Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 1 : Page 226 à 250


Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

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En fait, la société ne peut garantir à personne le capital nécessaire à l' expérimentation d' une idée ; en droit, elle ne peut revendiquer le résultat d' une entreprise à laquelle elle n' a pas souscrit : donc le monopole est indestructible. Du reste, la solidarité ne servirait de rien : car, comme chacun peut réclamer pour ses fantaisies la solidarité de tous, et aurait le même droit d' obtenir le blanc-seing du gouvernement, on arriverait bientôt à un arbitraire universel, c' est-à-dire purement et simplement au statu quo . Quelques socialistes, très-malheureusement inspirés, je le dis de toute la force de ma conscience, par des abstractions évangéliques, ont cru trancher la difficulté par ces belles maximes : -l' inégalité des capacités est la preuve de l' inégalité des devoirs ; -vous avez reçu davantage de la nature, donnez davantage à vos frères, -et autres phrases sonores et touchantes, qui ne manquent jamais leur effet sur les intelligences vides, mais qui n' en sont pas moins tout ce qu' il est possible d' imaginer de plus innocent. La formule pratique que l' on déduit de ces merveilleux adages, c' est que chaque travailleur doit tout son temps à la société, et que la société doit lui rendre en échange tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses besoins, dans la mesure des ressources dont elle dispose. Que mes amis communistes me le pardonnent ! Je serais moins âpre à leurs idées, si je n' étais invinciblement convaincu, dans ma raison et dans mon coeur, que la communauté, le républicanisme, et toutes les utopies sociales, politiques et religieuses, qui dédaignent les faits et la critique, sont le plus grand obstacle qu' ait présentement à vaincre le progrès. Comment ne veut-on jamais comprendre que la fraternité ne peut s' établir que par la justice ; que c' est la justice seule, condition, moyen et loi de la liberté et de la fraternité, qui doit être l' objet de notre étude, et dont il faut poursuivre sans relâche, jusqu' aux moindres détails, la détermination et la formule ? Comment des écrivains à qui la langue économique est familière oublient-ils que supériorité de talents est synonyme de supériorité de besoins, et que bien loin d' attendre des personnalités vigoureuses quelque chose de plus que du vulgaire, la société doit constamment veiller à ce qu' elles ne reçoivent plus qu' elles ne rendent, alors que la masse a déjà tant de peine à rendre tout ce qu' elle reçoit ? Que l' on se tourne comme on voudra, toujours il

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faut en venir au livre de caisse, au compte de recette et de dépense, seule garantie contre les grands consommateurs, aussi bien que contre les petits producteurs. L' ouvrier est sans cesse en avance sur sa production ; toujours il tend à prendre crédit , à contracter des dettes et à faire faillite ; il a perpétuellement besoin d' être rappelé à l' aphorisme de Say : les produits ne s' achètent qu' avec des produits . Supposer que le travailleur de haute capacité pourra se contenter , en faveur des petits, de moitié de son salaire, fournir gratuitement ses services et produire, comme dit le peuple, pour le roi de Prusse, c' est-à-dire pour cette abstraction qui se nomme la société, le souverain, ou mes frères : c' est fonder la société sur un sentiment, je ne dis pas inaccessible à l' homme, mais qui, érigé systématiquement en principe, n' est qu' une fausse vertu, une hypocrisie dangereuse. La charité nous est commandée comme réparation des infirmités qui affligent par accident nos semblables, et je conçois que sous ce point de vue la charité puisse être organisée ; je conçois que, procédant de la solidarité même, elle redevienne simplement justice. Mais la charité prise pour instrument d' égalité et loi d' équilibre, serait la dissolution de la société. L' égalité se produit entre les hommes par la rigoureuse et inflexible loi du travail, par la proportionnalité des valeurs, la sincérité des échanges et l' équivalence des fonctions ; en un mot, par la solution mathématique de tous les antagonismes. Voilà pourquoi la charité, première vertu du chrétien, légitime espoir du socialiste, but de tous les efforts de l' économiste, est un vice social dès qu' on en fait un principe de constitution et une loi ; voilà pourquoi certains économistes ont pu dire que la charité légale avait causé plus de mal à la société que l' usurpation propriétaire. L' homme, ainsi que la société dont il fait partie, est avec lui- même en compte courant perpétuel ; tout ce qu' il consomme, il doit le produire. Telle est la règle générale à laquelle nul ne peut se soustraire sans être, ipso facto, frappé de déshonneur ou suspect de fraude. Singulière idée, vraiment, que de décréter, sous prétexte de fraternité, l' infériorité relative de la majorité des hommes ! Après cette belle déclaration, il ne restera plus qu' à en tirer les conséquences ; et bientôt, grâce à la fraternité, l' aristocratie sera revenue.

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Doublez le salaire normal de l' ouvrier, vous l' invitez à la paresse, vous humiliez sa dignité, et démoralisez sa conscience ; -ôtez-lui le prix légitime de ses efforts, vous soulevez sa colère, ou vous exaltez son orgueil. Dans l' un et l' autre cas, vous altérez ses sentiments fraternels. Au contraire, mettez à la jouissance la condition du travail, seul mode prévu par la nature pour associer les hommes, en les rendant bons et heureux ; vous rentrez dans la loi de répartition économique, les produits s' achètent par des produits . Le communisme, je m' en suis souvent plaint, est la négation même de la société dans sa base, qui est l' équivalence progressive des fonctions et des aptitudes . Les communistes, vers lesquels incline tout leocialisme, ne croient point à l' égalité de par la nature et l' éducation ; ils y suppléent par des décrets souverains, mais, quoi qu' ils puissent faire, inexécutables. Au lieu de chercher la justice dans le rapport des faits, ils la prennent dans leur sensibilité ; appelant justice tout ce qui leur paraît être amour du prochain , et confondant sans cesse les choses de la raison avec celles du sentiment. Pourquoi donc faire intervenir sans cesse, dans des questions d' économie, la fraternité, la charité, le dévouement et Dieu ? Ne serait-ce point que les utopistes trouvent plus aisé de discourir sur ces grands mots que d' étudier sérieusement les manifestations sociales ? Fraternité ! Frères tant qu' il vous plaira, pourvu que je sois le grand frère et vous le petit ; pourvu que la société, notre mère commune, honore ma primogéniture et mes services en doublant ma portion. -vous pourvoirez à mes besoins, dites-vous, dans la mesure de vos ressources. J' entends, au contraire, que ce soit dans la mesure de mon travail ; sinon, je cesse de travailler. Charité ! Je nie la charité, c' est du mysticisme. Vainement vous me parlez de fraternité et d' amour : je reste convaincu que vous ne m' aimez guère, et je sens très-bien que je ne vous aime pas. Votre amitié n' est que feinte, et si vous m' aimez, c' est par intérêt. Je demande tout ce qui me revient, rien que ce qui me revient : pourquoi me le refusez-vous ? Dévouement ! Je nie le dévouement, c' est du mysticisme. Parlez-moi de doit et d' avoir , seul critérium à mes yeux du juste et de l' injuste, du bien et du mal dans la société. à chacun selon ses

