Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 1 : Page 126 à 150


Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

p126

en est le corrélatif : il est impossible de toucher à la liberté de l' enseignement sans faire violence à la plus précieuse des libertés, celle de la conscience. Et puis, ajoute M Dunoyer, si l' état doit l' enseignement à tout le monde, on prétendra bientôt qu' il doit le travail, puis le logement, puis le couvert ... où cela mène-t-il ? L' argumentation de M Dunoyer est irréfutable : organiser l' enseignement, c' est donner à chaque citoyen la promesse d' un emploi libéral et d' un salaire confortable ; ces deux termes sont aussi intimement liés que la circulation artérielle et la circulation veineuse. Mais la théorie de M Dunoyer implique aussi que le progrès n' est vrai que d' une certaine élite de l' humanité, et que pour les neuf dixièmes du genre humain, la barbarie est la condition perpétuelle. C' est même ce qui constitue, selon M Dunoyer, l' essence des sociétés, laquelle se manifeste en trois temps, religion, hiérarchie et mendicité. En sorte que, dans ce système, qui est celui de Destutt De Tracy, de Montesquieu et de Platon, l' antinomie de la division, comme celle de la valeur, est insoluble. Ce m' est un plaisir inexprimable, je l' avoue, de voir M Chevalier, partisan de la centralisation de l' enseignement, combattu par M Dunoyer, partisan de la liberté ; M Dunoyer à son tour en opposition avec M Guizot ; M Guizot , le représentant des centralisateurs, en contradiction avec la charte, laquelle pose en principe la liberté ; la charte foulée aux pieds par les universitaires, qui réclament pour eux seuls le privilége de l' enseignement, malgré l' ordre formel de l' évangile qui dit aux prêtres : allez et enseignez . Et par- dessus tout ce fracas d' économistes, de législateurs, de ministres, d' académiciens, de professeurs et de prêtres, la providence économique donnant le démenti à l' évangile, et s' écriant : que voulez-vous, pédagogues, que je fasse de votre enseignement ? Qui nous tirera de cette angoisse ? M Rossi penche pour un éclectisme : trop peu divisé, dit-il, le travail reste improductif ; trop divisé, il abrutit l' homme. La sagesse est entre ces extrêmes : In Medio Virtus. -malheureusement cette sagesse mitoyenne n' est qu' une médiocrité de misère ajoutée à une médiocrité de richesse, en sorte que la condition n' est pas le moins du monde modifiée. La proportion du bien et du mal, au lieu d' être comme Ioo est à Ioo, n' est plus que comme 5 o est à 5 o : ceci peut donner une fois pour toutes la mesure de l' éclectisme. Du reste, le juste-milieu de

p127

M Rossi est en opposition directe avec la grande loi économique : produire aux moindres frais possibles la plus grande quantité possible de valeurs... or, comment le travail peut- il remplir sa destinée, sans une extrême division ? Cherchons plus loin, s' il vous plaît. " tous les systèmes, dit M Rossi, toutes les hypothèses économiques appartiennent à l' économiste ; mais l' homme intelligent, libre, responsable, est sous l' empire de la loi morale... l' économie politique n' est qu' une science qui examine les rapports des choses, et en tire des conséquences. Elle examine quels sont les effets du travail : vous devez, dans l' application, appliquer le travail selon l' importance du but. Quand l' application du travail est contraire à un but plus élevé que la production de la richesse, il ne faut pas l' appliquer... supposons que ce fût un moyen de richesse nationale que de faire travailler les enfants quinze heures par jour : la morale dirait que cela n' est pas permis. Cela prouve-t-il que l' économie politique est fausse ? Non : cela prouve que vous confondez ce qui doit être séparé. " si M Rossi avait un peu plus de cette naïveté gauloise, si difficile à acquérir aux étrangers, il aurait tout simplement jeté sa langue aux chiens , comme dit Madame De Sévigné. Mais il faut qu' un professeur parle, parle , parle, non pas pour dire quelque chose, mais afin de ne pas rester muet. M Rossi tourne trois fois autour de la question, puis il se couche : cela suffit à certaines gens pour croire qu' il a répondu. Certes, c' est déjà un fâcheux symptôme pour une science, lorsqu' en se développant selon les principes qui lui sont propres, elle arrive à point nommé à être démentie par une autre ; comme, par exemple, lorsque les postulés de l' économie politique se trouvent contraires à ceux de la morale, je suppose que la morale, aussi bien que l' économie politique, soit une science. Qu' est-ce donc que la connaissance humaine, si toutes ses affirmations s' entre-détruisent, et à quoi faudra-t-il se fier ? Le travail parcellaire est une occupation d' esclave, mais c' est le seul véritablement fécond ; le travail non divisé n' appartient qu' à l' homme libre ; mais il ne rend pas ses frais. D' un côté l' économie politique nous dit : soyez riches ; de l' autre la morale : soyez libres ; et M Rossi, parlant au nom des deux, nous avise en même temps que nous ne pouvons être ni libres ni riches, puisque ne l' être qu' à moitié, c' est ne l' être pas .

p128

La doctrine de M Rossi, loin de satisfaire à cette double tendance de l' humanité, a donc l' inconvénient, pour n' être pas exclusive, de nous ôter tout : c' est, sous une autre forme, l' histoire du système représentatif. Mais l' antagonisme est bien autrement profond encore que ne l' a vu M Rossi. Car puisque, d' après l' expérience universelle, d' accord sur ce point avec la théorie, le salaire se réduit en raison de la division du travail, il est clair qu' en nous soumettant à l' esclavage parcellaire, nous n' obtiendrons pas pour cela la richesse ; nous n' aurons fait que changer des hommes en machines : voyez la population ouvrière des deux mondes. Et puisque, d' autre part, hors de la division du travail, la société retombe en barbarie, il est évident encore qu' en sacrifiant la richesse, on n' arriverait pas à la liberté : voyez en Asie et en Afrique toutes les races nomades. Donc il y a nécessité, commandement absolu, de par la science économique et de par la morale, de résoudre le problème de la division : or, où en sont les économistes ? Depuis plus de trente ans que Lemontey, développant une observation de Smith, a fait ressortir l' influence démoralisante et homicide de la division du travail ; qu' a-t-on répondu ? Quelles recherches ont été faites ? Quelles combinaisons proposées ? La question a-t-elle été seulement comprise ? Tous les ans les économistes rendent compte, avec une exactitude que je louerais davantage si je ne la voyais rester toujours stérile, du mouvement commercial des états de l' Europe . Ils savent combien de mètres de drap, de pièces de soie, de kilogrammes de fer, ont été fabriqués ; quelle a été la consommation par tête du blé, du vin, du sucre, de la viande : on dirait que pour eux le nec plus ultrà de la science soit de publier des inventaires, et le dernier terme de leur combinaison, de devenir les contrôleurs généraux des nations. Jamais tant de matériaux amassés n' ont offert une perspective plus belle aux recherches : qu' a-t-on trouvé ? Quel principe nouveau a jailli de cette masse ? Quelle solution à tant de vieux problèmes en est résultée ? Quelle direction nouvelle aux études ? Une question, entre autres, semble avoir été préparée pour un jugement définitif : c' est le paupérisme. Le paupérisme est aujourd' hui, de tous les accidents du monde civilisé, le mieux connu : on

