon la loi de proportionnalité des valeurs. Rien de semblable n' a lieu avec les fonctionnaires dits publics . Ceux-ci obtiennent leur droit à la subsistance, non par la production d' utilités réelles, mais par l' improductivité même où, sans qu' il y ait de leur faute, ils sont retenus. Pour eux la loi de proportionnalité est inverse : tandis que la richesse sociale se forme et s' accroît en raison directe de la quantité, de la variété et de la proportion des produits effectifs fournis par les quatre grandes catégories industrielles ; le développement de cette même richesse, le perfectionnement de l' ordre social, supposent au contraire, en ce qui regarde le personnel de la police, une réduction progressive et indéfinie. Les fonctionnaires de l' état sont donc bien véritablement improductifs. à cet égard J-B Say pensait comme A Smith, et tout ce qu' il a écrit à ce sujet pour corriger son maître, et qu' on a eu la maladresse de compter parmi ses titres de gloire, provient uniquement, comme il est facile de le voir, d' un malentendu. En un mot, le salaire des employés du gouvernement constitue pour la société un déficit ; il doit être porté au compte des pertes , que le but de l' organisation industrielle doit

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être d' atténuer sans cesse : quelle autre qualification donner après cela aux hommes du pouvoir, si ce n' est celle d' Adam Smith ? Voilà donc une catégorie de services qui, ne donnant pas de produits réels, ne peuvent aucunement se solder en la forme ordinaire ; des services qui ne tombent pas sous la loi de l' échange, qui ne peuvent devenir l' objet d' une spéculation particulière, d' une concurrence, d' une commandite, ni d' aucune espèce de commerce ; des services qui, censés au fond remplis gratuitement par tout le monde, mais confiés, en vertu de la loi de division du travail, à un petit nombre d' hommes spéciaux qui s' y livrent exclusivement, doivent en conséquence être payés. L' histoire confirme cette donnée générale. L' esprit humain, qui sur chaque problème essaie toutes les solutions, a entrepris aussi de soumettre à l' échange les fonctions publiques : pendant longtemps les magistrats en France, comme les notaires, etc., n' ont vécu que de leurs épices. Mais l' expérience a prouvé que ce mode de répartition employé avec des improductifs était trop coûteux, sujet à trop d' inconvénients, et l' on a dû y renoncer. L' organisation des services improductifs contribue au bien-être général de plusieurs sortes : d' abord, en délivrant les producteurs des soins de la chose publique, à laquelle tous doivent participer, et dont par conséquent tous sont plus ou moins esclaves ; secondement, en créant dans la société une centralisation artificielle, image et prélude de la solidarité future des industries ; enfin, en donnant le premier essai de pondération et de discipline. Ainsi, nous reconnaissons, avec J- B Say, l' utilité des magistrats et autres agents de l' autorité publique ; mais nous soutenons que cette utilité est toute négative, et nous maintenons en conséquence à ses auteurs le titre d' improductifs que leur a donné A Smith, non par aucun sentiment de défaveur, mais parce qu' effectivement ils ne peuvent se classer dans la catégorie des producteurs. " l' impôt, dit très-bien un économiste de l' école de Say, M J Garnier, l' impôt est une privation qu' il faut chercher à diminuer le plus possible, jusqu' à concurrence des besoins de la société. " si l' écrivain que je cite a réfléchi au sens de ses paroles, il a vu que le mot privation dont il se sert est synonyme de non-production , et qu' en conséquence ceux au bénéfice desquels l' impôt se recueille, sont bien véritablement des improductifs .