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oeuvres, d' abord : et si, à l' occasion, je suis entraîné à vous secourir, je le ferai de bonne grâce ; mais je ne veux pas être contraint. Me contraindre au dévouement, c' est m' assassiner ! Dieu ! Je ne connais point de dieu, c' est encore du mysticisme. Commencez par rayer ce mot de vos discours, si vous voulez que je vous écoute : car trois mille ans d' expérience me l' ont appris, quiconque me parle de Dieu en veut à ma liberté ou à ma bourse. Combien me devez-vous ? Combien vous dois-je ? Voilà ma religion et mon dieu. Le monopole existe de par la nature et l' homme : il a sa source à la fois au plus profond de notre conscience et dans le fait extérieur de notre individualisation. De même que dans notre corps et notre intelligence tout est spécialité et propriété ; de même notre travail se produit avec un caractère propre et spécifique, qui en constitue la qualité et la valeur. Et comme le travail ne peut se manifester sans matière ou objet d' exercice, la personne appelant nécessairement la chose, le monopole s' établit du sujet à l' objet aussi infailliblement que la durée se constitue du passé à l' avenir. Les abeilles, les fourmis et autres animaux vivant en société, ne paraissent douées individuellement que d' automatisme ; l' âme et l' instinct chez elles sont presque exclusivement collectifs. Voilà pourquoi, parmi ces animaux, il ne peut y avoir lieu à privilége et monopole ; pourquoi, dans leurs opérations, même les plus réfléchies, ils ne se consultent ni ne délibèrent. Mais, l' humanité étant individualisée dans sa pluralité, l' homme devient fatalement monopoleur, puisque, n' étant pas monopoleur, il n' est rien ; et le problème social consiste à savoir, non pas comment on abolira, mais comment on conciliera tous les monopoles . Les effets les plus remarquables et les plus immédiats du monopole sont : I dans l' ordre politique, le classement de l' humanité en familles, tribus, cités, nations, états : c' est la division élémentaire de l' humanité en groupes et sous-groupes de travailleurs, distingués par leurs races, leurs langues, leurs moeurs et leurs climats. C' est par le monopole que l' espèce humaine a pris possession du globe, comme ce sera par l' association qu' elle en deviendra tout à fait la souveraine. Le droit politique et civil, tel que l' ont conçu tous les législateurs

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sans exception, et que l' ont formulé les jurisconsultes, né de cette organisation patriotique et nationale des sociétés, forme, dans la série des contradictions sociales, un premier et vaste embranchement, dont l' étude exigerait à elle seule quatre fois plus de temps que nous ne pouvons en donner à la question d' économie industrielle posée par l' académie. 2 dans l' ordre économique, le monopole contribue à l' accroissement du bien-être , d' abord en augmentant la richesse générale par le perfectionnement des moyens ; puis, en capitalisant, ce qui veut dire en consolidant les conquêtes du travail, obtenues par la division, les machines et la concurrence. De cet effet du monopole est résultée la fiction économique par laquelle le capitaliste est considéré comme producteur, et le capital comme agent de production ; puis, comme conséquence de cette fiction, la théorie du produit net et du produit brut . à cet égard , nous avons à présenter quelques considérations. Citons d' abord J-B Say : " la valeur produite est le produit brut ... etc. " ces définitions sont irréprochables. Malheureusement J-B Say n' en sentait pas toute la portée, et n' avait pu prévoir qu' un jour son successeur immédiat au collége de France les attaquerait. M Rossi a prétendu réfuter la proposition de J-B Say, que pour une nation le produit net est la même chose que le produit brut, par cette considération, que les nations, pas plus que les entrepreneurs,

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ne produisent rien sans avances, et que si la formule de J-B Say était vraie, il s' ensuivrait que l' axiome Ex Nihilo Nihil Fit ne l' est plus. Or, c' est précisément ce qui arrive. L' humanité, à l' instar de Dieu, produit tout de rien, De Nihilo Hilum, comme elle-même est un produit du rien, comme sa pensée procède du néant ; et M Rossi n' aurait point commis une telle méprise, s' il n' avait confondu, avec les physiocrates, les produits du règne industriel avec ceux des règnes animal, végétal et minéral. L' économie politique commence avec le travail ; elle se développe par le travail ; et tout ce qui ne vient point du travail retombant dans l' utilité pure, c' est-à- dire dans la catégorie des choses soumises à l' action de l' homme, mais non encore rendues échangeables par le travail, demeure radicalement étranger à l' économie politique. Le monopole lui-même, tout établi qu' il soit par un acte pur de volonté collective, ne change rien à ces relations, puisque, et d' après l' histoire, et d' après la loi écrite, et d' après la théorie économique, le monopole n' existe ou n' est censé exister que postérieurement au travail. La doctrie de Say est donc hors d' atteinte. Relativement à l' entrepreneur, dont la spécialité suppose toujours d' autres industriels collaborant avec lui, le profit est ce qui reste de la valeur produite, déduction faite des valeurs consommées, parmi lesquelles il faut comprendre le salaire de l' entrepreneur, autrement dire ses appointements. Relativement à la société, qui renferme toutes les spécialités possibles, le produit net est identique au produit brut. Mais il est un point dont j' ai vainement cherché l' explication dans Say et les autres économistes, savoir, comment s' établit la réalité et la légitimité du produit net. Car il est sensible que pour faire disparaître le produit net, il suffirait d' augmenter le salaire des ouvriers et le taux des valeurs consommées, le prix de vente restant le même. En sorte que rien, ce semble, ne distinguant le produit net d' une retenue faite sur les salaires, ou, ce qui revient au même, d' un prélèvement exercé sur le consommateur, le produit net a tout l' air d' une extorsion opérée par la force, et sans la moindre apparence de droit. Cette difficulté a été résolue d' avance dans notre théorie de la proportionnalité des valeurs. D' après cette théorie, tout exploiteur d' une machine, d' une idée