p129

sait à peu près d' où il vient, quand et comment il arrive, et ce qu' il coûte ; on a calculé quelle en est la proportion aux divers degrés de civilisation, et l' on s' est convaincu en même temps que tous les spécifiques par lesquels on l' a jusqu' à ce jour combattu ont été impuissants. Le paupérisme a été divisé en genres, espèces et variétés : c' est une histoire naturelle complète, une des branches les plus importantes de l' anthropologie. Eh bien ! Ce qui résulte irréfragablement de tous les faits recueillis, mais ce qu' on n' a pas vu, ce qu' on ne veut pas voir, ce que les économistes s' obstinent à couvrir de leur silence, c' est que le paupérisme est constitutionnel et chronique dans les sociétés, tant que subsiste l' antagonisme du travail et du capital, et que cet antagonisme ne peut finir que par une négation absolue de l' économie politique. Quelle issue à ce labyrinthe les économistes ont-ils découverte ? Ce dernier point mérite que nous nous y arrêtions un instant. Dans la communauté primitive, la misère, ainsi que je l' ai fait observer au précédent paragraphe, est la condition universelle. Le travail est la guerre déclarée à cette misère. Le travail s' organise, d' abord par la division, ensuite par les machines, puis par la concurrence, etc., etc. Or, il s' agit de savoir s' il n' est pas de l' essence de cette organisation, telle qu' elle nous est donnée dans l' économie politique, en même temps qu' elle fait cesser la misère des uns, d' aggraver celle des autres d' une manière fatale et invincible. Voilà dans quels termes la question du paupérisme doit être posée, et voilà comment nous avons entrepris de la résoudre. Que signifient donc ces commérages éternels des économistes sur l' imprévoyance des ouvriers, sur leur paresse, leur manque de dignité, leur ignorance, leurs débauches, leurs mariages prématurés, etc. ? Tous ces vices, toute cette crapule n' est que le manteau du paupérisme ; mais la cause, la cause première qui retient fatalement les quatre cinquièmes du genre humain dans l' opprobre, où est-elle ? La nature n' a-t-elle pas fait tous les hommes également grossiers, rebelles au travail, lubriques et sauvages ? Le patricien et le prolétaire ne sont-ils pas sortis du même limon ? D' où vient donc, après tant de siècles, et malgré tant de prodiges de l' industrie, des sciences et des arts, que le bien-être et la politesse n' ont pu devenir le patrimoine de tous ? D' où vient qu' à Paris et à Londres,

p130

aux centres des richesses sociales, la misère est aussi hideuse qu' au temps de César et d' Agricola ? Comment, à côté de cette aristocratie raffinée, la masse est-elle demeurée si inculte ? On accuse les vices du peuple : mais les vices de la haute classe ne paraissent pas moindres ; peut-être même sont-ils plus grands. La tache originelle est égale chez tous : d' où vient, encore une fois, que le baptême de la civilisation n' a pas eu pour tous la même efficace ? Ne serait-ce point que le progrès lui-même est un privilége, et qu' à l' homme qui ne possède ni char ni monture, force est de patauger éternellement dans la boue ? Que dis-je ? à l' homme totalement dépourvu, le désir du salut n' arrive point : il est si bas tombé, que l' ambition même s' est éteinte dans son coeur. Une autre question, non moins controversée que la précédente, est celle de l' usure ou du prêt à intérêt. L' usure, ou comme qui dirait le prix de l' usage, est l' émolument, de quelque nature qu' il soit, que le propriétaire retire de la prestation de sa chose. Quidquid Sorti Accrescit Usura Est, disent les théologiens. L' usure, fondement du crédit, apparaît au premier rang parmi les ressorts que la spontanéité sociale met en jeu dans son oeuvre d' organisation, et dont l' analyse décèle les lois profondes de la civilisation. Les anciens philosophes et les pères de l' église, qu' il faut regarder ici comme les représentants du socialisme aux premiers siècles de l' ère chrétienne, par une inconséquence singulière, mais qui provenait de la pauvreté des notions économiques de leur temps, admettaient le fermage et condamnaient l' intérêt de l' argent, parce que, selon eux, l' argent était improductif. Ils distinguaient en conséquence le prêt des choses qui se consomment par l' usage, au nombre desquelles ils mettaient l' argent, et le prêt des choses qui, sans se consommer, profitent à l' usager par leur produit. Les économistes n' eurent pas de peine à montrer, en généralisant la notion du loyer, que dans l' économie de la société l' action du capital ou sa productivité était la même, soit qu' il se consommât en salaires, soit qu' il conservât le rôle d' instrument ; qu' en conséquence il fallait ou proscrire le fermage de la terre, ou admettre l' intérêt de l' argent, puisque l' un et l' autre étaient au même titre la récompense du privilége, l' indemnité du prêt. Il fallut plus de quinze siècles pour faire passer cette idée, et rassurer les consciences qu' effrayaient les anathèmes du catholicisme contre l' usure. Mais enfin l' évidence et le voeu général étaient pour les usuriers ; ils gagnèrent la bataille contre le socialisme, et des avantages immenses, incontestables, résultèrent pour la société de cette espèce de légitimation de l' usure. Dans cette circonstance, le socialisme, qui avait tenté de généraliser la loi que Moïse n' avait faite que pour les seuls israélites, Non Foeneraberis Proximo Tuo, Sed Alieno, fut battu par une idée qu' il avait acceptée de la routine économique,