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J' insiste sur cette définition, qui me semble d' autant moins contestable que si l' on dispute encore sur le mot, tout le monde est d' accord sur la chose, parce qu' elle contient le germe de la plus grande révolution qui doive s' accomplir dans le monde, je veux parler de la subordination des fonctions improductives aux fonctions productives, en un mot de la soumission effective, toujours demandée et jamais obtenue, de l' autorité aux citoyens. C' est une conséquence du développement des contradictions économiques, que l' ordre dans la société se montre d' abord comme à revers ; que ce qui doit être en haut soit placé en bas ; ce qui doit être en relief paraisse taillé en creux, et ce qui doit recevoir la lumière soit rejeté dans l' ombre. Ainsi, le pouvoir, qui par essence est, comme le capital, l' auxiliaire et le subordonné du travail, devient, par l' antagonisme de la société, l' espion, le juge et le tyran des fonctions productives ; le pouvoir, à qui son infériorité originelle commande l' obéissance, est prince et souverain. Dans tous les temps, les classes travailleuses ont poursuivi contre la caste officielle la solution de cette antinomie, dont la science économique seule peut donner la clef. Les oscillations, c' est-à-dire les agitations politiques qui résultent de cette lutte du travail contre le pouvoir, tantôt amènent une dépression de la force centrale, qui compromet jusqu' à l' existence de la société ; tantôt, exagérant outre mesure cette même force, engendre le despotisme. Puis les priviléges du commandement, les joies infinies qu' il donne à l' ambition et à l' orgueil, faisant des fonctions improductives l' objet de la convoitise générale, un nouveau ferment de discorde pénètre la société, qui, divisée déjà d' une part en capitalistes et salariés, de l' autre en producteurs et improductifs, se divise de nouveau pour le pouvoir en monarchistes et démocrates. Les conflits de la royauté et de la république nous fourniraient la matière du plus merveilleux, du plus intéressant de nos épisodes. Les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas une excursion si longue ; et après avoir signalé ce nouvel embranchement du vaste réseau des aberrations humaines, nous nous renfermerons exclusivement, en parlant de l' impôt, dans la question économique. Telle est donc, dans son exposé le plus succinct, la théorie synthétique de l' impôt, c' est-à-dire, si j' ose me permettre cette comparaison

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familière, de cette cinquième roue du char de l' humanité, qui fait tant de bruit, et qu' on appelle, en style gouvernemental, l' état. -l' état, la police, ou leur moyen d' existence, l' impôt, c' est, je le répète, le nom officiel de la classe qu' on désigne en économie politique sous le nom d' improductifs, en un mot de la domesticité sociale. Mais la raison publique n' atteint pas de plein saut à cette idée simple, qui, pendant des siècles, doit rester à l' état d' une conception transcendantale. Pour que la civilisation franchisse un tel sommet, il faut qu' elle traverse d' effroyables orages et des révolutions sans nombre, dans chacune desquelles on dirait qu' elle renouvelle ses forces par un bain de sang. Et lorsque enfin la production, représentée par le capital, semble au moment de subalterniser tout à fait l' organe improductif, l' état ; la société alors se soulève d' indignation ; le travail pleure de se voir bientôt libre ; la démocratie frémit de l' abaissement du pouvoir ; la justice crie au scandale, et tous les oracles des dieux qui s' en vont s' exclament avec terreur que l' abomination de la désolation est dans le lieu saint, et que la fin des temps est venue. Tant il est vrai que l' humanité ne veut jamais ce qu' elle cherche, et que le moindre progrès ne se peut réaliser sans jeter la panique parmi les peuples ! Quel est donc, dans cette évolution, le point de départ de la société, et par quel détour arrive-t-elle à la réforme politique, c' est-à-dire à l' économie dans ses dépenses, à l' égalité de répartition de son impôt, et à la subordination du pouvoir à l' industrie ? C' est ce que nous allons dire en peu de mots, réservant les développements pour la suite. L' idée originaire de l' impôt est celle d' un rachat. Comme, par la loi de Moïse, chaque premier-né était censé appartenir à Jéhovah, et devait être racheté par une offrande ; ainsi l' impôt se présente partout sous la forme d' une dîme ou d' un droit régalien par lequel le propriétaire rachète chaque année du souverain le bénéfice d' exploitation qu' il est censé ne tenir que de lui. Cette théorie de l' impôt n' est au surplus qu' un des articles particuliers de ce que l' on appelle le contrat social. Les anciens et les modernes s' accordent tous, en termes plus ou moins explicites, à présenter l' état juridique des sociétés comme une réaction de la faiblesse contre la force. Cette idée domine