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ou d' un fonds, doit être considéré comme un homme qui vient augmenter, à frais égaux, la somme d' une certaine espèce de produits, et par conséquent augmenter la richesse sociale en économisant le temps. Le principe de la légitimité du produit net est donc dans les procédés antérieurement en usage : si la combinaison nouvelle réussit, il y aura un surplus de valeurs, et par conséquent un bénéfice, c' est le produit net ; si l' entreprise est appuyée sur une base fausse, il y aura déficit sur le produit brut, et à la longue faillite et banqueroute. Dans le cas même, et celui-ci est le plus fréquent, où il n' existe aucune innovation de la part de l' entrepreneur, comme le succès d' une industrie dépend de l' exécution, la règle du produit net demeure applicable. Or, comme d' après la nature du monopole, toute entreprise doit rester aux risques et périls de l' entrepreneur, il s' ensuit que le produit net lui appartient au titre le plus sacré qui soit parmi les hommes, le travail et l' intelligence. Il est inutile de rappeler que le produit net est souvent exagéré, soit par des réductions frauduleusement obtenues sur les salaires, soit de toute autre manière. Ce sont là des abus qui procèdent non du principe, mais de la cupidité humaine, et qui restent hors du domaine de la théorie. Du reste, j' ai fait voir, en traitant de la constitution de la valeur, Chii, 2 : I comment le produit net ne saurait jamais dépasser la différence qui résulte de l' inégalité des moyens de production ; 2 comment le bénéfice, qui ressort pour la société de chaque invention nouvelle, est incomparablement plus grand que celui de l' entrepreneur. Je ne reviendrai point sur ces questions, désormais épuisées : je remarquerai seulement que, par le progrès industriel, le produit net tend constamment à décroître pour l' industrieux, pendant que d' un autre côté, le bien-être augmente, comme les couches concentriques qui composent la tige d' un arbre s' amincissent à mesure que l' arbre grossit, et qu' elles se trouvent plus éloignées du centre. à côté du produit net, récompense naturelle du travailleur, j' ai signalé comme l' un des plus heureux effets du monopole la capitalisation des valeurs, de laquelle naît une autre espèce de profit, savoir, l' intérêt ou loyer des capitaux. -quant à la rente , bien qu' elle se confonde souvent avec l' intérêt ; bien que, dans le langage vulgaire, elle se résume, ainsi que le bénéfice et l' intérêt,

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dans l' expression commune de revenu, elle est autre chose que l' intérêt ; elle ne découle pas du monopole, mais de la propriété ; elle tient à une théorie spéciale, et nous en parlerons en son lieu. Quelle est donc cette réalité, connue de tous les peuples, et cependant encore si mal définie, que l' on nomme intérêt ou prix du prêt, et qui donne lieu à la fiction de la productivité du capital ? Tout le monde sait qu' un entrepreneur, lorsqu' il fait le compte de ses frais de production, les divise d' ordinaire en trois catégories : I les valeurs consommées et les services payés ; 2 ses appointements personnels ; 3 l' amortissement et l' intérêt de ses capitaux. C' est de cette dernière catégorie de frais qu' est née la distinction de l' entrepreneur et du capitaliste, bien que ces deux titres n' expriment toujours que la même faculté, le monopole. Ainsi, une entreprise industrielle qui ne donne que l' intérêt du capital, et rien pour le produit net, est une entreprise insignifiante qui n' aboutit qu' à transformer ses valeurs, sans ajouter rien à la richesse ; une entreprise enfin qui n' a plus aucune raison d' existence, et qui est abandonnée au premier jour. D' où vient donc que cet intérêt du capital n' est point regardé comme un supplément suffisant du produit net ? Comment n' est-il pas lui- même le produit net ? Ici encore la philosophie des économistes est en défaut. Pour défendre l' usure, ils ont prétendu que le capital était productif, et ils ont changé une métaphore en une réalité. Les socialistes antipropriétaires n' ont pas eu de peine à renverser leurs sophismes ; et il est résulté de cette polémique une telle défaveur pour la théorie du capital, qu' aujourd' hui, dans l' esprit du peuple, capitaliste et oisif sont synonymes. Certes, je ne viens point ici rétracter ce que j' ai moi-même soutenu après tant d' autres, ni réhabiliter une classe de citoyens qui méconnaît si étrangement ses devoirs : mais l' intérêt de la science et du prolétariat lui-même m' obligent à compléter mes premières assertions et à maintenir les vrais principes. I toute production est effectuée en vue d' une consommation, c' est-à-dire d' une jouissance. Dans la société, les mots corrélatifs de production et consommation, de même que ceux de produit net et produit brut, désignent une chose parfaitement identique. Si