p131

suffisante le désir d' améliorer leur condition : c' est ce que fait observer M Dunoyer. Mais comme cette absence de désir est elle-même l' effet de la misère, il s' ensuit que la misère et l' apathie sont l' une et l' autre effet et cause, et que le prolétariat tourne dans le cercle. Pour sortir de cet abîme, il faudrait ou du bien-être, c' est-à-dire une augmentation progressive de salaire ; ou de l' intelligence et du courage, c' est-à-dire un développement progressif des facultés : deux choses diamétralement opposées à la dégradation de l' âme et du corps, qui est l' effet naturel de la division du travail. Le malheur du prolétariat est donc tout providentiel, et entreprendre de l' éteindre, aux termes où en est l' économie politique, ce serait provoquer la trombe révolutionnaire. Car ce n' est pas sans une raison profonde, puisée aux plus hautes considérations de la morale, que la conscience universelle, s' exprimant tour à tour par l' égoïsme des riches et par l' apathie du prolétariat, refuse la rétribution d' homme à qui ne remplit que l' office de levier et de ressort. Si, par impossible, le bien-être matériel pouvait échoir à l' ouvrier parcellaire, on verrait quelque chose de monstrueux se produire : les ouvriers occupés aux travaux répugnants deviendraient comme ces romains gorgés des richesses du monde, et dont l' intelligence abrutie était devenue incapable d' inventer même des jouissances. Le bien-être sans éducation abrutit le peuple et le rend insolent : cette observation a été faite dès la plus haute antiquité. /... /. Au reste, le travailleur parcellaire s' est jugé lui-même : il est content, pourvu qu' il ait le pain, le sommeil sur un grabat, et l' ivresse le dimanche. Toute autre condition lui serait préjudiciable, et compromettrait l' ordre public. à Lyon, il est une classe d' hommes qui, à la faveur du monopole dont la municipalité les fait jouir, reçoivent un salaire supérieur à ceux des professeurs de facultés et des chefs de bureaux des ministères : ce sont les crocheteurs. Les prix d' embarquement et de débarquement sur certains ports de Lyon, d' après les tarifs des rigues , ou compagnies de crocheteurs, sont de 3 ocent par Iookil. à ce taux, il n' est pas rare qu' un homme gagne I 2, I 5 et jusqu' à 2 ofr par jour : il ne s' agit pour cela que de porter quarante ou cinquante sacs d' un bateau dans un magasin. C' est l' affaire

p132

de quelques heures. Quelle condition favorable au développement de l' intelligence, tant pour les enfants que pour les pères, si, par elle-même et par les loisirs qu' elle procure, la richesse était un principe moralisateur ! Mais il n' en est rien : les crocheteurs de Lyon sont aujourd' hui ce qu' ils furent toujours , ivrognes, crapuleux, brutaux, insolents, égoïstes et lâches. Il est pénible de le dire, mais je regarde cette déclaration comme un devoir, parce qu' elle contient vérité : l' une des premières réformes à opérer parmi les classes travailleuses sera de réduire les salaires de quelques-unes, en même temps qu' on élèvera ceux des autres. Pour appartenir aux dernières classes du peuple, le monopole n' en est pas plus respectable, surtout quand il ne sert qu' à entretenir le plus grossier individualisme. L' émeute des ouvriers en soie a trouvé les crocheteurs, et généralement tous les gens de rivière, sans nulle sympathie, et plutôt hostiles. Rien de ce qui se passe hors des ports n' a puissance de les émouvoir. Bêtes de somme façonnées d' avance pour le despotisme, pourvu qu' on maintienne leur privilége, ils ne se mêleront jamais de politique. Toutefois je dois dire à leur décharge que, depuis quelque temps, les nécessités de la concurrence ayant fait brèche aux tarifs, des sentiments plus sociables ont commencé de s' éveiller chez ces natures massives : encore quelques réductions assaisonnées d' un peu de misère, et les rigues lyonnaises formeront le corps d' élite quand il faudra monter à l' assaut des bastilles. En résumé, il est impossible, contradictoire, que dans le système actuel des sociétés, le prolétariat arrive au bien-être par l' éducation, ni à l' éducation par le bien-être. Car, sans compter que le prolétaire, l' homme-machine, est aussi incapable de supporter l' aisance que l' instruction, il est démontré, d' une part, que son salaire tend toujours moins à s' élever qu' à descendre ; d' un autre côté, que la culture de son intelligence, alors même qu' il la pourrait recevoir, lui serait inutile : en sorte qu' il y a pour lui entraînement continu vers la barbarie et la misère. Tout ce que dans ces dernières années l' on a tenté en France et en Angleterre, en vue d' améliorer le sort des classes pauvres, sur le travail des enfants et des femmes et sur l' enseignement primaire, à moins qu' il ne soit le fruit d' une arrière-pensée de radicalisme, a été fait à rebours des données économiqueset au préjudice de l' ordre établi.

p133

Le progrès, pour la masse des travailleurs, est toujours le livre fermé de sept sceaux ; et ce n' est pas par des contre-sens législatifs que l' impitoyable énigme sera expliquée. Du reste, si les économistes, à force de ressasser leurs vieilles routines, ont fini par perdre jusqu' à l' intelligence des choses de la société, on ne peut pas dire que les socialistes aient mieux résolu l' antinomie que soulevait la division du travail. Tout au contraire, ils se sont arrêtés dans la négation ; car, n' est-ce pas toujours être dans la négation que d' opposer, par exemple, à l' uniformité du travail parcellaire, une soi-disant variété où chacun pourra changer d' occupation dix, quinze, vingt fois, à volonté, dans un même jour ? Comme si changer dix, quinze, vingt fois par jour l' objet d' un exercice parcellaire, c' était rendre le travail synthétique ; comme si, par conséquent, vingt fractions de journée de manoeuvre pouvaient donner l' équivalent de la journée d' un artiste. à supposer que cette voltige industrielle fût praticable, et l' on peut affirmer d' avance qu' elle s' évanouirait devant la nécessité de rendre les travailleurs responsables, et par conséquent les fonctions personnelles, elle ne changerait rien à la condition physique, morale et intellectuelle de l' ouvrier ; tout au plus pourrait- elle, par la dissipation, assurer davantage son incapacité, et par conséquent sa dépendance. C' est ce qu' avouent au surplus les organisateurs, communistes et autres. Ils ont si peu la prétention de résoudre l' antinomie de la division, qu' ils admettent tous, comme condition essentielle de l' organisation, la hiérarchie du travail, c' est-à-dire la classification des ouvriers en parcellaires et en généralisateurs ou synthétiques, et que dans toutes les utopies, la distinction des capacités, fondement ou prétexte éternel de l' inégalité des biens, est admise comme pivot. Des réformateurs, dont les plans ne se pouvaient recommander que par la logique, et qui, après avoir déclamé contre le simplisme , la monotonie, l' uniformité et la parcellarité du travail, s' en viennent ensuite proposer une pluralité comme une synthèse ; de pareils inventeurs sont jugés et doivent être renvoyés à l' école. Mais vous, critique, demandera sans doute le lecteur, quelle solution est la vôtre ? Montrez-nous cette synthèse qui, conservant la responsabilité, la personnalité, en un mot la spécialité du travailleur,

p134

doit réunir l' extrême division et la plus grande variété en un tout complexe et harmonique. Ma réponse est prête : interrogeons les faits, consultons l' humanité ; nous ne pouvons prendre de meilleur guide. Après les oscillations de la valeur, la division du travail est le fait économique qui influe de la manière la plus sensible sur les profits et salaires. C' est le premier jalon planté par la providence sur le sol de l' industrie, le point de départ de cette immense triangulation qui doit à la fin déterminer pour chacun et pour tous le droit et le devoir. Suivons donc nos indices, hors desquels nous ne pourrions que nous égarer et nous perdre... etc.

