Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

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Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

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et la nôtre du travail synthétique ? Je puis lui donner cette satisfaction... mais je rougirais, avec un homme aussi grave, de prolonger un tel badinage. M Rossi sait mieux que personne que l' analyse et la synthèse ne prouvent par elles-mêmes absolument rien, et que ce qui importe, comme disait Bacon, c' est de faire des comparaisons exactes et des dénombrements complets. Puisque M Rossi était en verve d' abstractions, que ne disait-il à cette phalange d' économistes qui recueillent avec tant de respect les moindres paroles tombées de sa bouche : " le capital est la matière de la richesse, comme l' argent est la matière de la monnaie, comme le blé est la matière du pain, et, en remontant la série jusqu' au bout, comme la terre, l' eau, le feu , l' atmosphère, sont la matière de tous nos produits. Mais c' est le travail, le travail seul, qui crée successivement chaque utilité donnée à ces matières , et qui conséquemment les transforme en capitaux et en richesses. Le capital est du travail , c' est-à-dire de l' intelligence et de la vie réalisées : comme les animaux et les plantes sont des réalisations de l' âme universelle ; comme les chefs-d' oeuvre d' Homère, de Raphaël et de Rossini, sont l' expression de leurs idées et de leurs sentiments. La valeur est la proportion suivant laquelle toutes les réalisations de l' âme humaine doivent se balancer pour produire un tout harmonique, qui, étant richesse, engendre pour nous le bien-être, ou plutôt est le signe, non l' objet, de notre félicité. " la proposition, il n' y a pas de mesure de la valeur, est illogique et contradictoire ; cela résulte des motifs mêmes sur lesquels on a prétendu l' établir. La proposition, le travail est le principe de proportionnalité des valeurs, non-seulement est vraie, parce qu' elle résulte d' une irréfragable analyse, mais elle est le but du progrès, la condition et la forme du bien-être social, le commencement et la fin de l' économie politique. De cette proposition et de ses corollaires, tout produit vaut ce qu' il coûte, et les produits s' achètent avec des produits, se déduit le dogme de l' égalité des conditions. L' idée de valeur socialement constituée, ou de proportionnalité des produits, sert à expliquer en outre : a / comment une invention mécanique, nonobstant le privilége qu' elle crée temporairement et les perturbations qu' elle occasionne, produit toujours à

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la fin une amélioration générale ; -b / comment la découverte d' un procédé économique ne peut jamais valoir à l' inventeur un profit égal à celui qu' il procure à la société ; -c / comment, par une série d' oscillations entre l' offre et la demande, la valeur de chaque produit tend constamment à se mettre de niveau avec le prix de revient et avec les besoins de la consommation, et par conséquent à s' établir d' une manière fixe et positive ; -d / comment la production collective augmentant incessamment la masse des choses consommables, et conséquemment la journée de travail étant de mieux en mieux payée, le travail doit laisser à chaque producteur un excédant ; -e / comment le labeur, loin de diminuer par le progrès industriel, augmente incessamment en quantité et qualité, c' est-à-dire en intensité et difficulté pour toutes les industries ; -f / comment la valeur sociale élimine continuellement les valeurs fictives, en d' autres termes , comment l' industrie opère la socialisation du capital et de la propriété ; -g / enfin, comment la répartition des produits, se régularisant à fur et mesure de la garantie mutuelle, produite par la constitution des valeurs, pousse la société à l' égalité des conditions et des fortunes. Enfin, la théorie de la constitution successive de toutes les valeurs commerciales impliquant un progrès à l' infini du travail, de la richesse et du bien-être, la destinée sociale, au point de vue économique, nous est révélée : produire incessamment, avec la moindre somme possible de travail pour chaque produit, la plus grande quantité et la plus grande variété possibles de valeurs, de manière à réaliser pour chaque individu la plus grande somme de bien-être physique, moral et intellectuel, et pour l' espèce, la plus haute perfection et une gloire infinie . " maintenant que nous avons déterminé, non sans peine, le sens de la question proposée par l' académie des sciences morales, touchant les oscillations du profit et du salaire, il est temps d' aborder la partie essentielle de notre tâche. Partout où le travail n' a point été socialisé, c' est-à-dire partout où la valeur ne s' est pas déterminée synthétiquement, il y a perturbation et déloyauté dans les échanges, guerre de ruses et d' embuscades, empêchement à la production, à la circulation et à la consommation, labeur improductif, absence de garanties, spoliation, insolidarité, indigence et luxe, mais en même temps effort du génie social pour conquérir la

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justice, et tendance constante vers l' association et l' ordre. L' économie politique n' est autre chose que l' histoire de cette grande lutte. D' une part, en effet, l' économie politique, en tant qu' elle consacre et prétend éterniser les anomalies de la valeur et les prérogatives de l' égoïsme, est véritablement la théorie du malheur et l' organisation de la misère ; mais en tant qu' elle expose les moyens inventés par la civilisation pour vaincre le paupérisme, bien que ces moyens aient constamment tourné à l' avantage exclusif du monopole, l' économie politique est le préambule de l' organisation de la richesse. Il importe donc de reprendre l' étude des faits et des routines économiques, d' en dégager l' esprit et d' en formuler la philosophie. Sans cela, nulle intelligence de la marche des sociétés ne peut être acquise, nulle réforme essayée. L' erreur du socialisme a été jusqu' ici de perpétuer la rêverie religieuse en se lançant dans un avenir fantastique au lieu de saisir la réalité qui l' écrase ; comme le tort des économistes est de voir dans chaque fait accompli un arrêt de proscription contre toute hypothèse de changement. Pour moi, ce n' est point ainsi que je conçois la science économique, la véritable science sociale. Au lieu de répondre par des à priori aux redoutables problèmes de l' organisation du travail et de la répartition des richesses, j' interrogerai l' économie politique comme la dépositaire des pensées secrètes de l' humanité ; je ferai parler les faits selon l' ordre de leur génération, et raconterai, sans y mettre du mien , leurs témoignages. Ce sera tout à la fois une triomphante et lamentable histoire, où les personnages seront des idées, les épisodes des théories, et les dates des formules.