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donc, après que le travailleur a réalisé un produit net, au lieu de s' en servir pour augmenter son bien-être, il se bornait à son salaire, et appliquait toujours l' excédant qui lui arrive à une production nouvelle, comme font tant de gens qui ne gagnent que pour acheter, la production s' accroîtrait indéfiniment, tandis que le bien-être, et en raisonnant au point de vue de la société, la population resterait dans le statu quo . Or, l' intérêt du capital engagé dans une entreprise industrielle, et qui a été formé peu à peu par l' accumulation du produit net, cet intérêt est comme une transaction entre la nécessité d' augmenter, d' une part, la production, et, de l' autre, le bien-être ; c' est une façon de reproduire et de consommer en même temps le produit net. Voilà pourquoi certaines compagnies industrielles payent à leurs actionnaires un dividende avant même que l' entreprise ait rien pu rendre. La vie est courte, le succès vient à pas comptés ; d' un côté le travail commande, de l' autre l' homme veut jouir. Pour accorder toutes ces exigences, le produit net sera rendu à la production ; mais entre-temps Inter-Ea, Inter-Esse , c' est-à-dire en attendant le nouveau produit, le capitaliste jouira . Ainsi, comme le chiffre du produit net marque le progrès de la richesse ; l' intérêt du capital, sans lequel le produit net serait inutile et n' existerait même pas, marque le progrès du bien-être. Quelle que soit la forme de gouvernement qui s' établisse parmi les hommes, qu' ils vivent en monopole ou en communauté, que chaque travailleur ait son compte ouvert par crédit et débit, ou bien que la communauté lui distribue le travail et le plaisir, la loi que nous venons de dégager s' accomplira toujours. Nos comptes d' intérêts ne font pas autre chose que lui rendre témoignage. 2 les valeurs créées par le produit net entrent dans l' épargne et s' y capitalisent sous la forme la plus éminemment échangeable, la moins susceptible de dépréciation et la plus libre, en un mot sous la forme de numéraire, seule valeur constituée. Or, que ce capital, de libre qu' il est, vienne à s' engager , c' est-à-dire à prendre la forme de machines, de bâtiments, etc. ; il sera encore susceptible d' échange, mais beaucoup plus exposé qu' auparavant aux oscillations de l' offre et de la demande. Une fois engagé, il ne pourra plus que difficilement se dégager ; et la seule ressource du titulaire sera l' exploitation. L' exploitation seule est capable de conserver au

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capital engagé sa valeur nominale ; il est possible qu' elle l' augmente, possible qu' elle l' atténue. Un capital ainsi transformé est comme s' il était aventuré dans une entreprise maritime : l' intérêt est la prime d' assurance du capital. Et cette prime sera plus ou moins forte, selon l' abondance ou la rareté des capitaux. Plus tard on distinguera encore la prime d' assurance de l' intérêt du capital, et des faits nouveaux résulteront de ce dédoublement : ainsi l' histoire de l' humanité n' est qu' une distinction perpétuelle des concepts de l' intelligence. 3 non-seulement l' intérêt des capitaux fait jouir le travailleur de ses oeuvres, et assure son épargne ; mais , et ceci est l' effet le plus merveilleux de cet intérêt, tout en récompensant le producteur, il l' oblige à travailler sans cesse et à ne s' arrêter jamais. Qu' un entrepreneur soit à lui- même son propre capitaliste, il peut arriver qu' il se contente pour tout bénéfice de retirer l' intérêt de ses fonds : mais il est certain alors que son industrie n' est plus en progrès, par conséquent qu' elle souffre. C' est ce qu' on aperçoit, lorsque le capitaliste est autre que l' entrepreneur : comme alors, par la sortie de l' intérêt, le bénéfice est absolument nul pour le fabricant, son industrie lui devient un péril continuel, dont il importe qu' au plus tôt il s' affranchisse. Car comme le bien- être doit se développer pour la société dans une progression indéfinie, de même la loi du producteur est qu' il réalise continuellement un excédant : sans cela son existence est précaire, monotone, fatigante. L' intérêt dû au capitaliste par le producteur est donc comme le fouet du colon qui retentit sur la tête de l' esclave endormi : c' est la voix du progrès qui crie : marche, marche ! Travaille, travaille ! La destinée de l' homme le pousse au bonheur : c' est pourquoi elle lui défend le repos. 4 enfin l' intérêt de l' argent est la condition de circulation des capitaux, et le principal agent de la solidarité industrielle. Cet aspect a été saisi par tous les économistes ; et nous en traiterons d' une manière spéciale, en nous occupant du crédit. J' ai prouvé, et, je l' imagine, mieux qu' on ne l' avait fait jusqu' ici : que le monopole est nécessaire, puisqu' il est l' antagonisme de la concurrence ; qu' il est essentiel à la société, puisque sans lui elle ne fût jamais

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sortie des forêts primitives, et que sans lui elle rétrograderait rapidement ; enfin, qu' il est la couronne du producteur, lorsque , soit par le produit net, soit par l' intérêt des capitaux qu' il livre à la production, il apporte au monopoleur le surcroît de bien-être que méritent sa prévoyance et ses efforts. Allons-nous donc glorifier avec les économistes, et consacrer au profit des conservateurs nantis, le monopole ? Je le veux bien, pourvu que, comme je leur ai fait raison dans ce qui précède, ils me fassent raison à leur tour sur ce qui va suivre. Ii-désastres dans le travail et perversion des idées causés par le monopole. De même que la concurrence, le monopole implique contradiction dans le terme et dans la définition. En effet, puisque consommation et production sont choses identiques dans la société, et que vendre est synonyme d' acheter, qui dit privilége de vente ou d' exploitation, dit nécessairement privilége de consommation et d' achat : ce qui aboutit à la négation de l' un et de l' autre. De là interdiction de consommer, aussi bien que de produire, prononcée par le monopole contre le salariat. La concurrence était la guerre civile, le monopole est le massacre des prisonniers. Ces diverses propositions réunissent toutes les espèces d' évidence, physique, algébrique et métaphysique. Ce que j' ajouterai n' en sera que l' exposition amplifiée : leur seul énoncé les démontre. Toute société considérée dans ses rapports économiques se divise naturellement en capitalistes et travailleurs, entrepreneurs et salariés, distribués sur une échelle dont les degrés marquent le revenu de chacun, que ce revenu se compose de salaires, de profits, d' intérêts, de loyers ou de rentes. De cette distribution hiérarchique des personnes et des revenus, il résulte que le principe de Say rapporté tout à l' heure : dans une nation le produit net est égal au produit brut, n' est plus vrai, puisque, par l' effet du monopole, le chiffre des prix de vente est de