p135

Deuxième époque. -les machines. " j' ai vu avec un profond regret la continuation de la détresse dans les districts manufacturiers du pays. " paroles de la reine Victoria à la rentrée du parlement. Si quelque chose est propre à faire réfléchir les souverains, c' est que, spectateurs plus ou moins impassibles des calamités humaines, ils sont, par la constitution même de la société et la nature de leur pouvoir, dans l' impossibilité absolue de guérir les souffrances des peuples : il leur est même interdit de s' en occuper. Toute question de travail et de salaire, disent d' un commun accord les théoriciens économistes et représentatifs, doit demeurer hors des attributions du pouvoir . Du haut de la sphère glorieuse où les a placés la religion, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances et toute la céleste milice regardent, inaccessibles aux orages, la tourmente des sociétés ; mais leur pouvoir ne s' étend pas sur les vents et sur les flots. Les rois ne peuvent rien pour le salut des mortels. Et, en vérité, ces théoriciens ont raison : le prince est établi pour maintenir, non pour révolutionner ; pour protéger la réalité, non pour procurer l' utopie. Il représente l' un des principes antagonistes : or, en créant l' harmonie il s' éliminerait lui-même : ce qui de sa part serait souverainement inconstitutionnel et absurde. Mais, comme en dépit des théories, le progrès des idées change sans cesse la forme extérieure des institutions, de manière à rendre continuellement nécessaire cela même que le législateur n' a ni voulu ni prévu ; qu' ainsi, par exemple, les questions d' impôt

p136

deviennent questions de répartition ; celles d' utilité publique, questions de travail national et d' organisation industrielle ; celles de finances, opérations de crédit ; celles de droit international, questions de douane et de débouché : il reste démontré que le prince, ne devant jamais, d' après la théorie, intervenir dans des choses qui cependant, sans que la théorie l' ait prévu, deviennent chaque jour et d' un mouvement irrésistible objet de gouvernement, n' est et ne peut plus être, comme la divinité dont il émane, quoi qu' on ait dit, qu' une hypothèse, une fiction. Et comme enfin il est impossible que le prince et les intérêts que sa mission est de défendre consentent à se réduire et s' annihiler devant les principes en émergence et les droits nouveaux qui se posent, il s' ensuit que le progrès, après qu' il s' est accompli dans les esprits d' un mouvement insensible, se réalise dans la société par saccades, et que la force, malgré les calomnies dont elle est l' objet, est la condition sine quâ non des réformes. Toute société dans laquelle la puissance d' insurrection est comprimée est une société morte pour le progrès : il n' y a pas dans l' histoire de vérité mieux prouvée. Et ce que je dis des monarchies constitutionnelles est également vrai des démocraties représentatives : partout le pacte social a lié le pouvoir et conjuré la vie, sans qu' il ait été possible au législateur de voir qu' il travaillait contre son propre but, ni de procéder autrement. Déplorables acteurs des comédies parlementaires, monarques et représentants, voici donc enfin ce que vous êtes : des talismans contre l' avenir ! Chaque année vous apporte les doléances du peuple ; et quand on vous demande le remède, votre sagesse se couvre la face ! Faut-il appuyer le privilége, c' est- à-dire cette consécration du droit du plus fort qui vous a créés, et qui change tous les jours ? Aussitôt, au moindre signe de votre tête, s' agite, et court aux armes, et se range en bataille une nombreuse milice. Et quand le peuple se plaint que, malgré son travail, et précisément à cause de son travail, la misère le dévore, quand la société vous demande à vivre, vous lui récitez des actes de miséricorde ! Toute votre énergie est pour l' immobilité, toute votre vertu s' évanouit en aspirations ! Comme le pharisien, au lieu de nourrir votre père, vous priez pour lui ! Ah ! Je vous le dis, nous avons le secret de

p137

votre mission : vous n' existez que pour nous empêcher de vivre. Nolite Ergo Imperare, allez-vous-en ! ... pour nous, qui concevons sous un point de vue tout autre la mission du pouvoir ; nous qui voulons que l' oeuvre spéciale du gouvernement soit précisément d' explorer l' avenir, de chercher le progrès, de procurer à tous liberté, égalité, santé et richesse, continuons avec courage notre oeuvre de critique, bien sûrs, quand nous aurons mis à nu la cause du mal de la société, le principe d ses fièvres, le motif de ses agitations, que la force ne nous manquera pas pour appliquer le remède. I-du rôle des machines, dans leurs rapports avec la liberté. L' introduction des machines dans l' industrie s' accomplit en opposition à la loi de division , et comme pour rétablir l' équilibre profondément compromis par cette loi. Pour bien apprécier la portée de ce mouvement et en saisir l' esprit, quelques considérations générales deviennent nécessaires. Les philosophes modernes, après avoir recueilli et classé leurs annales, ont été conduits par la nature de leurs travaux à s' occuper aussi d' histoire : et c' est alors qu' ils ont vu, non sans surprise, que l' histoire de la philosophie était la même chose au fond que la philosophie de l' histoire ; de plus, que ces deux branches de la spéculation, en apparence si diverses, l' histoire de la philosophie et la philosophie de l' histoire, n' étaient encore que la mise en scène des conceptions de la métaphysique, laquelle est toute la philosophie . Or, si l' on divise la matière de l' histoire universelle en un certain nombre de cadres, tels que mathématiques, histoire naturelle, économie sociale, etc., on trouvera que chacune de ces divisions contient aussi la métaphysique. Et il en sera de même jusqu' à la dernière subdivision de la totalité de l' histoire : en sorte que la philosophie entière gît au fond de toute manifestation naturelle ou industrielle ; qu' elle ne fait acception ni des grandeurs ni des qualités ; que pour s' élever à ses conceptions les plus sublimes, tous les paradigmes se peuvent employer également bien ; enfin, que

p138

tous les postulés de la raison se rencontrant dans la plus modeste industrie aussi bien que dans les sciences les plus générales, pour faire de tout artisan un philosophe, c' est-à- dire un esprit généralisateur et hautement synthétique, il suffirait de lui enseigner, quoi ? Sa profession. Jusqu' à présent, il est vrai, la philosophie, comme la richesse, s' est réservée pour certaines castes : nous avons la philosophie de l' histoire, la philosophie du droit, et quelques autres philosophies encore ; c' est une espèce d' appropriation qui, ainsi que beaucoup d' autres d' aussi noble souche, doit disparaître. Mais, pour consommer cette immense équation, il faut commencer par la philosophie du travail, après quoi chaque travailleur pourra entreprendre à son tour la philosophie de son état. Ainsi, tout produit de l' art et de l' industrie, toute constitution politique et religieuse, de même que toute créature organisée ou inorganisée, n' étant qu' une réalisation, une application naturelle ou pratique de la philosophie, l' identité des lois de la nature et de la raison, de l' être et de l' idée, est démontrée ; et lorsque, pour notre part, nous établissons la conformité constante des phénomènes économiques avec les lois pures de la pensée, l' équivalence du réel et de l' idéal dans les faits humains, nous ne faisons que répéter, sur un cas particulier, cette démonstration éternelle. Que disons-nous, en effet ? Pour déterminer la valeur, en d' autres termes pour organiser en elle-même la production et la distribution des richesses, la société procède exactement comme la raison dans l' engendrement des concepts. D' abord elle pose un premier fait, émet une première hypothèse, la division du travail, véritable antinomie dont les résultats antagonistes se déroulent dans l' économe sociale, de la même manière que les conséquences auraient pu s' en déduire dans l' esprit : en sorte que le mouvement industriel, suivant en tout la déduction des idées, se divise en un double courant, l' un d' effets utiles, l' autre de résultats subversifs, tous également nécessaires et produits légitimes de la même loi. Pour constituer harmoniquement ce principe à double face et résoudre cette antinomie, la société en fait surgir une seconde, laquelle sera bientôt suivie d' une troisième ; et elle sera la marche du génie social, jusqu' à ce qu' ayant épuisé toutes ses contradictions, -je suppose, mais cela n' est pas prouvé,