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dans tous les ouvrages de Platon, notamment dans le gorgias, où il soutient, avec plus de subtilité que de logique, la cause des lois contre la violence, c' est-à-dire l' arbitraire législatif contre l' arbitraire aristocratique et guerrier. Dans cette dispute scabreuse, où l' évidence des raisons est égale des deux parts, Platon ne fait qu' exprimer le sentiment de toute l' antiquité. Longtemps avant lui Moïse, faisant un partage des terres, déclarant le patrimoine inaliénable, et ordonnant une purgation générale et sans remboursement de toutes les hypothèques à chaque cinquantième année, avait opposé une barrière aux envahissements de la force. Toute la bible est un hymne à la justice, c' est-à-dire, selon le style hébreu, à la charité, à la mansuétude du puissant envers le faible, à la renonciation volontaire au privilége de la force. Solon, débutant dans sa mission législative par une abolition générale des dettes, et créant des droits et des réserves, c' est-à-dire des barrières qui en empêchassent le retour, ne fut pas moins réactionnaire. Lycurgue alla plus loin : il défendit la possession individuelle, et s' efforça d' absorber l' homme dans l' état, anéantissant la liberté pour mieux conserver l' équilibre. Hobbes, faisant, et avec grande raison, dériver la législation de l' état de guerre, arriva par un autre chemin à constituer l' égalité sur une exception, le despotisme. Son livre , tant calomnié, n' est qu' un développement de cette fameuse antithèse. La charte de I 83 o, consacrant l' insurrection faite en 89 par la roture contre la noblesse, et décrétant l' égalité abstraite des personnes devant la loi, malgré l' inégalité réelle des forces et des talents qui fait le véritable fond du système social en vigueur, n' est encore qu' une protestation de la société en faveur du pauvre contre le riche, du petit contre le grand. Toutes les lois du genre humain sur la vente, l' achat, le louage, la propriété, le prêt, l' hypothèque, la prescription, les successions, donations, testaments, la dot des femmes, la minorité, la tutelle, etc., etc., sont de véritables barrières élevées par l' arbitraire juridique contre l' arbitraire de la force. Le respect des contrats, la fidélité à la parole, la religion du serment, sont les fictions, les osselets, comme disait excellemment le fameux Lysandre, avec lesquels la société trompe les forts et les met sous le joug. L' impôt appartient à cette grande famille d' institutions préventives,

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coercitives, répressives et vindicatives, que A Smith désignait sous le nom générique de police, et qui n' est, comme j' ai dit, dans sa conception originaire, que la réaction de la faiblesse contre la force. C' est ce qui résulte, indépendamment des témoignages historiques qui abondent, et que nous laisserons de côté pour nous tenir exclusivement à la preuve économique, de la distinction naturelle qui s' est faite des impôts. Tous les impôts se divisent en deux grandes catégories : I impôts de répartition , ou de privilége : ce sont les plus anciennement établis ; - 2 impôts de consommation ou de quotité , dont la tendance, en s' assimilant les premiers, est d' égaliser entre tous les charges publiques. La première espèce d' impôts, -qui comprend chez nous l' impôt foncier, celui des portes et fenêtres , la contribution personnelle, mobilière et locative, les patentes et licences, les droits de mutation, centièmes deniers, prestations en nature et brevets, -est la redevance que le souverain se réserve sur tous les monopoles qu' il concède ou tolère ; c' est, comme nous l' avons dit, l' indemnité du pauvre, le laissez-passer accordé à la propriété. Telle a été la forme et l' esprit de l' impôt dans toutes les anciennes monarchies : la féodalité en a été le beau idéal. Sous ce régime, l' impôt n' est qu' un tribut payé par le détenteur au propriétaire ou commanditaire universel, le roi. Lorsque plus tard, par le développement du droit public, la royauté, forme patriarcale de la souveraineté, commence à s' imprégner d' esprit démocratique, l' impôt devient une cotisation que tout censitaire doit à la chose publique, et qui, au lieu de tomber dans la main du prince, est reçue dans le trésor de l' état. Dans cette évolution, le principe de l' impôt reste intact : ce n' est pas encore l' institution qui se transforme ; c' est le souverain réel qui succède au souverain figuratif. Que l' impôt entre dans le pécule du prince, ou qu' il serve à acquitter une dette commune, ce n' est toujours qu' une revendication de la société contre le privilége : sans cela, il est impossible de dire pourquoi l' impôt est établi en raison proportionnelle des fortunes... etc.

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Ces observations sont d' autant plus justes, que le principe qu' elles ont pour but d' opposer à celui de la répartition proportionnelle a eu sa période d' application. L' impôt proportionnel est de beaucoup postérieur dans l' histoire à l' hommage-lige, qui consistait en une simple démonstration officieuse, sans redevance réelle. La deuxième sorte d' impôts comprend en général tous ceux que l' on désigne, par une espèce d' antiphrase, sous le nom de contributions indirectes , boissons, sels, tabacs, douane, en un mot toutes les taxes qui affectent directement la seule chose qui doive être taxée, le produit. Le principe de cet impôt, dont le nom est un vrai contre -sens, est incontestablement mieux fondé en théorie, et d' une tendance plus équitable que le précédent : aussi, malgré l' opinion de la masse, toujours trompée sur ce qui lui sert autant que sur ce qui lui porte préjudice, je n' hésite point à dire que cet impôt est le seul normal, sauf la répartition et la perception, dont je n' ai point ici à m' occuper. Car s' il est vrai, comme nous l' avons expliqué tout à l' heure, que la vraie nature de l' impôt soit d' acquitter, d' après un mode particulier de salaire, certains services qui se dérobent à la forme habituelle de l' échange, il s' ensuit que tous les producteurs, quant à l' usage personnel, jouissant également de ces services, doivent contribuer au solde par portions égales. La quotité pour chacun sera donc une fraction de son produit échangeable, ou, en d' autres termes, une retenue sur les valeurs livrées par lui à la consommation. Mais, sous le régime du monopole, et avec la perception foncière, le fisc atteint le produit avant qu' il soit entré dans l' échange,