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beaucoup supérieur au chiffre des prix de revient . Or, comme c' est cependant le prix de revient qui doit acquitter le prix de vente, puisqu' une nation n' a en réalité d' autre débouché qu' elle-même, il s' ensuit que l' échange, partant la circulation et la vie, sont impossibles. " en France, 2 o millions de travailleurs, répandus dans toutes les branches de la science, de l' art et de l' industrie... etc. " voilà donc ce qui fait que richesse et pauvreté sont corrélatives, inséparables, non- seulement dans l' idée, mais dans le fait ; voilà ce qui les fait exister concurremment l' une à l' autre, et qui donne droit au salarié de prétendre que le riche ne possède rien de plus que le pauvre, dont celui-ci n' ait été frustré. Après que le monopole a fait son compte de frais, de bénéfice et d' intérêt, le salarié- consommateur fait le sien ; et il se trouve qu' en lui promettant un salaire représenté dans le contrat de travail par cent, on ne lui a donné réellement que soixante-quinze. Le monopole fait donc banqueroute au salariat, et il est rigoureusement vrai qu' il vit de ses dépouilles. Depuis six ans, j' ai soulevé cette effroyable contradiction : pourquoi n' a-t-elle pas retenti dans la presse ? Pourquoi les maîtres de la renommée n' ont-ils pas averti l' opinion ? Pourquoi ceux qui réclament les droits politiques de l' ouvrier ne lui ont-ils pas dit qu' on le volait ? Pourquoi les économistes se sont-ils tus ? Pourquoi ? Notre démocratie révolutionnaire ne fait tant de bruit que parce qu' elle a peur des révolutions : mais, en dissimulant le péril, qu' elle n' ose regarder en face, elle ne réussit qu' à l' accroître. " nous ressemblons, dit M Blanqui, à des chauffeurs qui augmentent la dose de vapeur, en même temps qu' ils chargent les soupapes. "

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victimes du monopole, consolez-vous ! Si vos bourreaux ne veulent pas entendre, c' est que la providence a résolu de les frapper : Non Audierunt, dit la bible, Quia Deus Volebat Occidere Eos. La vente ne pouvant remplir les conditions du monopole, il y a encombrement de marchandises ; le travail a produit en un an ce que le salaire ne lui permet de consommer qu' en quinze mois : donc, il devra chômer un quart de l' année. Mais, s' il chôme, il ne gagne rien : comment achètera-t-il jamais ? Et si le monopoleur ne se peut défaire de ses produits, comment son entreprise subsistera-t-elle ? L' impossibilité logique se multiplie autour de l' atelier ; les faits qui la traduisent sont partout. " les bonnetiers d' Angleterre, dit Eugène Buret, en étaient venus à ne plus manger que de deux jours l' un. Cet état dura dix-huit mois. " -et il cite une multitude de cas semblables . Mais ce qui navre, dans le spectacle des effets du monopole, est de voir les malheureux ouvriers s' accuser réciproquement de leur misère, et s' imaginer qu' en se coalisant et s' appuyant les uns les autres, ils préviendront la réduction du salaire. " les irlandais, dit un observateur, ont donné une funeste leçon aux classes laborieuses de la Grande-Bretagne... ils ont appris à nos travailleurs le fatal secret de borner leurs besoins à l' entretien de la seule vie animale, et de se contenter, comme les sauvages, du minimum de moyens de subsistance qui suffisent à prolonger la vie... instruites par ce fatal exemple, cédant en partie à la nécessité, les classes laborieuses ont perdu ce louable orgueil qui les portait à meubler proprement leurs maisons, et à multiplier autour d' elles les commodités décentes qui contribuent au bonheur. " je n' ai jamais rien lu de plus désolant et de plus stupide. Et que vouliez-vous qu' ils fissent ces ouvriers ? Les irlandais sont venus : fallait-il les massacrer ? Le salaire a été réduit : fallait-il le refuser et mourir ? La nécessité commandait, vous-mêmes le dites. Puis sont arrivés les interminables séances, la maladie, la difformité, la dégénération, l' abrutissement, et tous les signes de l' esclavage industriel : toutes ces calamités sont nées du monopole et de ses tristes antécédents, la concurrence, les machines et la division du travail : et vous accusez les irlandais ! D' autres fois les ouvriers accusent la mauvaise fortune, et

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s' exhortent à la patience : c' est la contre-partie des remercîments qu' ils adressent à la providence, lorsque le travail abonde et que les salaires sont suffisants. Je trouve dans un article publié par M Léon Faucher, dans le journal des économistes / septembre I 845 /, que depuis quelque temps les ouvriers anglais ont perdu l' habitude des coalitions, ce qui est assurément un progrès dont on ne peut que les féliciter ; mais que cette amélioration dans le moral des ouvriers vient surtout de leur instruction économique. " ce n' est point des manufacturiers, s' écriait au meeting de Bolton un ouvrier fileur... etc. " à la bonne heure : voilà des ouvriers bien dressés, des ouvriers modèles. Quels hommes que ces fileurs qui subissent sans se plaindre le fouet de la nécessité , parce que le principe régulateur du salaire est l' offre et la demande ! M Léon Faucher ajoute avec une naïveté charmante : " les ouvriers anglais sont des raisonneurs intrépides. Donnez- leur un principe faux , et ils le pousseront mathématiquement jusqu' à l' absurde, sans s' arrêter ni s' effrayer, comme s' ils marchaient au triomphe de la vérité. " pour moi, j' espère que, malgré tous les efforts de la propagande économiste, les ouvriers français ne seront jamais des raisonneurs de cette force. l' offre et la demande, aussi bien que le fouet de la nécessité , n' ont plus de prise sur leurs esprits. Cette misère manquait à l' Angleterre : elle ne passera pas le détroit. Par l' effet combiné de la division, des machines, du produit net et de l' intérêt, le monopole étend ses conquêtes dans une progression croissante ; ses développements embrassent l' agriculture aussi bien que le commerce et l' industrie, et toutes les espèces de produits. Tout le monde connaît le mot de Pline sur le monopole terrien qui détermina la chute de l' Italie, Latifundia Perdidere Italiam. C' est ce même monopole qui appauvrit encore et rend inhabitable