p139

que la contradiction dans l' humanité ait un terme, -il revienne d' un bond sur toutes ses positions antérieures, et, dans une seule formule, résolve tous ses problèmes. En suivant dans notre exposé cette méthode du développement parallèle de la réalité et de l' idée, nous trouvons un double avantage : d' abord, celui d' échapper au reproche de matérialisme, si souvent adressé aux économistes, pour qui les faits sont vérité par cela seul qu' ils sont des faits, et des faits matériels. Pour nous, au contraire, les faits ne sont point matière, car nous ne savons pas ce que veut dire ce mot matière, mais manifestations visibles d' idées invisibles. à ce titre, les faits ne prouvent que selon la mesure de l' idée qu' ils représentent ; et voilà pourquoi nous avons rejeté comme illégitimes et non définitives la valeur utile et la valeur en échange, et plus tard la division du travail elle-même, bien que, pour les économistes, elles fussent toutes d' une autorité absolue. D' autre part, on ne peut plus nous accuser de spiritualisme, idéalisme ou mysticisme : car, n' admettant pour point de départ que la manifestation extérieure de l' idée, idée que nous ignorons, qui n' existe pas, tant qu' elle ne se réfléchit point, comme la lumière qui ne serait rien si le soleil existait seul dans un vide infini ; écartant tout à priori théogonique et cosmogonique, toute recherche sur la substance, la cause, le moi et le non-moi, nous nous bornons à chercher les lois de l' être, et à suivre le système de ses apparences aussi loin que la raison peut atteindre. Sans doute, au fond, toute connaissance s' arrête devant un mystère : tels sont, par exemple , la matière et l' esprit, que nous admettons l' un et l' autre comme deux essences inconnues, supports de tous les phénomènes. Mais ce n' est point à dire pour cela que le mystère soit le point de départ de la connaissance, ni le mysticisme la condition nécessaire de la logique : tout au contraire, la spontanéité de notre raison tend à refouler perpétuellement le mysticisme ; elle proteste à priori contre tout mystère, parce que le mystère n' est bon pour elle qu' à être nié, et que la négation du mysticisme est la seule chose pour laquelle la raison n' ait pas besoin d' expérience. En somme, les faits humains sont l' incarnation des idées humaines : donc, étudier les lois de l' économie sociale, c' est faire la

p140

théorie des lois de la raison et créer la philosophie. Nous pouvons maintenant suivre le cours de nos recherches. Nous avons laissé, à la fin du chapitre précédent, le travailleur aux prises avec la loi de division : comment cet infatigable Oedipe va-t-il s' y prendre pour résoudre cette énigme ? Dans la société, l' apparition incessante des machines est l' antithèse, la formule inverse de la division du travail ; c' est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu' est-ce, en effet, qu' une machine ? Une manière de réunir diverses particules du travail que la division avait séparées. Toute machine peut être définie : un résumé de plusieurs opérations, une simplification de ressorts, une condensation du travail, une réduction de frais. Sous tous ces rapports, la machine est la contrepartie de la division. Donc, par la machine, il y aura restauration du travailleur parcellaire, diminution de peine pour l' ouvrier, baisse de prix sur le produit, mouvement dans le rapport des valeurs, progrès vers de nouvelles découvertes, accroissement du bien-être général. Comme la découverte d' une formule donne une puissance nouvelle au géomètre, de même l' invention d' une machine est une abréviation de main-d' oeuvre qui multiplie la force du producteur, et l' on peut croire que l' antinomie de la division du travail, si elle n' est pas entièrement vaincue, sera balancée et neutralisée. Il faut lire dans le cours de M Chevalier les innombrables avantages qui résultent pour la société de l' intervention des machines : c' est un tableau saisissant auquel je me plais à renvoyer le lecteur. Les machines, se posant dans l' économie politique contradictoirement à la division du travail, représentent la synthèse s' opposant dans l' esprit humain à l' analyse ; et comme, ainsi qu' on le verra bientôt, dans la division du travail et dans les machines l' économie politique tout entière est déjà donnée, de même avec l' analyse et la synthèse on a toute la logique, on a la philosophie. L' homme qui travaille procède nécessairement et tout à tour par division et à l' aide d' instruments ; de même, celui qui raisonne fait nécessairement et tour à tour de la synthèse et de l' analyse, rien, absolument rien de plus. Et le travail et la raison n' iront jamais au delà : Prométhée, comme Neptune, atteint en trois pas aux bornes du monde.

p141

De ces principes, aussi simples, aussi lumineux que des axiomes, se déduisent des conséquences immenses. Comme dans l' opération intellectuelle l' analyse et la synthèse sont essentiellement inséparables, et que, d' un autre côté, la théorie ne devient légitime que sous la condition de suivre pied à pied l' expérience, il s' ensuit que le travail, réunissant l' analyse et la synthèse, la théorie et l' expérience en une action continue, le travail, forme extérieure de la logique, par conséquent résumant la réalité et l' idée, se représente de nouveau comme mode universel d' enseignement. Fit Fabricando Faber : de tous les systèmes d' éducation, le plus absurde est celui qui sépare l' intelligence de l' activité, et scinde l' homme en deux entités impossibles, un abstracteur et un automate. Voilà pourquoi nous applaudissons aux justes plaintes de M Chevalier, de M Dunoyer, et de tous ceux qui demandent la réforme de l' enseignement universitaire ; voilà aussi ce qui fonde l' espoir des résultats que nous nous sommes promis d' une telle réforme. Si l' éducation était avant tout expérimentale et pratique, ne réservant le discours que pour expliquer, résumer et coordonner le travail ; si l' on permettait d' apprendre par les yeux et les mains à qui ne peut apprendre par l' imagination et la mémoire : bientôt l' on verrait, avec les formes du travail, se multiplier les capacités ; tout le monde, connaissant la théorie de quelque chose, saurait par là même la langue philosophique ; il pourrait à l' occasion, ne fût-ce qu' une fois dans sa vie, créer, modifier, perfectionner, faire preuve d' intelligence et de compréhension, produire son chef-d' oeuvre, en un mot se montrer homme. L' inégalité des acquisitions de la mémoire ne changerait rien à l' équivalence des facultés, et le génie ne nous paraîtrait plus que ce qu' il est en effet, la santé de l' esprit . Les beaux esprits du dix-huitième siècle ont longuement disputé sur ce qui constitue le génie , en quoi il diffère du talent , ce qu' il faut entendre par esprit , etc. Ils avaient transporté dans la sphère intellectuelle les mêmes distinctions qui, dans la société, séparent les personnes. Il y avait pour eux des génies rois et dominateurs, des génies princes, des génies ministres ; puis encore des esprits gentilshommes et des esprits bourgeois, des talents citadins et des talents campagnards. Tout au bas de l' échelle gisait la foule grossière des industrieux, âmes à peine ébauchées, exclues de la gloire