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évolutions économiques. Première époque. -la division du travail. L' idée fondamentale, la catégorie dominante de l' économie politique est la valeur. La valeur parvient à sa détermination positive par une suite d' oscillations entre l' offre et la demande . En conséquence, la valeur se pose successivement sous trois aspects : valeur utile, valeur échangeable, et valeur synthétique ou valeur sociale, qui est la valeur vraie. Le premier terme engendre contradictoirement le second ; et les deux ensemble, s' absorbant dans une pénétration réciproque, produisent le troisième : de telle sorte que la contradiction ou l' antagonisme des idées apparaît comme le point de départ de toute la science économique, et que l' on peut dire d' elle, en parodiant le mot de Tertullien sur l' évangile, credo quia absurdum : il y a, dans l' économie des sociétés, vérité latente dès qu' il y a contradiction apparente, credo quia contrarium . Au point de vue de l' économie politique, le progrès de la société consiste donc à résoudre incessamment le problème de la constitution des valeurs, ou de la proportionnalité et de la solidarité des produits. Mais, tandis que dans la nature la synthèse des contraires est contemporaine de leur opposition, dans la société les éléments antithétiques semblent se produire à de longs intervalles, et ne se résoudre qu' après une longue et tumultueuse agitation. Ainsi, l' on n' a pas d' exemple, on ne se fait pas même l' idée d' une vallée sans colline, d' une gauche sans une droite, d' un pôle nord sans un pôle

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sud, d' un bâton qui n' aurait qu' un bout, ou les deux bouts sans un milieu, etc. Le corps humain, avec sa dichotomie si parfaitement antithétique, est formé intégralement dès l' instant même de la conception ; il répugne qu' il se compose et s' agence pièce à pièce, comme l' habit qui devra plus tard le couvrir en l' imitant. Dans la société, au contraire, ainsi que dans l' esprit, tant s' en faut que l' idée arrive d' un seul bond à sa plénitude, qu' une sorte d' abîme sépare pour ainsi dire les deux positions antinomiques, et que celles-ci étant enfin reconnues, on n' aperçoit pas encore pour cela quelle sera la synthèse. Il faut que les concepts primitifs soient, pour ainsi dire, fécondés par de bruyantes controverses et des luttes passionnées ; des batailles sanglantes seront les préliminaires de la paix. En ce moment, l' Europe, fatiguée de guerre et de polémique, attend un principe conciliateur ; et c' est le sentiment vague de cette situation qui fait demander à l' académie des sciences morales et politiques, quels sont les faits généraux qui règlent les rapports des profits avec les salaires et qui en déterminent les oscillations, en d' autres termes, quels sont les épisodes les plus saillants et les phases les plus remarquables de la guerre du travail et du capital. Si donc je démontre que l' économie politique, avec toutes ses hypothèses contradictoires et ses conclusions équivoques, n' est rien qu' une organisation du privilége et de la misère, j' aurai prouvé par cela même qu' elle contient implicitement la promesse d' une organisation du travail et de l' égalité, puisque, comme on l' a dit, toute contradiction systématique est l' annonce d' une composition ; bien plus, j' aurai posé les bases de cette composition. Donc, enfin, exposer le système des contradictions économiques, c' est jeter les fondements de l' association universelle ; dire comment les produits de l' oeuvre collective sont sortis de la société, c' est expliquer comment il sera possible de les y faire rentrer ; montrer la genèse des problèmes de production et de répartition, c' est en préparer

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la solution. Toutes ces propositions sont identiques, et d' une égale évidence. I-effets antagonistes du principe de division. Tous les hommes sont égaux dans la communauté primitive, égaux par leur nudité et leur ignorance, égaux par la puissance indéfinie de leurs facultés. Les économistes ne considèrent d' habitude que le premier de ces aspects : ils négligent ou méconnaissent totalement le second. Cependant, d' après les philosophes les plus profonds des temps modernes, La Rochefoucault, Helvétius, Kant, Fichte, Hégel, Jacotot, l' intelligence ne diffère dans les individus que par la détermination qualitative , laquelle constitue la spécialité ou aptitude propre de chacun ; tandis que, dans ce qu' elle a d' essentiel, savoir le jugement, elle est chez tous quantitativement égale. De là résulte qu' un peu plus tôt, un peu plus tard, suivant que les circonstances auront été favorables, le progrès général doit conduire tous les hommes de l' égalité originelle et négative, à l' équivalence positive des talents et des connaissances. J' insiste sur cette donnée précieuse de la psychologie, dont la conséquence nécessaire est que la hiérarchie des capacités ne saurait être dorénavant admise comme principe et loi d' organisation : l' égalité seule est notre règle, comme elle est aussi notre idéal. De même donc, comme nous l' avons prouvé par la théorie de la valeur, que l' égalité de misère doit se convertir progressivement en égalité de bien-être ; de même l' égalité des âmes, négative au départ, puisqu' elle ne représente que le vide, doit se reproduire positivement au dernier terme de l' éducation de l' humanité. Le mouvement intellectuel s' accomplit parallèlement au mouvement économique : ils sont l' expression, la traduction l' un de l' autre ; la psychologie et l' économie sociale sont d' accord, ou, pour mieux dire, elles ne font que dérouler chacune à un point de vue différent la même histoire. C' est ce qui apparaît surtout dans la grande loi de Smith, la division du travail . Considérée dans son essence, la division du travail est le mode selon lequel se réalise l' égalité des conditions et des intelligences. C' est elle qui, par la diversité des fonctions, donne lieu à la proportionnalité

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des produits et à l' équilibre dans les échanges, conséquemment qui nous ouvre la route à la richesse ; comme aussi, en nous découvrant l' infini partout dans l' art et la nature, elle nous conduit à idéaliser toutes nos opérations, et rend l' esprit créateur, c' est-à-dire la divinité même, Mentem Diviniorem, immanente et sensible chez tous les travailleurs. La division du travail est donc la première phase de l' évolution économique aussi bien que du progrès intellectuel : notre point de départ est vrai du côté de l' homme et du côté des choses, et la marche de notre exposition n' a rien d' arbitraire. Mais, à cette heure solennelle de la division du travail, le vent des tempêtes commence à souffler sur l' humanité. Le progrès ne s' accomplit pas pour tous d' une manière égale et uniforme, bien qu' à la fin il doive atteindre et transfigurer toute créature intelligente et travailleuse. Il commence par s' emparer d' un petit nombre de privilégiés, qui composent ainsi l' élite des nations, pendant que la masse persiste ou même s' enfonce plus avant dans la barbarie. C' est cette acception de personnes de la part du progrès qui a fait croire si longtemps à l' inégalité naturelle et providentielle des conditions, enfanté les castes, et constitué hiérarchiquement toutes les sociétés. On ne comprenait pas que toute inégalité, n' étant jamais qu' une négation, portait en soi le signe de son illégitimité et l' annonce de sa déchéance : bien moins encore pouvait-on s' imaginer que cette même inégalité procédât accidentellement d' une cause dont l' effet ultérieur devait la faire disparaître entièrement. Ainsi l' antinomie de la valeur se reproduisant dans la loi de division, il s' est trouvé que le premier et le plus puissant instrument de savoir et de richesse que la providence eût mis en nos mains, est devenu pour nous un instrument de misère et d' imbécillité. Voici la formule de cette nouvelle loi d' antagonisme, à laquelle nous devons les deux maladies les plus anciennes de la civilisation, l' aristocratie et le prolétariat : le travail, en se divisant selon la loi qui lui est propre, et qui est la condition première de sa fécondité, aboutit à la négation de ses fins et se détruit lui-même ; en d' autres termes : la division, hors de laquelle point de progrès, point de richesse, point d' égalité, subalternise l' ouvrier, rend l' intelligence inutile, la richesse nuisible et l' égalité impossible . Tous les économistes depuis A Smith ont signalé les avantages

