Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

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Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

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proportion selon laquelle chaque élément entre dans le composé, cette proportion est ce que nous appelons valeur ; l' excédant qui reste après la combinaison est non-valeur , tant que, par l' accession d' une certaine quantité d' autres éléments, il ne se combine, ne s' échange pas. Nous expliquerons plus bas le rôle de l' argent. Tout ceci posé, on conçoit qu' à un moment donné la proportion des valeurs formant la richesse d' un pays puisse, à force de statistiques et d' inventaires, être déterminée ou du moins approximée empiriquement, à peu près comme les chimistes ont découvert par l' expérience, aidée de l' analyse, la proportion d' hydrogène et d' oxygène nécessaire à la formation de l' eau. Cette méthode, appliquée à la détermination des valeurs, n' a rien qui répugne ; ce n' est, après tout, qu' une affaire de comptabilité. Mais un pareil travail, quelque intéressant qu' il fût, nous apprendrait fort peu de chose. D' une part, en effet, nous savons que la proportion varie sans cesse ; de l' autre, il est clair qu' un relevé de la fortune publique ne donnant la proportion des valeurs que pour le lieu et l' heure où la table serait faite, nous ne pourrions en induire la loi de proportionnalité de la richesse. Ce n' est pas un seul travail de ce genre qu' il faudrait pour cela ; ce serait, en admettant que le procédé fût digne de confiance, des milliers et des millions de travaux semblables. Or, il en est ici de la science économique tout autrement que de la chimie. Les chimistes , à qui l' expérience a découvert de si belles proportions, ne savent rien du comment ni du pourquoi de ces proportions, pas plus que de la force qui les détermine. L' économie sociale, au contraire, à qui nulle recherche à posteriori ne pourrait faire connaître directement la loi de proportionnalité des valeurs, peut la saisir dans la force même qui la produit, et qu' il est temps de faire connaître. Cette force, qu' A Smith a célébrée avec tant d' éloquence et que ses successeurs ont méconnue, lui donnant pour égal le privilége, cette force est le travail. Le travail diffère de producteur à producteur en quantité et qualité ; il en est de lui à cet égard comme de tous les grands principes de la nature et des lois les plus générales, simples dans leur action et leur formule, mais modifiés à l' infini par la multitude des causes particulières, et se manifestant

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sous une variété innombrable de formes. C' est le travail, le travail seul, qui produit tous les éléments de la richesse, et qui les combine jusque dans leurs dernières molécules selon une loi de proportionnlité variable, mais certaine. C' est le travail enfin qui, comme principe de vie, agite, Mens Agitat, la matière, Molem, de la richesse, et qui la proportionne. La société, ou l' homme collectif, produit une infinité d' objets dont la jouissance constitue son bien-être . Ce bien-être se développe non-seulement en raison de la quantité des produits , mais aussi en raison de leur variété / qualité / et proportion . De cette donnée fondamentale il suit que la société doit toujours, à chaque instant de sa vie, chercher dans ses produits une proportion telle, que la plus forte somme de bien- être s' y rencontre, eu égard à la puissance et aux moyens de production. Abondance, variété et proportion dans les produits, sont les trois termes qui constituent la richesse : la richesse, objet de l' économie sociale, est soumise aux mêmes conditions d' existence que le beau, objet de l' art ; la vertu, objet de la morale ; le vrai, objet de la métaphysique. Mais comment s' établit cette proportion merveilleuse et si nécessaire, que sans elle une partie du labeur humain est perdue, c' est-à-dire inutile, inharmonique, invraie, par conséquent synonyme d' indigence, de néant ? Prométhée, selon la fable, est le symbole de l' activité humaine. Prométhée dérobe le feu du ciel, et invente les premiers arts ; Prométhée prévoit l' avenir et veut s' égaler à Jupiter ; Prométhée est dieu. Appelons donc la société Prométhée. Prométhée donne au travail, en moyenne, dix heures par jour, sept au repos, autant au plaisir. Pour tirer de ses exercices le fruit le plus utile, Prométhée tient note de la peine et du temps que chaque objet de sa consommation lui coûte. Rien que l' expérience ne peut l' en instruire, et cette expérience sera de toute sa vie. Tout en travaillant et produisant, Prométhée éprouve donc une infinité de mécomptes. Mais, en dernier résultat, plus il travaille, plus son bien-être se raffine et son luxe s' idéalise ; plus il étend ses conquêtes sur la nature, plus il fortifie en lui-même le principe de vie et d' intelligence dont l' exercice seul le rend heureux. C' est au point que, la première éducation du travailleur une fois faite, et l' ordre mis dans ses occupations, travailler pour lui n' est plus peiner,