p142

des élus. Toutes les rhétoriques sont encore pleines de ces impertinences que l' intérêt monarchique, la vanité des lettrés et l' hypocrisie socialiste s' efforcent d' accréditer, pour l' esclavage perpétuel des nations et le soutien de l' ordre de choses. Mais, s' il est démontré que toutes les opérations de l' esprit se réduisent à deux, analyse et sythèse, lesquelles sont nécessairement inséparables, quoique distinctes ; si, par une conséquence forcée, malgré l' infinie variété des travaux et des études, l' esprit ne fait toujours que recommencer la même toile, l' homme de génie n' est autre chose qu' un homme de bonne constitution, qui a beaucoup travaillé, beaucoup médité, beaucoup analysé, comparé, classé, résumé et conclu ; tandis que l' être borné, qui croupit dans une routine endémique, au lieu de développer ses facultés, a tué son intelligence par l' inertie et l' automatisme. Il est absurde de distinguer comme différant de nature ce qui ne diffère en réalité que par l' âge, puis de convertir en privilége et exclusion les divers degrés d' un développement ou les hasards d' une spontanéité qui, par le travail et l' éducation, doivent de jour en jour s' effacer. Les rhéteurs psychologues qui ont classé les âmes humaines en dynasties, races nobles, familles bourgeoises et prolétariat, avaient pourtant observé que le génie n' était point universel, et qu' il avait sa spécialité ; en conséquence, Homère, Platon, Phidias, Archimède, César, etc., qui tous leur semblaient premiers dans leur genre, furent par eux déclarés égaux et souverains de royaumes séparés. Quelle inconséquence ! Comme si la spécialité du génie ne trahissait pas la loi même de l' égalité des intelligences ! Comme si, d' un autre côté, la constance du succès dans le produit du génie n' était pas la preuve qu' il opère selon des principes à lui étrangers, et qui sont le gage de la perfection de ses oeuvres, tant qu' il les suit avec fidélité et certitude ! Cette apothéose du génie, rêvée les yeux ouverts par des hommes dont le babil demeura toujours stérile, ferait croire à la sottise innée de la majorité des mortels, si elle n' était la preuve éclatante de leur perfectibilité. Ainsi le travail, après avoir différencié les capacités et préparé leur équilibre par la division des industries, complète, si j' ose ainsi dire, l' armement de l' intelligence par les machines. D' après les témoignages de l' histoire comme d' après l' analyse, et nonobstant

p143

les anomalies causées par l' antagonisme des principes économiques, l' intelligence diffère chez les hommes, non par la puissance, la netteté ou l' étendue ; mais, en premier lieu, par la spécialité, ou, comme dit l' école, par la détermination qualitative ; secondement par l' exercice et l' éducation. Donc, chez l' individu comme chez l' homme collectif, l' intelligence est bien plus une faculté qui vient, qui se forme et se développe , Quoe Fit, qu' une entité ou entéléchie qui existe toute formée, antérieurement à l' apprentissage. La raison, ou quelque nom qu' on lui donne, génie, talent, industrie, est au point de départ une virtualité nue et inerte, qui peu à peu grandit, se fortifie, se colore, se détermine et se nuance à l' infini. Par l' importance de ses acquisitions, par son capital en un mot, l' intelligence différe et différera toujours d' un individu à l' autre ; mais comme puissance, égale dans tous à l' origine, le progrès social doit être, en perfectionnant incessamment ses moyens, de la rendre à la fin chez tous encore égale. Sans cela le travail resterait pour les uns un privilége, et pour les autres un châtiment. Mais l' équilibre des capacités, dont nous avons vu le prélude dans la division du travail, ne remplit pas toute la destination des machines, et les vues de la providence s' étendent fort au delà. Avec l' introduction des machines dans l' économie, l' essor est donné à la liberté. La machine est le symbole de la liberté humaine, l' insigne de notre domination sur la nature, l' attribut de notre puissance, l' expression de notre droit, l' emblème de notre personnalité. Liberté, intelligence, voilà donc tout l' homme : car, si nous écartons comme mystique et inintelligible toute spéculation sur l' être humain considéré au point de vue de la substance / esprit ou matière /, il ne nous reste plus que deux catégories de manifestations, comprenant, la première, tout ce que l' on nomme sensations, volitions, passions , attractions, instincts, sentiments ; l' autre, tous les phénomènes classés sous les noms d' attention, perception, mémoire, imagination, comparaison, jugement, raisonnement, etc. Quant à l' appareil organique, bien loin qu' il soit le principe ou la base de ces deux ordres de facultés, on doit le considérer comme en étant la réalisation synthétique et positive, l' expression vivante et harmonieuse. Car, comme de l' émission séculaire que l' humanité aura faite de

p144

ses principes antagonistes doit résulter un jour l' organisation sociale, tout de même l' homme doit être conçu comme le résultat de deux séries de virtualités. Ainsi, après s' être posée comme logique, l' économie sociale, poursuivant son oeuvre, se pose comme psychologie. L' éducation de l' intelligence et de la liberté, en un mot le bien-être de l' homme, toutes expressions parfaitement synonymes, voilà le but commun de l' économie politique et de la philosophie. Déterminer les lois de la production et de la distribution des richesses, ce sera démontrer , par une exposition objective et concrète, les lois de la raison et de la liberté ; ce sera créer à posteriori la philosophie et le droit : de quelque côté que nous nous tournions, nous sommes en pleine métaphysique. Essayons maintenant, avec les données réunies de la psychologie et de l' économie politique, de définir la liberté. S' il est permis de concevoir la raison humaine, à son origine, comme un atome lucide et réfléchissant, capable de représenter un jour l' univers, mais au premier instant vide de toute image ; on peut de même considérer la liberté, au début de la conscience, comme un point vivant, Punctum Saliens, une spontanéité vague, aveugle, ou plutôt indifférente, et capable de recevoir toutes les impressions, dispositions et inclinations possibles. La liberté est la faculté d' agir et de n' agir pas, laquelle, par un choix ou détermination / j' emploie ici le mot détermination au passif et à l' actif tout à la fois / quelconque, sort de son indifférence et devient volonté . Je dis donc que la liberté, de même que l' intelligence, est de sa nature une faculté indéterminée, informe, qui attend sa valeur et son caractère des impressions du dehors ; faculté par conséquent négative au départ, mais qui peu à peu se détermine et se dessine par l' exercice, je veux dire par l' éducation. L' étymologie, telle que du moins je la comprends, du mot liberté, fera encore mieux entendre ma pensée. Le radical est Lib-Et, il plaît / Cfallemlieben, aimer / ; d' où l' on a fait Lib-Eri, enfants, ceux qui nous sont chers, nom réservé aux enfants du père de famille ; Lib-Ertas, condition, caractère ou inclination des enfants de race noble ; Lib-Ido, passion d' esclave, qui ne reconnaît ni Dieu, ni loi, ni patrie, synonyme de Licentia, mauvaise conduite. Suivant que la spontanéité se détermine utilement, généreusement, ou en