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avant même qu' il soit produit : circonstance qui a pour effet de rejeter le montant de la taxe dans les frais de production, par conséquent de la faire supporter par le consommateur et d' affranchir le monopole. Quoi qu' il en soit de la signification de l' impôt de répartition et de l' impôt de quotité, une chose demeure positive, et c' est celle qu' il nous importe surtout de savoir : c' est que, par la proportionnalité de l' impôt, l' intention du souverain a été de faire contribuer les citoyens aux charges publiques, non plus, d' après le vieux principe féodal, au moyen d' une capitation, ce qui impliquerait l' idée d' une cotisation calculée en raison du nombre des imposés, non en raison de leurs biens ; -mais au marc le franc des capitaux, ce qui suppose que les capitaux relèvent d' une autorité supérieure aux capitalistes. Tout le monde, spontanément et d' un accord unanime, trouve une semblable répartition juste ; tout le monde juge donc, spontanément et d' un accord unanime, que l' impôt est une reprise de la société, une sorte de rédemption du monopole. Cela est surtout frappant en Angleterre où, par une loi spéciale , les propriétaires du sol et les manufacturiers acquittent, au prorata de leurs revenus, un impôt de deux cents millions, qu' on appelle la taxe des pauvres. En deux mots, le but pratique et avoué de l' impôt est d' exercer sur les riches, au profit du peuple, une reprise proportionnelle au capital. Or, l' analyse et les faits démontrent : que l' impôt de répartition, l' impôt du monopole, au lieu d' être payé par ceux qui possèdent, l' est presque tout entier par ceux qui ne possèdent pas ; que l' impôt de quotité, séparant le producteur du consommateur, frappe uniquement sur ce dernier, ce qui ne laisse au capitaliste que la part qu' il aurait à payer, si les fortunes étaient absolument égales ; enfin que l' armée, les tribunaux, la police, les écoles , les hôpitaux, hospices, maisons de refuge et de correction, les emplois publics, la religion elle-même, tout ce que la société crée pour la défense, l' émancipation et le soulagement du prolétaire, payé d' abord et entretenu par le prolétaire, est dirigé ensuite contre le prolétaire ou perdu pour lui ; en sorte que le prolétariat, qui

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d' abord ne travaillait que pour la caste qui le dévore, celle des capitalistes, doit travailler encore pour la caste qui le flagelle, celle des improductifs. Ces faits sont désormais si connus, et les économistes, je leur dois cette justice, les ont exposés avec une telle évidence, que je m' abstiendrai de reprendre en sous-oeuvre leurs démonstrations, qui, du reste, ne trouvent plus de contradicteurs. Ce que je me propose de mettre en lumière, et que les économistes ne me semblent pas suffisamment avoir compris, c' est que la condition faite au travailleur par cette nouvelle phase de l' économie sociale n' est susceptible d' aucune amélioration ; que, hormis le cas où l' organisation industrielle, et par suite la réforme politique, amènerait l' égalité des fortunes, le mal est inhérent aux institutions de police comme la pensée de charité qui leur a donné naissance ; enfin que l' état, quelque forme qu' il affecte , aristocratique ou théocratique, monarchique ou républicaine, aussi longtemps qu' il ne sera pas devenu l' organe obéissant et soumis d' une société d' égaux, sera pour le peuple un inévitable enfer, j' ai presque dit une damnation légitime. Ii-antinomie de l' impôt. J' entends quelquefois les partisans du statu quo prétendre que, quant au présent, nous jouissons d' assez de liberté, et que même, en dépit des déclamations contre l' ordre de choses, nous sommes au-dessous de nos institutions. Je suis, du moins en ce qui regarde l' impôt, tout à ait de l' avis de ces optimistes. D' après la théorie que nous venons de voir, l' impôt est la réaction de la société contre le monopole. Les opinions à cet égard sont unanimes : peuple et législateur, économistes, journalistes et vaudevillistes, traduisant, chacun dans sa langue , la pensée sociale, publient à l' envi que l' impôt doit tomber sur les riches, frapper le superflu et les objets de luxe, et laisser francs ceux de première nécessité. Bref, on a fait de l' impôt une sorte de privilége pour les privilégiés : pensée mauvaise, puisque c' était par le fait reconnaître la légitimité du privilége, qui, dans aucun cas, et sous quelque forme qu' il se montre, ne vaut rien. Le peuple devait être puni de