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c' est vivre, c' est jouir. Mais l' attrait du travail n' en détruit pas la règle, puisque au contraire il en est le fruit ; et ceux qui, sous prétexte que le travail doit être attrayant, concluent à la négation de la justice et à la communauté, ressemblent aux enfants qui, après avoir cueilli des fleurs au jardin, établissent leur parterre sur l' escalier. Dans la société la justice n' est donc pas autre chose que la proportionnalité des valeurs ; elle a pour garantie et sanction la responsabilité du producteur. Prométhée sait que tel produit coûte une heure de travail, tel autre un jour, une semaine, un an ; il sait en même temps que tous ces produits, par l' accroissement de leurs frais, forment la progression de sa richesse. Il commencera donc par assurer son existence, en se pourvoyant des choses les moins coûteuses, et par conséquent les plus nécessaires ; puis, à mesure qu' il aura pris ses sûretés, il avisera aux objets de luxe, procédant toujours, s' il est sage , selon la gradation naturelle du prix que chaque chose lui coûte . Quelquefois Prométhée se trompera dans son calcul, ou bien, emporté par la passion, il sacrifiera un bien immédiat pour une jouissance prématurée ; et, après avoir sué le sang et l' eau, il s' affamera. Ainsi, la loi porte en elle-même sa sanction : elle ne peut être violée, sans que l' infracteur soit aussitôt puni. Say a donc eu raison de dire : " le bonheur de cette classe / celle des consommateurs /, composée de toutes les autres, constitue le bien-être général, l' état de prospérité d' un pays. " seulement, il aurait dû ajouter que le bonheur de la classe des producteurs, qui se compose aussi de toutes les autres, constitue également le bien-être général, l' état de prospérité d' un pays. -de même quand il dit : " la fortune de chaque consommateur est perpétuellement en rivalité avec tout ce qu' il achète, " il aurait dû ajouter encore : " la fortune de chaque producteur est attaquée sans cesse par tout ce qu' il vend. " sans cette réciprocité nettement exprimée, la plupart des phénomènes économiques deviennent inintelligibles ; et je ferai voir en son lieu comment, par suite de cette grave omission, la plupart des économistes faisant des livresont déraisonné sur la balance du commerce. J' ai dit tout à l' heure que la société produit d' abord les choses les moins coûteuses, et par conséquent les plus nécessaires ... or,

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est-il vrai que dans le produit, la nécessité ait pour corrélatif le bon marché, et vice versâ ; en sorte que ces deux mots, nécessité et bon marché, de même que les suivants, cherté et superflu, soient synonymes ? Si chaque produit du travail, pris isolément, pouvait suffire à l' existence de l' homme, la synonymie en question ne serait pas douteuse ; tous les produits ayant les mêmes propriétés, ceux-là nous seraient les plus avantageux à produire, par conséquent les plus nécessaires, qui coûteraient le moins. Mais ce n' est point avec cette précision théorique que se formule le parallélisme entre l' utilité et le prix des produits : soit prévoyance de la nature, soit par toute autre cause, l' équilibre entre le besoin et la faculté productrice est plus qu' une théorie, c' est un fait, dont la pratique de tous les jours, aussi bien que le progrès de la société, dépose. Transportons-nous au lendemain de la naissance de l' homme, au jour de départ de la civilisation : n' est-il pas vrai que les industries à l' origine les plus simples, celles qui exigèrent le moins de préparations et de frais, furent les suivantes : cueillette, pâture, chasse et pêche, à la suite desquelles et longtemps après l' agriculture est venue ? Depuis lors, ces quatre industries primordiales ont été perfectionnées et de plus appropriées : double circonstance qui n' altère pas l' essence des faits, mais qui lui donne au contraire plus de relief . En effet, la propriété s' est toujours attachée de préférence aux objets de l' utilité la plus immédiate, aux valeurs faites , si j' ose ainsi dire ; en sorte que l' on pourrait marquer l' échelle des valeurs par le progrès de l' appropriation. Dans son ouvrage sur la liberté du travail , M Dunoyer s' est positivement rattaché à ce principe, en distinguant quatre grandes catégories industrielles, qu' il range selon l' ordre de leur développement, c' est-à-dire de la moindre à la plus grande dépense de travail. Ce sont : industrie extractive, comprenant toutes les fonctions demi-barbares citées plus haut ; - industrie commerciale, industrie manufacturière, industrie agricole . Et c' est avec une raison profonde que le savant auteur a placé en dernier lieu l' agriculture. Car, malgré sa haute antiquité, il est positif que cette industrie n' a pas marché du même pas que les autres ; or, la succession des choses dans l' humanité ne doit point être déterminée d' après l' origine, mais d' après l' entier développement. Il se peut que l' industrie