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la campagne romaine, et qui forme le cercle vicieux où s' agite convulsivement l' Angleterre ; c' est lui qui, établi violemment à la suite d' une guerre de race, produit tous les maux de l' Irlande, et cause tant de tribulations à O' Connel, impuissant , avec toute sa faconde, à conduire ses rappeleurs à travers ce labyrinthe. Les grands sentiments et la rhétorique sont le pire remède aux maux des sociétés : il serait plus aisé à O' Connel de transporter l' Irlande et les irlandais de la mer du Nord dans l' océan Australien, que de faire tomber le monopole qui les étreint au souffle de ses harangues. Les communions générales et les prédications n' y feront pas plus : si le sentiment religieux soutient seul encore le moral du peuple irlandais, il est grand temps qu' un peu de cette science profane, si dédaignée de l' église, vienne au secours des brebis que sa houlette ne défend plus. L' envahissement du monopole dans le commerce et l' industrie est trop connu pour que j' en rassemble les témoignages : d' ailleurs, à quoi bon tant argumenter quand les résultats parlent si haut ? La description de la misère des classes ouvrières par E Buret a quelque chose de fantastique, qui vous oppresse et vous épouvante. Ce sont des scènes auxquelles l' imagination refuse de croire, malgré les certificats et les procès-verbaux. Des époux tout nus, cachés au fond d' une alcôve dégarnie, avec leurs enfants nus ; des populations entières qui ne vont plus le dimanche à l' église, parce qu' elles sont nues ; des cadavres gardés huit jours sans sépulture, parce qu' il ne reste du défunt ni linceul pour l' ensevelir, ni de quoi payer la bière et le croque-mort / et l' évêque jouit de 4 à 5 oooooliv de rente / ; -des familles entassées sur des égouts, vivant de chambrée avec les porcs, et saisies toutes vives par la pourriture, ou habitant dans des trous, comme les albinos ; des octogénaires couchés nus sur des planches nues ; et la vierge et la prostituée expirant dans la même nudité : partout le désespoir , la consomption, la faim, la faim ! ... et ce peuple, qui expie les crimes de ses maîtres, ne se révolte pas ! Non, par les flammes de Némésis ! Quand le peuple n' a plus de vengeances, il n' y a plus de providence. Les exterminations en masse du monopole n' ont pas encore trouvé de poëtes. Nos rimeurs, étrangers aux affaires de ce monde, sans entrailles pour le prolétaire, continuent de soupirer à la lune

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leurs mélancoliques voluptés . Quel sujet de méditations , cependant, que les misères engendrées par le monopole ! C' est Walter Scott qui parle : " autrefois, il y a déjà bien des années, chaque villageois avait sa vache et son porc... etc. " voilà bien la dégradation fatale signalée par nous dans les deux chapitres de la division du travail et des machines. Et nos littérateurs s' occupent de gentillesses rétrospectives, comme si l' actualité manquait à leur génie ! Le premier d' entre eux qui s' est aventuré dans ces routes infernales a fait scandale dans la coterie ! Lâches

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parasites, vils trafiquants de prose et de vers, tous dignes du salaire de Marsyas ! Oh ! Si votre supplice devait durer autant que mon mépris, il vous faudrait croire à l' éternité de l' enfer . Le monopole qui, tout à l' heure, nous avait paru si bien fondé en justice, est d' autant plus injuste que, non-seulement il rend le salaire illusoire, mais qu' il trompe l' ouvrier dans l' évaluation même de ce salaire, en prenant vis-à-vis de lui un faux titre, une fausse qualité. M De Sismondi, dans ses études d' économie sociale , observe quelque part que lorsqu' un banquier remet à un négociant des billets de banque en échange de ses valeurs, bien loin qu' il fasse crédit au négociant, il le reçoit au contraire de lui. " ce crédit, ajoute M De Sismondi, est à la vérité si court, que le négociant se donne à peine le temps d' examiner si le banquier en est digne, d' autant plus que c' est le premier qui demande du crédit au lieu d' en accorder. " ainsi, d' après M De Sismondi, dans l' émission du papier de banque, les rôles du négociant et du banquier sont intervertis : c' est le premier qui est créancier, et le second qui est crédité . Quelque chose d' analogue se passe entre le monopoleur et le salarié. En fait, ce sont les ouvriers qui, comme le négociant à la banque, demandent à escompter leur travail ; en droit, c' est l' entrepreneur qui devrait leur fournir caution et sûreté. Je m' explique. Dans toute exploitation, de quelque nature qu' elle soit, l' entrepreneur ne peut revendiquer légitimement, en sus de son travail personnel, autre chose que l' idée : quant à l' exécution, résultat du concours de nombreux travailleurs, c' est un effet de puissance collective dont les auteurs, aussi libres dans leur action que le chef, ne peuvent produire rien qui lui revienne gratuitement. Or, il s' agit de savoir si la somme des salaires individuels payés par l' entrepreneur équivaut à l' effet collectif dont je parle : car s' il en était autrement, l' axiome de Say, tout produit vaut ce qu' il coûte, serait violé... etc.

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Pour exploiter convenablement la mule-jenny , il a fallu des mécaniciens, des constructeurs, des commis, des brigades d' ouvriers et d' ouvrières de toute espèce. Au nom de leur liberté, de leur sécurité, de leur avenir et de l' avenir de leurs enfants , ces ouvriers, en s' embauchant dans la filature, avaient à faire des réserves : où sont les lettres de crédit qu' ils ont délivrées aux entrepreneurs ? Où sont les garanties qu' ils en ont reçues ? Quoi ! Des millions d' hommes ont vendu leurs bras et aliéné leur liberté sans connaître la portée du contrat ; ils se sont engagés sur la foi d' un travail soutenu et d' une suffisante rétribution ; ils ont exécuté de leurs mains ce que la pensée des maîtres avait conçu ; ils sont devenus, par cette collaboration, associés dans l' entreprise : et quand le monopole , ne pouvant ou ne voulant plus faire d' échanges, suspend sa fabrication et laisse ces millions de travailleurs sans pain, on leur dit de se résigner . Par les nouveaux procédés, ils ont perdu neuf journées de leur travail sur dix ; et pour compensation, on leur montre le fouet de la nécessité levé sur eux ! Alors, s' ils refusent de travailler pour un moindre salaire, on leur prouve que c' est eux-mêmes qu' ils punissent. S' ils acceptent le prix qu' on leur offre, ils perdent ce noble orgueil , ce goût des commodités décentes qui font le bonheur et la dignité de l' ouvrier, et lui donnent droit aux sympathies du riche. S' ils se concertent pour faire augmenter leur salaire, on les jette en prison ! Tandis qu' ils devraient poursuivre devant les tribunaux leurs exploiteurs, c' est sur eux que les tribunaux vengeront les attentats à la liberté du commerce ! Victimes du monopole, ils porteront la peine due aux monopoleurs !