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et les inconvénients de la loi de division, mais en insistant beaucoup plus sur les premiers que sur les seconds, parce que cela servait mieux leur optimisme, et sans qu' aucun d' eux se soit jamais demandé ce que pouvaient être les inconvénients d' une loi . Voici comment J-B Say a résumé la question : " un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu' une même opération, parvient à coup sûr à l' exécuter mieux... etc. " ainsi, quelle est, après le travail, la cause première de la multiplication des richesses et de l' habileté des travailleurs ? La division. Quelle est la cause première de la décadence de l' esprit, et, comme nous le prouverons incessamment, de la misère civilisée ? La division. Comment le même principe, poursuivi rigoureusement dans ses conséquences, conduit-il à des effets diamétralement opposés ? Pas un économiste, ni avant ni depuis A Smith, ne s' est seulement aperçu qu' il y eût là un problème à éclaircir. Say va jusqu' à reconnaître que dans la division du travail la même cause qui produit le bien engendre le mal ; puis, après quelques mots de commisération sur les victimes de la séparation des industries, content d' avoir fait un exposé impartial et fidèle, il nous laisse là. " vous saurez, semble-t-il dire, que plus on divise la main-d' oeuvre, plus on augmente la puissance productive du travail ; mais qu' en même temps plus le travail, se réduisant progressivement à un mécanisme, abrutit l' intelligence. "

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en vain l' on s' indigne contre une théorie qui, créant par le travail même une aristocratie de capacités, conduit fatalement à l' inégalité politique ; en vain l' on proteste au nom de la démocratie et du progrès qu' il n' y aura plus à l' avenir ni noblesse, ni bourgeoisie, ni parias. L' économiste répond, avec l' impassibilité du destin : vous êtes condamnés à produire beaucoup, et à produire à bon marché ; sans quoi votre industrie sera toujours chétive, votre commerce nul, et vous vous traînerez à la queue de la civilisation, au lieu d' en prendre le commandement. -quoi ! Parmi nous, hommes généreux, il y aurait des prédestinés à l' abrutissement, et plus notre industrie se perfectionne, plus augmenterait le nombre de nos frères maudits ! ... -hélas ! ... voilà le dernier mot de l' économiste. On ne peut méconnaître dans la division du travail, comme fait général et comme cause, tous les caractères d' une loi ; mais comme cette loi régit deux ordres de phénomènes radicalement inverses et qui s' entre-détruisent, il faut avouer aussi que cette loi est d' une espèce inconnue dans les sciences exactes ; que c' est, chose étrange, une loi contradictoire, une contre-loi , une antinomie. Ajoutons, par forme de préjugement, que tel paraît être le trait signalétique de toute l' économie des sociétés, partant de la philosophie. Or, à moins d' une recomposition du travail qui efface les inconvénients de la division, tout en conservant ses effets utiles, la contradiction inhérente au principe est sans remède. Il faut, selon la parole des prêtres juifs conspirant la mort du Christ, il faut que le pauvre périsse pour assurer la fortune du propriétaire... etc. Je vais démontrer la nécessité de cet arrêt ; après quoi, s' il reste au travailleur parcellaire une lueur d' intelligence, il se consolera par la pensée qu' il meurt selon les règles de l' économie politique. Le travail, qui devait donner l' essor à la conscience et la rendre de plus en plus digne de bonheur, amenant par la division parcellaire l' affaissement de l' esprit, diminue l' homme de la plus noble partie de lui-même, Minorat Capitis, et le rejette dans l' animalité. Dès ce moment, l' homme déchu travaille en brute, conséquemment il doit être traité en brute. Ce jugement de la nature et de la nécessité, la société l' exécutera.

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Le premier effet du travail parcellaire, après la dépravation de l' âme, est la prolongation des séances qui croissent en raison inverse de la somme d' intelligence dépensée. Car le produit s' appréciant tout à la fois au point de vue de la quantité et de la qualité, si, par une évolution industrielle quelconque, le travail fléchit dans un sens, il faut qu' il soit fait compensation dans l' autre. Mais comme la durée des séances ne peut excéder seize à dix-huit heures par jour, du moment où la compensation ne pourra se prendre sur le temps, elle se prendra sur le prix, et le salaire diminuera. Et cette baisse aura lieu, non pas comme on l' a ridiculement imaginé, parce que la valeur est essentiellement arbitraire, mais parce qu' elle est essentiellement déterminable. Peu importe que la lutte de l' offre et de la demande se termine, tantôt à l' avantage du maître , tantôt au profit du salarié ; de telles oscillations peuvent varier d' amplitude, selon des circonstances accessoires bien connues, et qui ont été mille fois appréciées. Ce qui est certain , et qu' il s' agit uniquement pour nous de noter, c' est que la conscience universelle ne met pas au même taux le travail d' un contre-maître et la manoeuvre d' un goujat. Il y a donc nécessité de réduction sur le prix de la journée : en sorte que le travailleur, après avoir été affligé dans son âme par une fonction dégradante, ne peut manquer d' être frappé aussi dans son corps par la modicité de la récompense. C' est l' application littérale de cette parole de l' évangile : à celui qui a peu, j' ôterai encore le peu qu' il a . Il y a dans les accidents économiques une raison impitoyable qui se rit de la religion et de l' équité comme des aphorismes de la politique, et qui rend l' homme heureux ou malheureux, selon qu' il obéit ou se soustrait aux prescriptions du destin. Certes, nous voici loin de cette charité chrétienne dont s' inspirent aujourd' hui tant d' honorables écrivains, et qui, pénétrant au coeur de la bourgeoisie, s' efforce de tempérer, par une multitude de fondations pieuses, les rigueurs de la loi. L' économie politique ne connaît que la justice, justice inflexible et serrée comme la bourse de l' avare ; et c' est parce que l' économie politique est l' effet de la spontanéité sociale et l' expression de la volonté divine, que j' ai pu dire : Dieu est contradicteur de l' homme, et la providence misanthrope. Dieu nous fait payer, au poids du sang et à la mesure de