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cette inconséquence égoïste : la providence n' a pas manqué à sa mission. Dès l' instant donc que l' impôt eût été conçu comme une revendication, il dut s' établir proportionnellement aux facultés , soit qu' il frappât le capital, soit qu' il affectât plus spécialement le revenu. Or, je ferai observer que la répartition au marc le franc de l' impôt étant précisément celle que l' on adopterait dans un pays où toutes les fortunes seraient égales, sauf les différences d' assiette et de recouvrement, le fisc est ce qu' il y a de plus libéral dans notre société, et que sur ce point nos moeurs sont effectivement en arrière de nos institutions. Mais comme avec les méchants les meilleures choses ne peuvent manquer d' être détestables, nous allons voir l' impôt égalitaire écraser le peuple, précisément parce que le peuple n' est point à sa hauteur. Je suppose que le revenu brut de la France, pour chaque famille composée de quatre personnes, soit de Iooo francs : c' est un peu plus que le chiffre de M Chevalier, qui n' a trouvé que 63 centimes par jour et par tête, soit 9 i 9 francs 8 o centimes par ménage. L' impôt étant aujourd' hui de plus d' un milliard, soit environ du huitième du revenu total, chaque famille, gagnant Iooo francs par année, est imposée de I 25 francs. D' après cela, un revenu de 2 ooo francs paye 25 o francs ; un revenu de 3 ooo francs, 375 ; un revenu de 4 ooo francs, 5 oofr, etc. La proportion est rigoureuse, et mathématiquement irréprochable ; le fisc est sûr, de par l' arithmétique, de ne rien perdre. Mais du côté des contribuables, l' affaire change totalement d' aspect. L' impôt qui, dans la pensée du législateur, devait se proportionner à la fortune, est au contraire progressif dans le sens de la misère, en sorte que, plus le citoyen est pauvre, plus il paye. C' est ce que je vais m' efforcer de rendre sensible par quelques chiffres. D' après l' impôt proportionnel, il est dû au fisc : (..). L' impôt semble donc croître, d' après cette série, proportionnellement au revenu. Mais si l' on réfléchit que chaque somme de revenu se compose

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de 365 unités, dont chacune représente le revenu journalier du contribuable, on ne trouvera plus que l' impôt est proportionnel ; on trouvera qu' il est égal. En effet, si pour un revenu de Iooo francs l' état prélève I 25 francs d' impôt, c' est comme s' il enlevait à la famille imposée 45 journées de subsistances ; de même les cotes contributives de 25 o, 375, 5 oo, 625 , 75 o francs, répondant à des revenus de 2 ooo, 3 ooo, 4 ooo, 5 ooo, 6 ooo francs, ne font toujours pour chacun des bénéficiaires qu' un impôt de 45 journées de solde. Je dis maintenant que cette égalité de l' impôt est une inégalité monstrueuse, et que c' est une étrange illusion de s' imaginer, parce que le revenu journalier est plus considérable, que la contribution dont il est la base est plus forte. Transportons notre point de vue du revenu personnel au revenu collectif. Par l' effet du monopole, la richesse sociale abandonnant la classe travailleuse pour sereporter sur la classe capitaliste, le but de l' impôt a été de modérer ce déplacement et de réagir contre l' usurpation, en exerçant sur chaque privilégié une reprise proportionnelle. Mais proportionnelle à quoi ? à ce que le privilégié a perçu de trop, sans doute, et non pas à la fraction du capital social que son revenu représente. Or, le but de l' impôt est manqué et la loi tournée en dérision, lorsque le fisc, au lieu de prendre son huitième là où ce huitième existe, le demande précisément à ceux à qui il devrait le restituer. Une dernière opération rendra ceci palpable. Supposons le revenu de la France à 68 centimes par jour et par personne, le père de famille qui, soit à titre de salaire, soit comme revenu de ses capitaux, touche Iooofr par année, reçoit quatre parts du revenu national ; celui qui touche 2 ooofr a huit parts ; celui qui touche 4 ooofr en a seize, etc. Il suit de là que l' ouvrier qui, pour un revenu de Iooofr, paye I 25 fr au fisc, rend à l' ordre public une demi-part, soit un huitième de son revenu et de la subsistance de sa famille ; tandis que le rentier qui, pour un revenu de 6 ooofr, ne paye que 75 ofr, réalise un bénéfice de I 7 parts sur le revenu collectif, ou, en d' autres termes, gagne avec l' impôt 425 pour cent. Reproduisons la même vérité sous une autre forme. On compte en France environ 2 ooooo électeurs. J' ignore quelle