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ô justice des hommes, stupide courtisane, jusqu' à quand, sous tes oripeaux de déesse, boiras-tu le sang du prolétaire égorgé ? Le monopole a tout envahi, la terre, le travail et les instruments de travail, les produits et la distribution des produits. L' économie politique elle-même n' a pu s' empêcher de le reconnaître : " vous trouvez presque toujours sur votre route, dit M Rossi, un monopole... etc. " M Rossi est placé trop haut pour donner à son langage toute la précision et l' exactitude que la science commande lorsqu' il est question du monopole. Ce qu' il appelle avec tant de bienveillance une modification des formules économiques , n' est qu' une longue et odieuse violation des lois fondamentales du travail et de l' échange. C' est par l' effet du monopole que dans la société, le produit net se comptant en sus du produit brut, le travailleur collectif doit racheter son propre produit pour un prix supérieur à celui que ce produit coûte : ce qui est contradictoire et impossible ; -que la balance naturelle de la production et de la consommation se trouve détruite ; que le travailleur est trompé tant sur le montant de son salaire que sur ses règlements ; que le progrès dans le bien-être se change pour lui en un progrès incessant dans la misère : c' est par le monopole enfin que toutes les notions de justice commutative sont perverties, et que l' économie sociale, de science positive qu' elle est, devient une véritable utopie. Ce travestissement de l' économie politique sous l' influence du monopole est un fait si remarquable dans l' histoire des idées sociales, que nous ne pouvons nous dispenser d' en consigner ici quelques exemples. Ainsi, au point de vue du monopole, la valeur n' est plus cette conception synthétique, qui sert à exprimer le rapport d' un objet particulier d' utilité avec l' ensemble de la richesse : le monopole estimant les choses , non pas relativement à la société, mais relativement à lui, la valeur perd son caractère social, et n' est plus qu' un

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rapport vague, arbitraire, égoïste, essentiellement mobile. Partant de ce principe, le monopoleur étend la qualification de produit à toutes les espèces de servage, et applique l' idée de capital à toutes les industries frivoles et honteuses qu' exploitent ses passions et ses vices. Les charmes d' une courtisane, dit Say, sont un fonds dont le produit suit la loi générale des valeurs , à savoir l' offre et la demande . La plupart des ouvrages d' économie politique sont pleins d' applications pareilles. Mais comme la prostitution et la domesticité dont elle émane sont réprouvées par la morale, M Rossi nous fera observer encore que l' économie politique, après avoir modifié sa formule par suite de l' intervention du monopole, devra lui faire subir un nouveau correctif ; bien que ses conclusions soient en elles-mêmes irréprochables. Car, dit-il, l' économie politique n' a rien de commun avec la morale : c' est à nous à en accepter, modifier ou corriger les formules, selon que notre bien, celui de la société et le soin de la morale , le réclament. Que de choses entre l' économie politique et la vérité ! De même la théorie du produit net, si éminemment sociale , progressive et conservatrice, a été, si je puis ainsi dire, individualisée à son tour par le monopole, et le principe qui devrait procurer le bien-être de la société en cause la ruine. Le monopoleur, poursuivant en tout le plus grand produit net possible, n' agit plus comme membre de la société et dans l' intérêt de la société ; il agit en vue de son intérêt exclusif, que cet intérêt soit ou non contraire à l' intérêt social. Ce changement de perspective est la cause que M De Sismondi assigne à la dépopulation de la campagne de Rome. D' après les recherches comparatives qu' il a faites sur le produit de l' Agro Romano, selon qu' il serait mis en culture ou laissé en pâturage, il a trouvé que le produit brut serait douze fois plus considérable dans le premier cas que dans le second ; mais comme la culture exige relativement un plus grand nombre de bras, il a vu aussi que dans ce même cas le produit net serait moindre. Ce calcul, qui n' avait point échappé aux propriétaires, a suffi pour les confirmer dans l' habitude de laisser leurs terres incultes, et la campagne de Rome est inhabitée. " toutes les parties des états romains, ajoute M De Sismondi, présentent le même contraste... etc. "

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en effet, la société recherche le plus grand produit brut, par conséquent la plus grande population possible, parce que pour elle produit brut et produit net sont identiques. Le monopole, au contraire, vise constamment au plus grand produit net, dût-il ne l' obtenir qu' au prix de l' extermination du genre humain. Sous cette même influence du monopole, l' intérêt du capital, perverti dans sa notion, est devenu à son tour pour la société un principe de mort. Ainsi que nous l' avons expliqué, l' intérêt du capital est, d' une part, la forme sous laquelle le travailleur jouit de son produit net, tout en le faisant servir à de nouvelles créations ; d' un autre côté, cet intérêt est le lien matériel de solidarité entre les producteurs, au point de vue de l' accroissement des richesses. Sous le premier aspect, la somme des intérêts ne peut jamais excéder le montant même du capital ; sous le second point de vue, l' intérêt comporte, en sus du remboursement, une prime comme récompense du service rendu. Dans aucun cas, il n' implique perpétuité. Mais le monopole, confondant la notion du capital, qui ne se peut dire que des créations de l' industrie humaine, avec celle du fonds exploitable que la nature nous a donné, et qui appartient à tous, favorisé d' ailleurs dans son usurpation par l' état anarchique' une société où la possession ne peut exister qu' à la condition d' être exclusive, souveraine et perpétuelle ; -le monopole s' est imaginé, il a posé en principe que le capital, de même que la terre, les animaux et les plantes, avait en lui-même une activité propre, qui dispensait le capitaliste d' apporter autre chose à l' échange, et de prendre aucune part dans les travaux de l' atelier. De cette idée fausse du monopole est venu le nom grec de l' usure, Tokos, comme qui dirait le petit ou le croît du capital ; ce qui a donné lieu à Aristote de faire ce calembour : les écus ne font point de petits .