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nos larmes, chacune de nos leçons ; et pour comble de mal, dans nos relations avec nos semblables, nous faisons tous comme lui. Où donc est cet amour du père céleste pour ses créatures ? Où est la fraternité humaine ? Se peut-il autrement ? Disent les théistes. L' homme tombant, l' animal reste : comment le créateur reconnaîtrait-il en lui son image ? Et quoi de plus simple qu' il le traite alors comme une bête de somme ? Mais l' épreuve ne durera pas toujours, et tôt ou tard le travail, après s' être particularisé , se synthétisera. Tel est l' argument ordinaire de tous ceux qui cherchent des justifications à la providence, et qui ne réussissent le plus souvent qu' à prêter de nouvelles armes à l' athéisme. C' est donc à dire que Dieu nous aurait envié pendant six mille ans une idée qui pouvait épargner des millions de victimes, la distribution à la fois spéciale et synthétique du travail ! En revanche, il nous aurait donné par ses serviteurs Moïse, Bouddha, Zoroastre, Mahomet, etc., ces insipides rituels, opprobres de notre raison, et qui ont fait égorger plus d' hommes qu' ils ne contiennent de lettres ! Bien plus, s' il faut en croire la révélation primitive, l' économie sociale serait cette science maudite, ce fruit de l' arbre réservé à Dieu, et auquel il était défendu à l' homme de toucher ! Pourquoi cette réprobation religieuse du travail, s' il est vrai, comme déjà la science économique le découvre, que le travail soit le père de l' amour et l' organe du bonheur ? Pourquoi cette jalousie de notre avancement ? Mais si, comme il paraît assez maintenant, notre progrès dépend de nous seuls, à quoi sert d' adorer ce fantôme de divinité, et que nous veut-il encore par cette cohue d' inspirés qui nous poursuivent de leurs sermons ? Vous tous, chrétiens, protestants et orthodoxes, néo- révélateurs, charlatans et dupes, écoutez le premier verset de l' hymne humanitaire sur la miséricorde de Dieu : " à mesure que le principe de la division du travail reçoit une application complète, l' ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant ! L' art fait des progrès, l' artisan rétrograde ! " / Tocqueville, de la démocratie en Amérique . / gardons-nous donc d' anticiper sur nos conclusions, et de préjuger la dernière révélation de l' expérience. Dieu, quant à présent, nous apparaît moins favorable qu' adverse : bornons-nous à constater le fait.

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De même donc que l' économie politique, à son point de départ, nous a fait entendre cette parole mystérieuse et sombre : à mesure que la production d' utilité augmente, la vénalité diminue ; de même, arrivée à sa première station, elle nous avertit d' une voix terrible : à mesure que l' art fait des progrès, l' artisan rétrograde . Pour mieux fixer les idées, citons quelques exemples. Quels sont, dans toute la métallurgie, les moins industrieux des salariés ? Ceux-là précisément qu' on appelle mécaniciens . Depuis que l' outillage a été si admirablement perfectionné, un mécanicien n' est plus qu' un homme qui sait donner un coup de lime ou présenter une pièce au rabot : quant à la mécanique, c' est l' affaire des ingénieurs et des contre-maîtres. Un maréchal de campagne réunit quelquefois, par la seule nécessité de sa position, les talents divers de serrurier, de taillandier, d' armurier, de mécanicien, de charron , de vétérinaire : on serait étonné, dans le monde des beaux esprits, de la science qu' il y a sous le marteau de cet homme, à qui le peuple, toujours railleur, donne le sobriquet de brûle- fer . Un ouvrier du Creuzot, qui a vu pendant dix ans tout ce que sa profession peut offrir de plus grandiose et de plus fin, sorti de son chantier, n' est plus qu' un être inhabile à rendre le moindre service et à gagner sa vie. L' incapacité du sujet est en raison directe de la perfection de l' art ; et cela est vrai de tous les états comme de la métallurgie. Le salaire des mécaniciens s' est soutenu jusqu' à présent à un taux élevé : il est inévitable qu' il descende un jour, la qualité médiocre du travail ne pouvant le soutenir. Je viens de citer un art mécanique, citons une industrie libérale. Guttemberg, et ses industrieux compagnons, Furst et Schoeffer, eussent-ils jamais cru que, par la division du travail, leur sublime invention tomberait dans le domaine de l' ignorance, j' ai presque dit de l' idiotisme ? Il est peu d' hommes aussi faibles d' intelligence , aussi peu lettrés , que la masse des ouvriers attachés aux diverses branches de l' industrie typographique, compositeurs, pressiers, fondeurs, relieurs et papetiers. Le typographe, que l' on rencontrait encore au temps des Estienne, est devenu presque une abstraction. L' emploi des femmes pour la composition des caractères a frappé au coeur cette noble industrie, et en a consommé l' avilissement. J' ai vu une compositrice , et c' était une des meilleures, qui ne

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savait pas lire, et ne connaissait des lettres que la figure. Tout l' art s' est retiré dans la spécialité des protes et correcteurs, savants modestes, que l' impertinence des auteurs et patrons humilie encore, et dans quelques ouvriers véritablement artistes. La presse, en un mot, tombée dans le mécanisme, n' est plus, par son personnel, au niveau de la civilisation : il ne restera bientôt d' elle que des monuments. J' entends dire que les ouvriers imprimeurs, à Paris, travaillent par l' association à se relever de leur déchéance : puissent leurs efforts ne se point épuiser en un vain empirisme, ou s' égarer dans de stériles utopies ! Après l' industrie privée, voyons l' administration. Dans les services publics, les effets du travail parcellaire se produisent non moins effrayants, non moins intenses : partout, dans l' administration, à mesure que l' art se développe, le gros des employés voit réduire son traitement. -un facteur de la poste reçoit depuis 4 oo jusqu' à 6 oo francs de traitement annuel, sur quoi l' administration retient environ le dixième pour la retraite. Après trente ans d' exercice, la pension, ou plutôt la restitution, est de 3 oo francs par an, lesquels, cédés à un hospice par le titulaire, lui donnent droit au lit, à la soupe et au blanchissage. Le coeur me saigne à le dire, mais je trouve que l' administration est encore généreuse : quelle voulez-vous que soit la rétribution d' un homme dont toute la fonction consiste à marcher ? La légende ne donne que cinq sous au juif-errant ; les facteurs de la poste en reçoivent vingt ou trente ; il est vrai que la plupart ont une famille. Pour la partie du service qui demande l' usage des facultés intellectuelles, elle est réservée aux directeurs et commis : ceux-ci sont mieux payés, ils font travail d' hommes. Partout donc, dans les services publics comme dans l' industrie libre, les choses sont arrangées de telle sorte que les neuf dixièmes des travailleurs servent de bêtes de somme à l' autre dixième : tel est l' effet inévitable du progrès industriel, et la condition indispensable de toute richesse. Il importe de se bien rendre compte de cette vérité élémentaire, avant de parler au peuple d' égalité, de liberté, d' institutions démocratiques, et autres utopies, dont la réalisation suppose préalablement une révolution complète dans les rapports des travailleurs.