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est la somme des contributions payées par ces 2 ooooo électeurs , mais je ne crois pas m' écarter beaucoup de la vérité en supposant la moyenne pour chacun de 3 oofr, total, pour 2 ooooo censitaires, 6 o millions, auxquels nous ajouterons un quart en sus pour leur part de contributions indirectes, soit 7 5 millions, ou 75 fr par tête / en supposant la famille de chaque électeur composée de cinq personnes /, que paye à l' état la classe électorale. Le budget, d' après l' annuaire économique de I 845, étant de Iio 6 millions, reste I milliard 3 i millions, ce qui donne 3 ifr 3 oc pour chaque citoyen non électeur, deux cinquièmes de la contribution payée par la classe riche. Or, pour que cette proportion fût équitable, il faudrait que la moyenne de bien-être de la classe non électorale fût les deux cinquièmes de la moyenne du bien-être de la classe des électeurs : et c' est ce qui n' est pas vrai, il s' en faut plus des trois quarts. Mais cette disproportion paraîtra encore plus choquante, si l' on réfléchit que le calcul que nous venons de faire sur la classe électorale est tout à fait erroné, tout en faveur des censitaires. En effet, les seuls impôts qui soient comptés pour la jouissance du droit électoral sont : I la contribution foncière ; 2 la personnelle et mobilière ; 3 les portes et fenêtres ; 4 la patente. Or, à l' exception de la personnelle et mobilière qui varie peu, les trois autres impôts sont rejetés sur les consommateurs ; et il en est de même de tous les impôts indirects, dont les détenteurs de capitaux se font rembourser par les consommateurs, à l' exception toutefois des droits de mutation qui frappent directement le propriétaire, et s' élèvent en totalité à I 5 o millions. Or, si nous estimons que la propriété électorale figure dans cette dernière somme pour un sixième, ce qui est beaucoup dire, la portion de contributions directes / 4 o 9 millions / étant par tête de I 2 fr, celle des contributions indirectes / 547 millions / I 6 fr, la moyenne d' impôt payée par chaque électeur ayant un ménage composé de cinq personnes, sera au total de 265 fr, pendant que la part de l' ouvrier, qui n' a que sa brasse pour se nourrir, lui, sa femme et deux enfants, sera de Ii 2 fr. -en termes plus généraux, la moyenne de contribution par tête dans la classe supérieure sera de 53 fr ; dans la classe inférieure, de 28. Sur quoi je renouvelle ma question : le bien-être est-il, en deçà du cens électoral, la moitié de ce qu' il est au delà ?

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Il en est de l' impôt comme des publications périodiques, qui coûtent en réalité d' autant plus cher qu' elles paraissent plus rarement. Un journal quotidien coûte 4 ofr, un hebdomadaire Iofr, un mensuel 4 fr. Toutes choses d' ailleurs supposées égales, les prix d' abonnement de ces journaux sont entre eux comme les nombres 4 o, 7 oeti 2 o, la cherté croissant avec la rareté des publications. Or, telle est précisément la marche de l' impôt : c' est un abonnement payé par chaque citoyen en échange du droit de travailler et de vivre. Celui qui use de ce droit dans la moindre proportion, paye davantage ; celui qui en use un peu plus, paye moins ; celui qui en use beaucoup, paye peu . Les économistes sont généralement d' accord de tout cela. Ils ont attaqué l' impôt proportionnel, non-seulement dans son principe, mais dans son application ; ils en ont relevé les anomalies, qui, presque toutes, proviennent de ce que le rapport du capital au revenu, ou de la surface cultivée à la rente, n' est jamais fixe. " soit une contribution d' un dixième sur le revenu des terres... etc. " ces réflexions sont fort justes, bien qu' elles ne tombent que sur la perception ou l' assiette, et n' atteignent pas le principe même de l' impôt. Car, en supposant la répartition faite sur le revenu, au lieu de l' être sur le capital, il reste toujours ceci, que l' impôt, qui devrait être proportionnel aux fortunes, est à la charge du consommateur. Les économistes ont franchi le pas : ils ont reconnu hautement que l' impôt proportionnel était inique.