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agricole soit née avant les autres, ou que toutes soient contemporaines ; mais celle-là sera jugée la dernière en date, qui se sera perfectionnée postérieurement. Ainsi la nature même des choses, autant que ses propres besoins, indiquaient au travailleur l' ordre dans lequel il devait attaquer la production des valeurs qui composent son bien-être : notre loi de proportionnalité est donc tout à la fois physique et logique, objective et subjective ; elle a le plus haut degré de certitude. Suivons-en l' application. De tous les produits du travail, aucun peut-être n' a coûté de plus longs, de plus patients efforts, que le calendrier. Cependant il n' en est aucun dont la jouissance puisse aujourd' hui s' acquérir à meilleur marché, et conséquemment, d' après nos propres définitions, soit devenue plus nécessaire. Comment donc expliquerons-nous ce changement ? Comment le calendrier, si peu utile aux premières hordes, à qui il suffisait de l' alternance de la nuit et du jour, comme de l' hiver et de l' été, es-il devenu à la longue si indispensable, si peu dispendieux, si parfait ? Car, par un merveilleux accord, dans l' économie sociale, toutes ces épithètes se traduisent. Comment, en un mot, rendre raison de la variabilité de valeur du calendrier, d' après notre loi de proportion ? Pour que le travail nécessaire à la production du calendrier fût exécuté, fût possible, il fallait que l' homme trouvât moyen de gagner du temps sur ses premières occupations, et sur celles qui en furent la conséquence immédiate. En d' autres termes, il fallait que ces industries devinssent plus productives, ou moins coûteuses, qu' elles n' étaient au commencement : ce qui revient à dire qu' il fallait d' abord résoudre le problème de la production du calendrier sur les industries extractives elles-mêmes. Je suppose donc que tout à coup, par une heureuse combinaison d' efforts, par la division du travail, l' emploi de quelque machine, la direction mieux entendue des agents naturels, en un mot par son industrie, Prométhée trouve moyen de produire en un jour, d' un certain objet, autant qu' autrefois il produisait en dix : que s' ensuivra-t-il ? Le produit changera de place sur le tableau des éléments de la richesse ; sa puissance d' affinité pour d' autres produits, si j' ose ainsi dire, s' étant accrue, sa valeur relative se trouvera diminuée d' autant, et au lieu d' être cotée comme Ioo, elle ne

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le sera plus que comme Io. Mais cette valeur n' en sera pas moins, et toujours, rigoureusement déterminée ; et ce sera encore le travail qui seul fixera le chiffre de son importance. Ainsi la valeur varie, et la loi des valeurs est immuable : bien plus, si la valeur est susceptible de variation, c' est parce qu' elle est soumise à une loi dont le principe est essentiellement mobile, savoir le travail mesuré par le temps. Le même raisonnement s' applique à la production du calendrier, comme de toutes les valeurs possibles. Je n' ai pas besoin d' ajouter comment la civilisation, c' est-à-dire le fait social de l' accroissement des richesses, multipliant nos affaires, rendant nos instants de plus en plus précieux, nous forçant à tenir registre perpétuel et détaillé de toute notre vie, le calendrier est devenu pour tous une des choses les plus nécessaires. On sait d' ailleurs que cette découverte admirable a suscité, comme son complément naturel, l' une de nos industries les plus précieuses, l' horlogerie. Ici se place tout naturellement une objection, la seule qu' on puisse élever contre la théorie de la proportionnalité des valeurs. Say, et les économistes qui l' ont suivi, ont observé que le travail étant lui-même sujet à évaluation, une marchandise comme une autre, enfin, il y avait cercle vicieux à le prendre pour principe et cause efficiente de la valeur. Donc, conclut-on, il faut s' en référer à la rareté et à l' opinion. Ces économistes, qu' ils me permettent de le dire, ont fait preuve en cela d' une prodigieuse inattention. Le travail est dit valoir , non pas en tant que marchandise lui- même, mais en vue des valeurs qu' on suppose renfermées puissanciellement en lui. La valeur du travail est une expression figurée, une anticipation de la cause sur l' effet. C' est une fiction, au même titre que la productivité du capital . Le travail produit, le capital vaut : et quand, par une sorte d' ellipse, on dit la valeur du travail, on fait un enjambement qui n' a rien de contraire aux règles du langage, mais que des théoriciens doivent s' abstenir de prendre pour une réalité. Le travail, comme la liberté, l' amour, l' ambition, le génie, est chose vague et indéterminée de sa nature, mais qui se définit qualitativement par son objet, c' est-à-dire qui devient une réalité par le produit. Lors donc que l' on dit : le travail de cet homme vaut cinq francs par jour,