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L' effet le plus remarquable de la division du travail est la déchéance de la littérature. Au moyen âge et dans l' antiquité, le lettré, sorte de docteur encyclopédique, successeur du troubadour et du poëte, sachant tout, pouvait tout. La littérature, la main haute, régentait la société ; les rois recherchaient la faveur des écrivains, ou se vengeaient de leurs mépris en les brûlant, eux et leurs livres. C' était encore une manière de reconnaître la souveraineté littéraire. Aujourd' hui, l' on est industriel, avocat, médecin, banquier, commerçant, professeur, ingénieur, bibliothécaire, etc. ; on n' est plus homme de lettres. Ou plutôt quiconque s' est élevé à un degré quelque peu remarquable dans sa profession, est par cela seul et nécessairement lettré : la littérature, comme le baccalauréat, est devenue partie élémentaire de toute profession. L' homme de lettres réduit à son expression pure est l' écrivain public , sorte de commis-phrasier aux gages de tout le monde, et dont la variété la plus connue est le journaliste... ce fut une étrange idée venue aux chambres, il y a quatre ans, que celle de faire une loi sur la propriété littéraire ! Comme si désormais l' idée ne tendait pas de plus en plus à devenir tout, le style rien. Grâce à Dieu, c' en est fait de l' éloquence parlementaire comme de la poésie épique et de la mythologie : le théâtre n' attire que rarement les gens d' affaires et les savants ; et tandis que les connaisseurs s' étonnent de la décadence de l' art, l' observateur philosophe n' y voit que le progrès de la raison virile, importunée plutôt que réjouie de ces difficiles bagatelles. L' intérêt du roman ne se soutient qu' autant qu' il s' approche de la réalité ; l' histoire se réduit à une exégèse anthropologique ; partout enfin l' art de bien dire apparaît comme l' auxiliaire subalterne de l' idée, du fait. Le culte de la parole, trop touffue et trop lente pour les esprits impatients , est négligé, et ses artifices perdent de jour en jour leurs séductions. La langue du dix-neuvième siècle se compose de faits et de chiffres, et celui-là est le plus éloquent parmi nous, qui, avec le moins de mots, sait exprimer le plus de choses. Quiconque ne sait parler cette langue est relégué sans miséricorde parmi les rhéteurs ; on dit de lui qu' il n' a point d' idées. Dans une société naissante, le progrès des lettres devance nécessairement le progrès philosophique et industriel, et pendant longtemps

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sert à tous deux d' expression. Mais arrive le jour où la pensée déborde la langue, où par conséquent la prééminence conservée à la littérature devient pour la société un symptôme assuré de décadence. Le langage, en effet, est pour chaque peuple la collection de ses idées natives, l' encyclopédie que lui révèle d' abord la providence ; c' est le champ que sa raison doit cultiver, avant d' attaquer directement la nature par l' observation et l' expérience. Or, dès qu' une nation, après avoir épuisé la science contenue dans son vocabulaire, au lieu de poursuivre son instruction par une philosophie supérieure, s' enveloppe dans son manteau poétique, et se met à jouer avec ses périodes et ses hémistiches, on peut hardiment prononcer qu' une telle société est perdue. Tout en elle deviendra subtil, mesquin et faux ; elle n' aura pas même l' avantage de conserver dans sa splendeur cette langue dont elle s' est follement éprise ; au lieu de marcher dans la voie des génies de transition, des Tacite, des Thucydide, des Machiavel et des Montesquieu, on la verra tomber, d' une chute irrésistible, de la majesté de Cicéron aux subtilités de Sénèque, aux antithèses de saint Augustin et aux calembours de saint Bernard. Qu' on ne se fasse donc point illusion : du moment où l' esprit, d' abord tout entier dans le verbe, passe dans l' expérience et le travail, l' homme de lettres proprement dit n' est plus que la personnification chétive de la moindre de nos facultés ; et la littérature, rebut de l' industrie intelligente, ne trouve de débit que parmi les oisifs qu' elle amuse et les prolétaires qu' elle fascine, les jongleurs qui assiégent le pouvoir et les charlatans qui s' y défendent, les hiérophantes du droit divin qui embouchent le porte-voix du Sinaï, et les fanatiques de la souveraineté du peuple, dont les rares organes, réduits à essayer leur faconde tribunitienne sur des tombes en attendant qu' ils la fassent pleuvoir du haut des rostres, ne savent plus que donner au public des parodies de Gracchus et de Démosthène. La société , dans tous ses pouvoirs, est donc d' accord de réduire indéfiniment la condition du travailleur parcellaire ; et l' expérience, confirmant partout la théorie, prouve que cet ouvrier est condamné à l' infortune dès le ventre de sa mère, sans qu' aucune réforme politique, aucune association d' intérêts, aucun effort ni de la charité publique ni de l' enseignement, puisse le secourir. Les

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divers spécifiques imaginés dans ces derniers temps, loin de pouvoir guérir cette plaie, serviraient plutôt à l' envenimer en l' irritant ; et tout ce que l' on a écrit à cet égard n' a fait que mettre en évidence le cercle vicieux de l' économie politique . C' est ce que nous allons démontrer en peu de mots. Ii- impuissance des palliatifs. -Mm Blanqui, Chevalier, Dunoyer, Rossi et Passy. Tous les remèdes proposés contre les funestes effets de la division parcellaire se réduisent à deux, lesquels même n' en font qu' un, le premier étant l' inverse du second : relever le moral de l' ouvrier en augmentant son bien-être et sa dignité ; -ou bien, préparer de loin son émancipation et son bonheur par l' enseignement. Nous examinerons successivement ces deux systèmes, dont l' un a pour représentant M Blanqui, l' autre M Chevalier. M Blanqui est l' homme de l' association et du progrès, l' écrivain aux tendances démocratiques, le professeur accueilli par les sympathies du prolétariat. Dans son discours d' ouverture pour l' année I 845, M Blanqui a proclamé, comme moyen de salut, l' association du travail et du capital, la participation de l' ouvrier dans les bénéfices, soit un commencement de solidarité industrielle. " notre siècle, s' est-il écrié, doit voir naître le producteur collectif. " -M Blanqui oublie que le producteur collectif est né depuis longtemps, aussi bien que le consommateur collectif, et que la question n' est plus génétique, mais médicale. Il s' agit de faire que le sang, provenu de la digestion collective, au lieu de se porter tout à la tête, au ventre et à la poitrine, descende aussi dans les jambes et les bras. J' ignore au surplus quels moyens se propose d' employer M Blanqui pour réaliser sa généreuse pensée ; si c' est la création d' ateliers nationaux, ou bien la commandite de l' état, ou bien l' expropriation des entrepreneurs et leur remplacement par des compagnies travailleuses, ou bien enfin s' il se contentera de recommander aux ouvriers la caisse d' épargne, auquel cas la participation pourrait être ajournée aux calendes grecques. Quoi qu' il en soit , l' idée de M Blanqui se résout en une augmentation