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" l' impôt, dit Say, ne peut jamais être levé sur le nécessaire. " -cet auteur, il est vrai, ne définit pas ce que l' on doit entendre par le nécessaire, mais nous pouvons suppléer à cette omission. Le nécessaire est ce qui revient à chaque individu sur le produit total du pays, déduction faite de ce qui doit être prélevé pour l' impôt. Ainsi, pour compter en nombres ronds, la production en France étant de huit milliards, et l' impôt d' un milliard, le nécessaire de chaque individu, par jour, est de 56 centimes et demi. Tout ce qui dépasse ce revenu est seul susceptible d' être taxé, d' après J-B Say : tout ce qui est au-dessous doit rester sacré pour le fisc. C' est ce qu' exprime le même auteur en d' autres termes, lorsqu' il dit : " l' impôt proportionnel n' est pas équitable. " Adam Smith avait déjà dit avant lui : " il n' est point déraisonnable que le riche contribue aux dépenses publiques, non-seulement à proportion de son revenu, mais pour quelque chose de plus. -j' irai plus loin, ajoute Say : je ne craindrai pas de dire que l' impôt progressif est le seul équitable. " -et M J Garnier, dernier abréviateur des économistes : " les réformes doivent tendre à établir une égalité progressionnelle, si je puis ainsi dire, bien plus juste, bien plus équitable que la prétendue égalité de l' impôt, laquelle n' est qu' une monstrueuse inégalité. " ainsi, d' après l' opinion générale et d' après le témoignage des économistes, deux choses sont avérées : l' une que dans son principe l' impôt est réactionnaire au monopole et dirigé contre le riche ; l' autre, que dans la pratique ce même impôt est infidèle à son but ; qu' en frappant le pauvre de préférence, il commet une injustice, et que le législateur doit tendre constamment à le répartir d' une façon plus équitable. J' avais besoin d' établir solidement ce double fait avant de passer à d' autres considérations : à présent commence ma critique. Les économistes, avec cette bonhomie d' honnêtes gens qu' ils ont héritée de leurs anciens, et qui fait encore aujourd' hui tout leur éloge, n' ont eu garde de s' apercevoir que la théorie progressionnelle de l' impôt, qu' ils indiquent aux gouvernements comme le nec plus ultrà d' une sage et libérale administration, était contradictoire dans ses termes, et grosse d' une légion d' impossibilités. Ils ont accusé tour à tour de l' oppression du fisc la barbarie des temps,

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l' ignorance des princes, les préjugés de caste, l' avidité des traitants, tout ce qui, en un mot, suivant eux, empêchant la progression de l' impôt, faisait obstacle à la pratique sincère de l' égalité devant le budget ; ils ne se sont pas doutés un instant que ce qu' ils demandaient sous le nom d' impôt progressif était le renversement de toutes les notions économiques. Ainsi, ils n' ont pas vu, par exemple, que l' impôt était progressif par cela même qu' il était proportionnel, mais que seulement la progression se trouvait prise à rebours, étant dirigée, comme nous l' avons dit, non pas dans le sens de la plus grande fortune, mais dans le sens de la plus petite. Si les économistes avaient eu l' idée nette de ce renversement, invariable dans tous les pays à impôts, un phénomène si singulier n' eût pas manqué d' attirer leur attention ; ils en auraient recherché les causes, et ils eussent fini par découvrir que ce qu' ils prenaient pour un accident de la civilisation, un effet des inextricables difficultés du gouvernement humain, était le produit de la contradiction inhérente à toute l' économie politique. I l' impôt progressif, appliqué, soit au capital, soit au revenu, est la négation même du monopole, de ce monopole que l' on rencontre partout, dit M Rossi, sur la route de l' économie sociale ; qui est le vrai stimulant de l' industrie, l' espoir de l' épargne, le conservateur et le père de toute richesse ; duquel nous avons pu dire enfin que la société ne peut exister avec lui, mais qu' elle ne serait pas sans lui. Que l' impôt devienne tout à coup ce qu' il est indubitable qu' il doit être, savoir, la contribution proportionnelle / ou progressionnelle, c' est la même chose / de chaque producteur aux charges publiques, aussitôt la rente et le bénéfice sont confisqués partout au profit de l' état ; le travail est dépouillé du fruit de ses oeuvres ; chaque individu étant réduit à la portion congrue de 56 centimes et demi, la misère devient générale ; le pacte formé entre le travail et le capital est dissous, et la société, privée de gouvernail, rétrograde jusqu' à son origine. On dira peut-être qu' il est aisé d' empêcher l' annihilation absolue des bénéfices du capital, en arrêtant à un moment quelconque l' effet de la progression. éclectisme, juste- milieu, accommodement avec le ciel ou avec la morale : ce sera donc toujours la même philosophie ! La vraie