p145

bien, on l' a nommée Libertas ; suivant qu' au contraire elle se détermine d' une manière nuisible, vicieuse et lâche, en mal, on l' a appelée Libido. Un savant économiste, M Dunoyer, a donné une définition de la liberté qui, rapprochée de la nôtre, achèvera d' en démontrer l' exactitude : " j' appelle liberté ce pouvoir que l' homme acquiert d' user de ses forces plus facilement... etc. " M Dunoyer n' a vu la liberté que par son côté négatif, c' est-à-dire comme si seulement elle était synonyme d' affranchissement des obstacles . à ce compte, la liberté ne serait pas une faculté chez l' homme, elle ne serait rien. Mais bientôt M Dunoyer, tout en persistant dans son incomplète définition, saisit le vrai côté de la chose : c' est alors qu' il lui arrive de dire que l' homme, en inventant une machine, sert sa liberté, non pas, comme nous nous exprimons, parce qu' il la détermine, mais, selon le style de M Dunoyer, parce qu' il lui ôte une difficulté. " ainsi, le langage articulé est un meilleur instrument que le langage par signes... etc. " je ne relèverai pas tout ce que cette manière de représenter la

p146

liberté renferme d' inexact et d' illogique. Depuis Destutt De Tracy, dernier représentant de la philosophie de Condillac, l' esprit philosophique s' est obscurci parmi les économistes de l' école française ; la peur de l' idéologie a perverti leur langage , et l' on s' aperçoit, en les lisant, que l' adoration du fait leur a fait perdre jusqu' au sentiment de la théorie. J' aime mieux constater que M Dunoyer, et l' économie politique avec lui, ne s' est pas trompé sur l' essence de la liberté, force, énergie ou spontanéité indifférente de soi à toute action, par conséquent également susceptible de toute détermination bonne ou mauvaise, utile ou nuisible. M Dunoyer a si bien eu le soupçon de la vérité, qu' il écrit lui-même : " au lieu de considérer la liberté comme un dogme, je la présenterai comme un résultat ; au lieu d' en faire l' attribut de l' homme, j' en ferai l' attribut de la civilisation ; au lieu d' imaginer des formes de gouvernement propres à l' établir, j' exposerai de mon mieux comment elle naît de tous nos progrès . " puis il ajoute, avec non moins de raison : " on remarquera combien cette méthode diffère de celle de ces philosophes dogmatiques... etc. " d' après cet exposé, on peut résumer en quatre lignes l' ouvrage qu' a voulu faire M Dunoyer : revue des obstacles qui entravent la liberté, et des moyens / instruments, méthodes, idées, coutumes, religions, gouvernements, etc. / qui la favorisent . Sans les omissions, l' ouvrage de M Dunoyer eût été la philosophie même de l' économie politique. Après avoir soulevé le problème de la liberté, l' économie politique nous en fournit donc une définition conforme de tout point à celle que donne la psychologie et que suggèrent les analogies du langage : et voilà comment peu à peu l' étude de l' homme se trouve transportée de la contemplation du moi, à l' observation des réalités. Or, de même que les déterminations de la raison dans l' homme ont reçu le nom d' idées / idées sommaires, supposées à priori , ou principes, conceptions, catégories ; et idées secondaires, ou plus

p147

spécialement acquises et empiriques / ; -de même les déterminations de la liberté ont reçu le nom de volitions , sentiments, habitudes, moeurs. Puis, le langage, figuratif de sa nature, continuant à fournir les éléments de la première psychologie, on a pris l' habitude d' assigner aux idées, comme lieu ou capacité où elles résident, l' intelligence ; et aux volitions, sentiments, etc., la conscience . Toutes ces abstractions ont été pendant longtemps prises pour des réalités par les philosophes, dont aucun ne s' apercevait que toute distribution des facultés de l' âme est nécessairement oeuvre de fantaisie, et que leur psychologie n' était qu' un mirage. Quoi qu' il en soit, si nous concevons maintenant ces deux ordres de déterminations, la raison et la liberté, comme réunis et fondus par l' organisation en une personne vivante, raisonnable et libre, nous comprendrons aussitôt qu' elles doivent se prêter un secours mutuel et s' influencer réciproquement. Si, par erreur ou inadvertance de la raison, la liberté, aveugle de sa nature, prend une fausse et funeste habitude, la raison ne tardera pas elle-même à s' en ressentir ; au lieu d' idées vraies, conformes aux rapports naturels des choses, elle ne retiendra que des préjugés, d' autant plus difficiles à extirper ensuite de l' intelligence, qu' ils seront devenus par l' âge plus chers à la conscience. Dans cet état, la raison et la liberté sont amoindries ; la première est troublée dans son développement, la seconde comprimée dans son essor, et l' homme est dévoyé, c' est- à-dire tout à la fois méchant et malheureux. Ainsi, lorsqu' à la suite d' une aperception contradictoire et d' une expérience incomplète, la raison eut prononcé par la bouche des économistes qu' il n' y avait point de règle de la valeur, et que la loi du commerce était l' offre et la demande, la liberté s' est livrée à la fougue de l' ambition, de l' égoïsme et du jeu ; le commerce n' a plus été qu' un pari, soumis à certaines règles de police ; la misère est sortie des sources de la richesse ; le socialisme, esclave lui-même de la routine, n' a su que protester contre les effets, au lieu de s' élever contre les causes ; et la raison a dû reconnaître, par le spectacle de tant de maux, qu' elle avait fait fausse route. L' homme ne peut arriver au bien-être qu' autant que sa raison et sa liberté non-seulement marchent d' accord, mais ne s' arrêtent jamais dans leur développement. Or, comme le progrès de la liberté,