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de salaire, provenant du titre de co-associés, ou du moins de co- intéressés, qu' il confère aux ouvriers. Qu' est-ce donc que vaudrait à l' ouvrier sa participation aux bénéfices ? Une filature de I 5, Ooo broches, occupant 3 oo ouvriers, ne donne pas, année courante, il s' en faut de beaucoup, 2 o, Ooo francs de bénéfices. Je tiens d' un industriel de Mulhouse que les fabriques de tissus en Alsace sont généralement au-dessous du pair, et que cette industrie n' est déjà plus une manière de gagner de l' argent par le travail , mais par l' agio . Vendre, vendre à propos, vendre cher, est toute la question ; fabriquer n' est qu' un moyen de préparer une opération de vente. Lors donc que je suppose, en moyenne, un bénéfice de 2 o, Ooo francs par atelier de 3 oo personnes, comme mon argument est général, il s' en faut de 2 o, Ooofr que je sois dans le vrai. Toutefois, admettons ce chiffre. Divisant 2 o, Ooo francs, le bénéfice de la fabrique, par 3 oo personnes et 3 oo journées de travail, je trouve pour chacune un surcroît de solde de 22 centimes et 2 millièmes, soit pour la dépense quotidienne un supplément de I 8 centimes, juste un morceau de pain. Cela vaut- il la peine d' exproprier les entrepreneurs et de jouer la fortune publique, pour ériger des établissements d' autant plus fragiles, que la propriété étant morcelée en des infiniment petits d' actions, et ne se soutenant plus par le bénéfice, les entreprises manqueraient de lest, et ne seraient plus assurées contre les tempêtes ? Et s' il ne s' agit pas d' expropriation, quelle pauvre perspective à présenter à la classe ouvrière, qu' une augmentation de I 8 centimes, pour prix de quelques siècles d' épargne ; car il ne lui faudra pas moins que cela pour former ses capitaux, à supposer que les chômages périodiques ne lui fassent pas manger périodiquement ses économies ! Le fait que je viens de rapporter a été signalé de plusieurs manières. M Passy a relevé lui-même, sur les registres d' une filature de Normandie où les ouvriers étaient associés à l' entrepreneur, le salaire de plusieurs familles pendant dix années ; et il a trouvé des moyennes de I 2 ài, 4 oo francs par an. Il a ensuite voulu comparer la situation des ouvriers de filatures payés en raison des prix

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obtenus par les maîtres, avec celle des ouvriers qui sont simplement salariés, et il a reconnu que ces différences sont presque insensibles. Ce résultat était facile à prévoir. Les phénomènes économiques obéissent à des lois abstraites et impassibles comme les nombres : il n' y a que le privilége, la fraude et l' arbitraire qui en troublent l' immortelle harmonie. M Blanqui, se repentant, à ce qu' il paraît, d' avoir fait cette première avance aux idées socialistes, s' est empressé de rétracter ses paroles. Dans la même séance où M Passy démontrait l' insuffisance de la société en participation, il s' écria : " ne semble-t-il pas que le travail soit chose susceptible d' organisation... etc. " puis, emporté par son zèle, M Blanqui achève de ruiner la théorie de la participation, qu' avait déjà si fortement ébranlée M Passy, par l' exemple suivant : " M Dailly, agriculteur des plus éclairés, a établi un compte pour chaque pièce de terre, et un compte pour chaque produit ; et il constate que dans un intervalle de trente années, le même homme n' a jamais obtenu des récoltes pareilles sur le même espace de terre. Les produits ont varié de 26, Ooo francs à 9, Ooo ou 7, Ooo francs, parfois même ils sont descendus à 3 oo francs. Il est même certains produits, les pommes de terre, par exemple, qui le ruinent une fois sur neuf. Comment donc, en présence de ces variations, sur des revenus aussi incertains, établir des distributions régulières et des salaires uniformes pour les travailleurs ? ... " on pourrait répondre à cela que les variations de produit dans chaque pièce de terre indiquent simplement qu' il faut associer les propriétaires entre eux, après avoir associé les ouvriers aux propriétaires, ce qui établirait une solidarité plus profonde : mais ce serait préjuger ce qui est précisément en question, et que M Blanqui,

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après y avoir réfléchi, juge définitivement introuvable, l' organisation du travail. D' ailleurs, il est évident que la solidarité n' ajouterait pas une obole à la richesse commune, partant, qu' elle ne touche même pas le problème de la division. Somme toute, le bénéfice tant envié, et souvent très- problématique des maîtres, est loin de couvrir la différence des salaires effectifs aux salaires demandés ; et l' ancien projet de M Blanqui, misérable dans ses résultats et désavoué par son auteur, serait pour l' industrie manufacturière un fléau. Or, la division du travail étant désormais établie partout, le raisonnement se généralise, et nous avons pour conclusion que la misère est un effet du travail , aussi bien que de la paresse. On dit à cela, et cet argument est en grande faveur parmi le peuple : augmentez le prix des services, doublez, triplez le salaire. J' avoue que si cette augmentation était possible, elle obtiendrait un plein succès, quoi qu' en ait dit M Chevalier, à qui je dois sur ce point un petit redressement. D' après M Chevalier, si l' on augmentait le prix d' une marchandise quelconque, les autres marchandises s' augmenteraient dans la même proportion, et il n' en résulterait aucun avantage pour personne. Ce raisonnement, que les économistes se repassent depuis plus d' un siècle, est aussi faux qu' il est vieux, et il appartenait à M Chevalier, en sa qualité d' ingénieur, de redresser la tradition économique. Les appointements d' un chef de bureau étant par jour de Io francs, et le salaire d' un ouvrier de 4 : si le revenu est augmenté pour chacun de 5 francs, le rapport des fortunes qui, dans le premier cas, était comme Ioo est à 4 o, ne sera plus dans le second que comme Ioo est à 6 o. L' augmentation des salaires, s' effectuant nécessairement par addition et non par quotient, serait donc un excellent moyen de nivellement ; et les économistes mériteraient que les socialistes leur renvoyassent le reproche d' ignorance, dont ils sont par eux gratifiés à tort et à travers. Mais je dis qu' une pareille augmentation est impossible, et que la supposition en est absurde : car, comme l' a très-bien vu d' ailleurs M Chevalier, le chiffre qui indique le prix de la journée du travail n' est qu' un exposant algébrique sans influence sur la réalité : et ce qu' il faut avant tout songer à accroître, tout en rectifiant