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science répugne à de pareilles transactions. Tout capital engagé doit rentrer au producteur sous forme d' intérêts ; tout travail doit laisser un excédant, tout salaire être égal au produit. Sous l' égide de ces ois, la société réalise sans cesse, par la plus grande variété des productions, la plus grande somme de bien-être possible. Ces lois sont absolues : les violer, c' est meurtrir, c' est mutiler la société. Ainsi, le capital, qui n' est autre chose après tout que du travail accumulé, est inviolable. Mais d' autre part, la tendance à l' égalité n' est pas moins impérieuse : elle se manifeste à chaque phase économique avec une énergie croissante et une autorité invincible. Vous avez donc à satisfaire tout à la fois au travail et à la justice : vous devez donner au premier des garanties de plus en plus réelles, et procurer la seconde sans concession ni ambiguïté. Au lieu de cela , vous ne savez que substituer sans cesse à vos théories le bon plaisir du prince, arrêter le cours des lois économiques par un pouvoir arbitraire, et, sous prétexte d' équité, mentir également au salaire et au monopole ! Votre liberté n' est qu' une demi- liberté, votre justice qu' une demi-justice, et toute votre sagesse consiste dans ces moyens termes dont l' iniquité est toujours double, puisqu' ils ne font droit aux prétentions ni de l' une ni de l' autre partie ! Non, telle ne peut être la science que vous nous avez promise, et qui, en nous dévoilant les secrets de la production et de la consommation des richesses, doit résoudre sans équivoque les antinomies sociales. Votre doctrine semi-libérale est le code du despotisme, et décèle en vous autant l' impuissance d' avancer que la honte de reculer. Si la société, engagée par ses antécédents économiques, ne peut jamais rebrousser chemin ; si, jusqu' à ce que vienne l' équation universelle, le monopole doit être maintenu dans sa possession, nul changement n' est possible dans l' assiette de l' impôt : seulement il y a là une contradiction qui, comme toute autre, doit être poussée jusqu' à épuisement. Ayez donc le courage de vos opinions : respect à l' opulence, et point de miséricorde pour le pauvre, que le dieu du monopole a condamné. Moins le mercenaire a de quoi vivre, plus il faut qu' il paye : (..). Cela est nécessaire, cela est fatal : il y va du salut de la société. Essayons toutefois de retourner la progression de l' impôt, et

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de faire qu' au lieu du travailleur, ce soit le capitaliste qui rende le plus. J' observe d' abord qu' avec le mode habituel de perception, un tel renversement est impraticable. En effet, si l' impôt frappe sur le capital exploitable, la totalité de cet impôt est comptée parmi les frais de production, et alors de deux choses l' une : ou le produit, malgré l' augmentation de la valeur vénale, sera acheté par le consommateur, et par conséquent le producteur sera déchargé de la taxe ; ou bien ce même produit sera trouvé trop cher, et dans ce cas l' impôt, comme l' a très- bien dit J-B Say, agit à la façon d' une dîme qui serait mise sur les semences, il empêche la production. C' est ainsi qu' un droit de mutation trop élevé arrête la circulation des immeubles, et rend les fonds moins productifs, en s' opposant à ce qu' ils changent de mains. Si, au contraire, l' impôt tombe sur le produit, ce n' est plus qu' un impôt de quotité, que chacun acquitte suivant l' importance de sa consommation, tandis que le capitaliste, qu' il s' agissait d' atteindre, est préservé. D' ailleurs, la supposition d' un impôt progressif ayant pour base soit le produit, soit le capital, est parfaitement absurde. Comment concevoir que le même produit soit frappé d' un droit de Iopioo chez tel débitant, et seulement de 5 chez tel autre ? Comment des fonds déjà grevés d' hypothèques, et qui tous les jours changent de maîtres, comment un capital formé par commandite ou par la seule fortune d' un individu, seront-ils discernés par le cadastre, et taxés, non plus en raison de leur valeur ou de leur rente, mais en raison de la fortune ou des bénéfices présumés du propriétaire ? ... reste donc une dernière ressource, c' est d' imposer le revenu net, de quelque manière qu' il se forme, de chaque contribuable. Par exemple, un revenu de Iooofr payerait Iopioo ; un revenu de 2 ooofr, 2 opioo ; un revenu de 3 ooofr, 3 opioo, etc. Laissons de côté les mille difficultés et vexations du recensement, et supposons l' opération aussi facile qu' on voudra. Eh bien ! Voilà précisément le système que j' accuse d' hypocrisie, de contradiction et d' injustice. Je dis en premier lieu que ce système est hypocrite, parce qu' à moins d' enlever au riche la portion entière de revenu qui dépasse

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