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Mais la métaphore des usuriers a prévalu contre la plaisanterie du stagyrite ; l' usure, comme la rente dont elle est l' imitation, a été déclarée de droit perpétuelle ; et ce n' est que bien tard, par un demi-retour au principe, qu' elle a reproduit l' idée d' amortissement ... tel est le sens de cette énigme qui a soulevé tant de scandales parmi les théologiens et les légistes, et sur laquelle l' église chrétienne a erré deux fois : la première en condamnant toute espèce d' intérêt, la seconde en se rangeant au sentiment des économistes, et démentant ainsi ses anciennes maximes. L' usure, ou droit d' aubaine, est tout à la fois l' expression et la condamnation du monopole ; c' est la spoliation du travail par le capital organisée et légalisée ; c' est de toutes les subversions économiques celle qui accuse le plus haut l' ancienne société, et dont la scandaleuse persistance justifierait une dépossession brusque et sans indemnité de toute la classe capitaliste. Enfin le monopole, par une sorte d' instinct de conservation, a perverti jusqu' à l' idée d' association qui pouvait lui contrevenir, ou, pour mieux dire, il ne lui a pas permis de naître. Qui pourrait se flatter aujourd' hui de définir ce que doit être la société entre des hommes ? La loi distingue deux espèces et quatre variétés de sociétés civiles , autant de sociétés de commerce, depuis le simple compte-à-demi jusqu' à l' anonyme. J' ai lu les commentaires les plus respectables que l' on ait écrits sur toutes ces formes d' association, et je déclare n' y avoir trouvé qu' une application des routines du monopole entre deux ou plusieurs coalisés qui joignent leurs capitaux et leurs efforts contre tout ce qui produit et qui consomme, qui invente et qui échange, qui vit et qui meurt. La condition sine quâ non de toutes ces sociétés est le capital, dont la présence seule les constitue et leur donne une base ; leur objet est le monopole, c' est-à-dire l' exclusion de tous autres travailleurs et capitalistes, par conséquent la négation de l' universalité sociale, quant aux personnes. Ainsi, d' après la définition du code, une société de commerce qui poserait en principe la faculté pour tout étranger d' en faire partie sur sa simple demande, et de jouir aussitôt des droits et prérogatives des associés, même gérants, ne serait plus une société ; les tribunaux en prononceraient d' office la dissolution, la

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non-existence. Ainsi encore, un acte de société dans lequel les contractants ne stipuleraient aucun apport, et qui, tout en réservant pour chacun le droit exprès de faire concurrence à tous , se bornerait à leur garantir réciproquement le travail et le salaire, sans parler ni de la spécialité de l' exploitation, ni des capitaux, ni des intérêts, ni des profits et pertes : un pareil acte semblerait contradictoire dans sa teneur, dépourvu d' objet autant que de raison, et serait, sur la plainte du premier associé réfractaire, annulé par le juge. Des conventions ainsi rédigées ne pourraient donner lieu à aucune action judiciaire : des gens qui se diraient associés de tout le monde seraient considérés comme ne l' étant de personne ; des écrits où l' on parlerait à la fois de garantie et de concurrence entre associés, sans aucune mention de fonds social et sans désignation d' objet, passeraient pour une oeuvre de charlatanisme transcendantal, dont l' auteur pourrait bien être envoyé à Bicêtre, à supposer que les magistrats consentissent à ne le regarder que comme fou. Et pourtant il est avéré, par tout ce que l' histoire et l' économie sociale offrent de plus authentique, que l' humanité a été jetée nue et sans capital sur la terre qu' elle exploite ; conséquemment, que c' est elle qui a créé et qui crée tous les jours toute richesse ; que le monopole en elle n' est qu' une vue relative servant à désigner le grade du travailleur, avec certaines conditions de jouissance, et que tout le progrès consiste, en multipliant indéfiniment les produits, à en déterminer la proportionnalité, c' est-à-dire à organiser le travail et le bien-être par la division, les machines, l' atelier , l' éducation et la concurrence. L' étude la plus approfondie des phénomènes n' aperçoit rien au delà. -d' autre part, il est évident que toutes les tendances de l' humanité, et dans sa politique, et dans ses lois civiles, sont à l' universalisation, c' est-à-dire à une transformation complète de l' idée de société , telle que nos codes la déterminent. D' où je conclus qu' un acte de société qui règlerait, non plus l' apport des associés, puisque chaque associé, d' après la théorie économique, est censé ne posséder absolument rien à son entrée dans la société, mais les conditions du travail et de l' échange, et qui donnerait accès à tous ceux qui se présenteraient ; je conclus, dis-je, qu' un tel acte de société n' aurait rien que de rationnel et de scientifique, puisqu' il serait l' expression même du progrès, la

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formule organique du travail, puisqu' il révélerait, pour ainsi dire, l' humanité à elle-même, en lui donnant le rudiment de sa constitution. Or, qui jamais, parmi les jurisconsultes et les économistes, s' est approché seulement à la distance de mille lieues de cette idée magnifique et pourtant si simple ? " je ne pense pas, dit M Troplong, que l' esprit d' association soit appelé à de plus grandes destinées... etc. " M Troplong croit à la providence, mais à coup sûr il n' est pas

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son homme. Ce n' est pas lui qui trouvera la formule d' association que réclament aujourd' hui les esprits, dégoûtés qu' ils sont de tous les protocoles de coalition et de rapine dont M Troplong déroule le tableau dans son commentaire. M Troplong se fâche, et avec raison, contre ceux qui veulent tout enchaîner dans des textes de lois ; et lui-même prétend enchaîner l' avenir dans une cinquantaine d' articles, où la raison la plus sagace ne découvrirait pas une étincelle de science économique, pas une ombre de philosophie. dans notre manie, s' écrie-t-il, de tout réglementer, même ce qui est déjà codifié ! ... je ne connais rien de plus délicieux que ce trait, qui peint à la fois le jurisconsulte et l' économiste. Après le code Napoléon, tirez l' échelle ! ... " heureusement, poursuit M Troplong, que tous les projets de changement mis au jour en I 837 eti 838 avec tant de fracas, sont aujourd' hui oubliés... etc. " quelle philosophie que celle qui se réjouit de voir avorter les essais de réforme, et qui compte ses triomphes par les résultats négatifs de l' esprit de recherche ! Nous ne pouvons en ce moment entrer plus à fond dans la critique des sociétés civiles et de commerce, qui ont fourni à M Troplong la matière de deux volumes. Nous réserverons ce sujet pour le temps où, la théorie des contradictions économiques étant achevée, nous aurons trouvé dans leur équation générale le programme de l' association, que nous publierons alors en regard de la pratique et des conceptions de nos anciens.

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