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les inégalités de distribution, ce n' est pas l' expression monétaire, c' est la quantité des produits. Jusque-là, tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d' autre effet que celui d' une hausse sur le blé, le vin, la viande, le sucre, le savon, la houille, etc., c' est-à-dire l' effet d' une disette. Car qu' est-ce que le salaire ? C' est le prix de revient du blé, du vin, de la viande, de la houille ; c' est le prix intégrant de toutes choses. Allons plus avant encore : le salaire est la proportionnalité des éléments qui composent la richesse, et qui sont consommés chaque jour reproductivement par la masse des travailleurs. Or, doubler le salaire, au sens où le peuple l' entend, c' est attribuer à chacun des producteurs une part plus grande que son produit, ce qui est contradictoire ; et si la hausse ne porte que sur un petit nombre d' industries, c' est provoquer une perturbation générale dans les échanges, en un mot, une disette. Dieu me garde des prédictions ! Mais malgré toute ma sympathie pour l' amélioration du sort de la classe ouvrière, il est impossible, je le déclare, que les grèves suivies d' augmentation de salaire n' aboutissent pas à un renchérissement général : cela est aussi certain que deux et deux font quatre. Ce n' est point par de semblables recettes que les ouvriers arriveront à la richesse, et, ce qui est mille fois plus précieux encore que la richesse, à la liberté. Les ouvriers, appuyés par la faveur d' une presse imprudente, en exigeant une augmentation de salaire, ont servi le monopole bien plus que leur véritable intérêt : puissent-ils reconnaître, quand le malaise reviendra pour eux plus cuisant, le fruit amer de leur inexpérience ! Convaincu de l' inutilité, ou, pour mieux dire, des funestes effets de l' augmentation des salaires, et sentant bien que la question est tout organique et nullement commerciale, M Chevalier prend le problème à rebours. Il demande pour la classe ouvrière, avant tout, l' instruction, et il propose dans ce sens de larges réformes. L' instruction ! C' est aussi le mot de M Arago aux ouvriers, c' est le principe de tout progrès. L' instruction ! ... il faut savoir une fois pour toutes ce que nous pouvons en attendre pour la solution du problème qui nous occupe ; il faut savoir, dis-je, non s' il est désirable que tous la reçoivent, chose que personne ne met en doute, mais si elle est possible.

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Pour bien saisir toute la portée des vues de M Chevalier, il est indispensable de connaître sa tactique. M Chevalier, façonné de longue main à la discipline, d' abord par ses études polytechniques, plus tard par ses relations saint-simoniennes, et finalement par sa position universitaire, ne paraît point admettre qu' un élève puisse avoir d' autre volonté que celle du règlement, un sectaire d' autre pensée que celle du chef, un fonctionnaire public d' autre opinion que celle du pouvoir. Ce peut être une manière de concevoir l' ordre aussi respectable qu' aucun autre, et je n' entends exprimer à ce sujet ni approbation ni blâme. M Chevalier a-t-il à émettre un jugement qui lui soit personnel ? En vertu du principe que tout ce qui n' est pas défendu par la loi est permis, il se hâte de prendre le devant et de dire son avis, quitte à se rallier ensuite, s' il y a lieu, à l' opinion de l' autorité. C' est ainsi que m chevalier, avant de se fixer au giron constitutionnel, s' était donné à M Enfantin ; c' est ainsi qu' il s' était expliqué sur les canaux, les chemins de fer, la finance, la propriété, longtemps avant que le ministère eût adopté aucun système sur la construction des railways, sur la conversion des rentes, les brevets d' invention, la propriété littéraire, etc. M Chevalier n' est donc pas, tant s' en faut, admirateur aveugle de l' enseignement universitaire ; et jusqu' à nouvel ordre, il ne se gêne pas pour dire ce qu' il en pense. Ses opinions sont des plus radicales. M Villemain avait dit dans son rapport : " le but de l' instruction secondaire est de préparer de loin un choix d' hommes... etc. "

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et comme le propre d' une idée lumineuse est d' éclairer toutes les questions qui s' y rattachent, l' enseignement professionnel fournit à M Chevalier un moyen très-expéditif de trancher, chemin faisant, la querelle du clergé et de l' université sur la liberté de l' enseignement. " il faut convenir qu' on fait la part très-belle au clergé... etc. " la conclusion vient toute seule : changez la matière de l' enseignement, et vous décatholicisez le royaume ; et comme le clergé ne sait que le latin et la bible, qu' il ne compte dans son sein ni maîtres ès arts, ni agriculteurs, ni comptables ; que parmi ses quarante mille prêtres, il n' en est peut-être pas vingt en état de lever un plan ou de forger un clou, on verra bientôt à qui les pères de famille donneront la préférence, de l' industrie ou du bréviaire, et s' ils n' estiment pas que le travail est la plus belle des langues pour prier Dieu. Ainsi finirait cette opposition ridicule d' éducation religieuse et de science profane, de spirituel et de temporel, de raison et de foi, d' autel et de trône, vieilles rubriques désormais vides de sens, mais dont on amuse encore la bonhomie du public, en attendant qu' il se fâche. M Chevalier n' insiste pas, du reste, sur cette solution : il sait que religion et monarchie sont deux partenaires qui, bien que toujours en brouille, ne peuvent exister l' une sans l' autre ; et pour ne point éveiller de soupçon, il se lance à travers une autre idée révolutionnaire, l' égalité. " la France est en état de fournir à l' école polytechnique vingt fois autant d' élèves qu' il y en entre aujourd' hui... etc. "