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c' est comme si l' on disait : le produit du travail quotidien de cet homme vaut cinq francs. Or, l' effet du travail est d' éliminer incessamment la rareté et l' opinion, comme éléments constitutifs de la valeur, et, par une conséquence nécessaire, de transformer les utilités naturelles ou vagues / appropriées ou non / en utilités mesurables ou sociales : d' où il résulte que le travail est tout à la fois une guerre déclarée à la parcimonie de la nature, et une conspiration permanente contre la propriété. D' après cette analyse, la valeur, considérée dans la société que forment naturellement entre eux, par la division du travail et par l' échange, les producteurs, est le rapport de proportionnalité des produits qui composent la richesse ; et ce qu' on appelle spécialement la valeur d' un produit est une formule qui indique, en caractères monétaires, la proportion de ce produit dans la richesse générale. -l' utilité fonde la valeur ; le travail en fixe le rapport ; le prix est l' expression qui, sauf les aberrations que nous aurons à étudier, traduit ce rapport. Tel est le centre autour duquel oscillent la valeur utile et la valeur échangeable, le point où elles viennent s' abîmer et disparaître ; telle est la loi absolue, immuable, qui domine les perturbations économiques, les caprices de l' industrie et du commerce, et qui gouverne le progrès. Tout effort de l' humanité pensante et travailleuse, toute spéculation individuelle et sociale, comme partie intégrante de la richesse collective, obéissent à cette loi. La destinée de l' économie politique était, en posant successivement tous ses termes contradictoires, de la faire reconnaître ; l' objet de l' économie sociale, que je demande pour un moment la permission de distinguer de l' économie politique, bien qu' au fond elles ne doivent pas différer l' une de l' autre, sera de la promulguer et de la réaliser partout. La théorie de la mesure ou de la proportionnalité des valeurs est, qu' on y prenne garde, la théorie même de l' égalité. De même, en effet, que dans la société, où l' on a vu que l' identité entre le producteur et le consommateur est complète, le revenu payé à un oisif est comme une valeur jetée aux flammes de l' Etna ; de même, le travailleur à qui l' on alloue un salaire excessif est comme un moissonneur à qui l' on donnerait un pain pour cueillir un épi :

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et tout ce que les économistes ont qualifié de consommation improductive n' est au fond qu' une infraction à la loi de proportionnalité. Nous verrons par la suite comment, de ces données simples, le génie social déduit peu à peu le système encore obscur de l' organisation du travail, de la répartition des salaires, de la tarification des produits et de la solidarité universelle. Car l' ordre dans la société s' établit sur les calculs d' une justice inexorable, nullement sur les sentiments paradisiaques de fraternité, de dévouement et d' amour que tant d' honorables socialistes s' efforcent aujourd' hui d' exciter dans le peuple. C' est en vain qu' à l' exemple de Jésus-Christ ils prêchent la nécessité et donnent l' exemple du sacrifice ; l' égoïsme est plus fort, et la loi de sévérité, la fatalité économique, est seule capable de le dompter. L' enthousiasme humanitaire peut produire des secousses favorables au progrès de la civilisation ; mais ces crises du sentiment, de même que les oscillations de la valeur, n' auront jamais pour résultat que d' établir plus fortement, plus absolument la justice. La nature, ou la divinité, s' est méfiée de nos coeurs ; elle n' a point cru à l' amour de l' homme pour son semblable ; et tout ce que la science nous découvre des vues de la providence sur la marche des sociétés, -je le dis à la honte de la conscience humaine, mais il faut que notre hypocrisie le sache, -atteste de la part de Dieu une profonde misanthropie. Dieu nous aide, non par bonté, mais parce que l' ordre est son essence ; Dieu procure le bien du monde, non qu' il l' en juge digne, mais parce que la religion de sa suprême intelligence l' y oblige ; et tandis que le vulgaire lui donne le doux nom de père, il est impossible à l' historien, à l' économiste philosophe, de croire qu' il nous aime ni nous estime. Imitons cette sublime indifférence, cette ataraxie stoïque de Dieu ; et puisque le précepte de charité a toujours échoué dans la production du bien social, cherchons dans la raison pure les conditions de la concorde et de la vertu. La valeur, conçue comme proportionnalité des produits, autrement dire la valeur constituée, suppose nécessairement, et dans un degré égal, utilité et vénalité, indivisiblement et harmoniquement unies. Elle suppose utilité, car, sans cette condition, le produit aurait été dépourvu de cette affinité qui le rend échangeable, et