p148

de même que celui de la raison, est indéfini, et comme d' ailleurs ces deux puissances sont intimement liées et solidaires, il faut conclure que la liberté est d' autant plus parfaite qu' elle se détermine plus conformément aux lois de la raison, qui sont celles des choses ; et que si cette raison était infinie, la liberté elle-même deviendrait infinie. En d' autres termes, la plénitude de la liberté est dans la plénitude de la raison : Summa Lex, Summa Libertas. Ces préliminaires étaient indispensables pour bien apprécier le rôle des machines, et faire ressortir l' enchaînement des évolutions économiques. à ce propos , je rappellerai au lecteur que nous ne faisons point une histoire selon l' ordre des temps, mais selon la succession des idées. Les phases ou catégories économiques sont dans leur manifestation tantôt contemporaines, tantôt interverties ; et de là vient l' extrême difficulté qu' ont éprouvée de tout temps les économistes à systématiser leurs idées ; de là le chaos de leurs ouvrages, même les plus recommandables sous tout autre rapport, tels que ceux d' Ad Smith, Ricardo et J B Say. Mais les théories économiques n' en ont pas moins leur succession logique et leur série dans l' entendement : c' est cet ordre que nous nous sommes flatté de découvrir, et qui fera de cet ouvrage tout à la fois une philosophie et une histoire. Ii-contradiction des machines. -origine du capital et du salariat. Par cela même que les machines diminuent la peine de l' ouvrier, elles abrégent et diminuent le travail, qui e la sorte devient de jour en jour plus offert et moins demandé. Peu à peu, il est vrai, la réduction des prix faisant augmenter la consommation, la proportion se rétablit , et le travailleur est rappelé : mais comme les perfectionnements industriels se succèdent sans relâche, et tendent continuellement à substituer l' opération mécanique au travail de l' homme, il s' ensuit qu' il y a tendance constante à retrancher une partie du service, partant à éliminer de la production les travailleurs. Or, il en est de l' ordre économique comme de l' ordre spirituel : hors de l' église point de salut, hors du travail, point de subsistance. La société et la nature, également impitoyables, sont d' accord pour exécuter ce nouvel arrêt.

p149

" lorsqu' une nouvelle machine, ou en général un procédé expéditif quelconque, dit J B Say, remplace un travail humain déjà en activité, une partie des bras industrieux, dont le service est utilement suppléé, demeure sans ouvrage. -une machine nouvelle remplace donc le travail d' une partie des travailleurs, mais ne diminue pas la quantité des choses produites ; car alors on se garderait de l' adopter ; elle déplace le revenu . Mais l' effet ultérieur est tout à l' avantage des machines : car si l' abondance du produit et la modicité du prix de revient font baisser la valeur vénale, le consommateur, c' est-à-dire tout le monde, en profitera. " l' optimisme de Say est une infidélité à la logique et aux faits. Il ne s' agit pas seulement ici d' un petit nombre d' accidents, arrivés pendant un laps de trente siècles par l' introduction d' une, deux ou trois machines ; il s' agit d' un phénomène régulier, constant et général. Après que le revenu a été déplacé , comme dit Say, par une machine, il l' est par une autre, puis encore par une autre, et toujours par une autre, tant qu' il reste du travail à faire et des échanges à effectuer. Voilà comme le phénomène doit être présenté et envisagé : mais alors convenons qu' il change singulièrement d' aspect. Le déplacement du revenu, la suppression du travail et du salaire est un fléau chronique, permanent, indélébile, une sorte de choléra qui tantôt apparaît sous la figure de Guttemberg, puis qui revêt celle d' Arkwright ; ici on le nomme Jacquard, plus loin James Watt ou marquis de Jouffroy. Après avoir sévi plus ou moins longtemps sous une forme, le monstre en prend une autre ; et les économistes, qui le croient parti, de s' écrier : ce n' était rien ! Tranquilles et satisfaits, pourvu qu' ils appuient de tout le poids de leur dialectique sur le côté positif de la question, ils ferment les yeux sur le côté subversif, sauf cependant, lorsqu' on leur reparlera de misère, à recommencer leurs sermons sur l' imprévoyance et l' ivrognerie des travailleurs. En I 75 o, -cette observation est de M Dunoyer ; elle donne la mesure de toutes les élucubrations de même espèce : -" en I 75 o donc, la population du duché de Lancaster était de 3 oo, Oo âmes. " en I 8 oi, grâce au développement des machines à filer, cette population était de 672, Ooo âmes. " en I 83 i, elle était de I, 336, Ooo âmes. " au lieu de 4 o, Ooo ouvriers qu' occupait anciennement l' industrie

p150

cotonnière, elle en occupe, depuis l' invention des machines, I, 5 oo, Ooo. " M Dunoyer ajoute que dans le temps où le nombre des ouvriers employés à ce travail prit cette extension singulière, le prix du travail devint une fois et demie plus considérable. Donc la population n' ayant fait que suivre le mouvement industriel, son accroissement a été un fait normal et irréprochable ; que dis-je ? Un fait heureux, puisqu' on le cite à l' honneur et gloire du développement mécanique. Mais tout à coup M Dunoyer fait volte-face : le travail ayant bientôt manqué à cette multitude d' engins filateurs, le salaire dut nécessairement décroître ; la population qu' avaient appelée les machines, se trouva délaissée par les machines, et M Dunoyer de dire alors : c' est l' abus du mariage qui est cause de la misère . Le commerce anglais, sollicité par son immense clientèle, appelle de tous côtés des ouvriers, et provoque au mariage ; tant que le travail abonde, le mariage est chose excellente, dont on aime à citer les effets dans l' intérêt des machines ; mais, comme la clientèle est flottante, dès que le travail et le salaire manquent, on crie à l' abus du mariage, on accuse l' imprévoyance des ouvriers. L' économie politique, c' est-à-dire le despotisme propriétaire, ne peut jamais avoir tort : il faut que ce soit le prolétariat. L' exemple de l' imprimerie a été maintes fois cité, toujours dans une pensée d' optimisme. Le nombre de personnes que fait vivre aujourd' hui la fabrication des livres est peut-être mille fois plus considérable que ne l' était celui des copistes et enlumineurs avant Guttemberg ; donc, conclut-on d' un air satisfait, l' imprimerie n' a fait tort à personne. Des faits analogues pourraient être cités à l' infini, sans qu' un seul fût à récuser, mais aussi sans que la question fît un pas. Encore une fois, personne ne disconvient que les machines aient contribué au bien-être général : mais j' affirme, en regard de ce fait irréfragable, que les économistes manquent à la vérité lorsqu' ils avancent d' une manière absolue que la simplification des procédés n' a eu nulle part pour résultat de diminuer le nombre des bras employés à une industrie quelconque . Ce que les économistes devraient dire, c' est que les machines, de même que la division du travail, sont tout à la fois, dans le système actuel de

[ P.-P. Prud'hon  ] [ Mémoires  ] [ J.-B.-V. Proudhon  ] [ Chasnans  ]
point.jpg (692 octets) JPPHome-CH ] [ P.-J. Proudhon ] [ boule.gif (133 octets) Œuvres P.-J. P. ] [ Généalogie ]
J.-P. Proudhon  ] [ F. Proudhon   ] [ Sommaire   ] [ index ]

Pour toute question ou remarque concernant ce site Web, envoyez un email à Jean-Pierre.Proudhon@wanadoo.fr Copyright © 1998 Proudhon  Dernière modification : 01 octobre 1998