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si l' enseignement secondaire, réformé selon les vues de M Chevalier, était suivi par tous les jeunes français, tandis qu' il ne l' est communément que par 9 o, Ooo, il n' y aurait aucune exagération à élever le chiffre des spécialités mathématiques de 3, 52 oà Io, Ooo ; mais, par la même raison, nous aurions Io, Ooo artistes, philologues et philosophes ; -Io, Ooo médecins, physiciens, chimistes et naturalistes ; -Io, Ooo économistes, jurisconsultes, administrateurs ; - 2 o, Ooo industriels, contre-maîtres, négociants et comptables ; - 4 o, Ooo agriculteurs, vignerons, mineurs, etc. ; total, Ioo, Ooo capacités par an, soit environ le tiers de la jeunesse. Le reste, au lieu d' aptitudes spéciales , n' ayant que des aptitudes mêlées, se classerait indifféremment partout. Il est sûr qu' un si puissant essor donné aux intelligences accélérerait la marche de l' égalité, et je ne doute pas que tel ne soit le voeu secret de M Chevalier. Mais voilà précisément ce qui m' inquiète : les capacités ne font jamais défaut, pas plus que la population, et la question est de trouver de l' emploi aux unes et du pain à l' autre. En vain M Chevalier nous dit-il : " l' instruction secondaire donnerait moins de prise à la plainte qu' elle lance dans la société des flots d' ambitieux dénués de tous moyens de satisfaire leurs désirs, et intéressés à bouleverser l' état ; gens inappliqués et inapplicables, bons à rien et se croyant propres à tout, particulièrement à diriger les affaires publiques. Les études scientifiques exaltent moins l' esprit. Elles l' éclairent et le règlent en même temps ; elles approprient l' homme à la vie pratique... " -ce langage, lui répliquerai-je, est bon à tenir à des patriarches : un professeur d' économie politique doit avoir plus de respect pour sa chaire et pour son auditoire. Le gouvernement n' a pas plus de cent vingt places disponibles chaque année pour cent soixante-seize polytechniciens admis à l' école : quel serait donc l' embarras si le nombre des admissions était de dix mille, ou seulement, en prenant le chiffre de M Chevalier, de trois mille cinq cents ? Et généralisez : le total des positions civiles est de soixante mille, soit

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trois mille vacances annuelles ; quel effroi pour le pouvoir, si, adoptant tout à coup les idées réformistes de M Chevalier, il se voyait assiégé de cinquante mille solliciteurs ! On a souvent fait l' objection suivante aux républicains sans qu' ils y aient répondu : quand tout le monde aura son brevet d' électeur, les députés en vaudront-ils mieux, et le prolétariat en sera-t-il plus avancé ? Je fais la même demande à M Chevalier : quand chaque année scholaire vous apportera cent mille capacités, qu' en ferez-vous ? Pour établir cette intéressante jeunesse, vous descendrez jusqu' au dernier échelon de la hiérarchie. Vous ferez débuter le jeune homme, après quinze ans de sublimes études, non plus comme aujourd' hui par les grades d' aspirant ingénieur, de sous-lieutenant d' artillerie, d' enseigne de vaisseau, de substitut, de contrôleur, de garde général, etc. ; mais par les ignobles emplois de pionnier, de soldat du train, de dragueur, de mousse, de fagoteur et de rat de cave. Là il lui faudra attendre que la mort, éclaircissant les rangs, le fasse avancer d' une semelle. Il se pourra donc qu' un homme, sorti de l' école polytechnique et capable de faire un Vauban, meure cantonnier sur une route de deuxième classe, ou caporal dans un régiment. Oh ! Combien le catholicisme s' est montré plus prudent, et comme il vous a surpassés tous, saints-simoniens, républicains, universitaires, économistes, dans la connaissance de l' homme et de la société ! Le prêtre sait que notre vie n' est qu' un voyage , et que notre perfection ne se peut réaliser ici-bas ; et il se contente d' ébaucher sur la terre une éducation qui doit trouver son complément dans le ciel. L' homme que la religion a formé, content de savoir, de faire et d' obtenir ce qui suffit à sa destinée terrestre, ne peut jamais devenir un embarras pour le gouvernement : il en serait plutôt le martyr. ô religion bien- aimée ! Faut-il qu' une bourgeoisie qui a tant besoin de toi te méconnaisse ! ... dans quels épouvantables combats de l' orgueil et de la misère cette manie d' enseignement universel nous précipite ! à quoi servira l' éducation professionnelle, à quoi bon des écoles d' agriculture et de commerce, si vos étudiants ne possèdent ni établissements ni capitaux ? Et quel besoin de se bourrer jusqu' à l' âge de vingt ans de toutes sortes de sciences , pour aller après rattacher des fils à la mule-jenny, ou piquer la houille au fond d' un puits ? Quoi ! Vous

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n' avez de votre aveu que 3, Ooo emplois à donner chaque année pour 5 o, Ooo capacités possibles, et vous parlez encore de créer des écoles ! Restez plutôt dans votre système d' exclusion et de privilége, système vieux comme le monde, appui des dynasties et des patriciats, véritable machine à hongrer les hommes, afin d' assurer les plaisirs d' une caste de sultans. Faites payer cher vos leçons, multipliez les entraves, écartez, par la longueur des épreuves, le fils du prolétaire à qui la faim ne permet pas d' attendre, et protégez de tout votre pouvoir les écoles ecclésiastiques, où l' on apprend à travailler pour l' autre vie, à se résigner, jeûner, respecter les grands, aimer le roi et prier Dieu. Car toute étude inutile devient tôt ou tard une étude abandonnée : la science est un poison pour les esclaves . Certes, M Chevalier a trop de sagacité pour n' avoir pas aperçu les conséquences de son idée. Mais il s' est dit au fond du coeur, et l' on ne peut qu' applaudir à sa bonne intention : il faut avant tout que les hommes soient hommes : après, qui vivra verra. Ainsi nous marchons à l' aventure, conduits par la providence, qui ne nous avertit jamais qu' en frappant : ceci est le commencement et la fin de l' économie politique. à l' inverse de M Chevalier, professeur d' économie politique au collége de France, M Dunoyer, économiste de l' institut, ne veut pas qu' on organise l' enseignement. L' organisation de l' enseignement est une variété de l' organisation du travail ; donc, pas d' organisation. L' enseignement, observe M Dunoyer, est une profession, non une magistrature : comme toutes les professions, il doit être et rester libre. C' est la communauté, c' est le socialisme, c' est la tendance révolutionnaire, dont les principaux agents ont été Robespierre, Napoléon, Louis Xviii et M Guizot, qui ont jeté parmi nous ces idées funestes de centralisation et d' absorption de toute activité dans l' état. La presse est bien libre, et la plume des journalistes une marchandise ; la religion est bien libre aussi, et tout porteur de soutane, courte ou longue, qui sait à propos exciter la curiosité publique, peut rassembler autour de soi un auditoire. M Lacordaire a ses dévots, M Leroux ses apôtres, M Buchez son couvent. Pourquoi donc l' enseignement aussi ne serait-il pas libre ? Si le droit de l' enseigné, comme celui de l' acheteur, est indubitable ; celui de l' enseignant, qui n' est qu' une variété du vendeur,

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