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par conséquent fait de lui un élément de la richesse ; -elle suppose vénalité, puisque si le produit n' était pas à toute heure et pour un prix déterminé acceptable à l' échange, il ne serait plus qu' une non-valeur, il ne serait rien. Mais, dans la valeur constituée, toutes ces propriétés acquièrent une signifcation plus large, plus régulière et plus vraie qu' auparavant. Ainsi, l' utilité n' est plus cette capacité pour ainsi dire inerte qu' ont les choses de servir à nos jouissances et à nos explorations ; la vénalité n' est pas davantage cette exagération d' une fantaisie aveugle ou d' une opinion sans principe ; enfin, la variabilité a cessé de se traduire en un débat plein de mauvaise foi entre l' offre et la demande : tout cela a disparu pour faire place à une idée positive, normale, et, sous toutes les modifications possibles, déterminable. Par la constitution des valeurs, chaque produit, s' il est permis d' établir une pareille analogie, est comme la nourriture qui, découverte par l' instinct d' alimentation, puis préparée par l' organe digestif, entre dans la circulation générale, où elle se convertit, suivant des proportions certaines, en chairs, en os, en liquides, etc., et donne au corps la vie, la force et la beauté. Or, que se passe-t-il dans l' idée de valeur, lorsque, des notions antagonistes de valeur utile et valeur en échange, nous nous élevons à celle de valeur constituée ou valeur absolue ? Il y a, si j' ose ainsi dire, un emboîtement, une pénétration réciproque dans laquelle les deux concepts élémentaires, se saisissant chacun comme les atomes crochus d' épicure, s' absorbent l' un l' autre, et disparaissent, laissant à leur place un composé doué, mais à un degré supérieur, de toutes leurs propriétés positives, et débarrassé de leurs propriétés négatives . Une valeur véritablement telle, comme la monnaie, le papier de commerce de premier choix, les titres de rente sur l' état, les actions sur une entreprise solide, ne peut plus ni s' exagérer sans raison, ni perdre à l' échange : elle n' est plus soumise qu' à la loi naturelle de l' augmentation des spécialités industrielles et de l' accroissement des produits. Bien plus, une telle valeur n' est point le résultat d' une transaction, c' est- à-dire d' un éclectisme, d' un juste-milieu ou d' un mélange ; c' est le produit d' une fusion complète, produit entièrement neuf et distinct de ses composants, comme l' eau, produit de la combinaison

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de l' hydrogène et de l' oxygène, est un corps à part, totalement distinct de ses éléments. La résolution de deux idées antithétiques en une troisième d' ordre supérieur est ce que l' école nomme synthèse . Elle seule donne l' idée positive et complète, laquelle s' obtient, comme on a vu, par l' affirmation ou négation successive, -car cela revient au même, -de deux concepts en opposition diamétrale. D' où l' on déduit ce corollaire d' une importance capitale en application aussi bien qu' en théorie : toutes les fois que dans la sphère de la morale, de l' histoire ou de l' économie politique, l' analyse a constaté l' antinomie d' une idée, on peut affirmer à priori que cette antinomie cache une idée plus élevée, qui tôt ou tard fera son apparition. Je regrette d' insister si longuement sur des notions familières à tous les jeunes gens du baccalauréat ; mais je devais ces détails à certains économistes qui, à propos de ma critique de la propriété, ont entassé dilemmes sur dilemmes pour me prouver que si je n' étais pas propriétaire, j' étais nécessairement communiste ; le tout, faute de savoir ce que c' est que thèse, antithèse et synthèse . L' idée synthétique de valeur, comme condition fondamentale d' ordre et de progrès pour la société, avait été vaguement aperçue par Ad Smith, lorsque, pour me servir des expressions de M Blanqui, " il montra dans le travail la mesure universelle et invariable des valeurs, et fit voir que toute chose avait son prix naturel, vers lequel elle gravitait sans cesse au milieu des fluctuations du prix courant, occasionnées par des circonstances accidentelles étrangères à la valeur vénale de la chose. " mais cette idée de la valeur était tout intuitive chez Ad Smith ; or, la société ne change pas ses habitudes sur la foi d' intuitions ; elle ne se décide que sur l' autorité des faits. Il fallait que l' antinomie s' exprimât d' une manière plus sensible et plus nette : J B Say fut son principal interprète. Mais, malgré les efforts d' imagination et l' effrayante subtilité de cet économiste, la définition de Smith le domine à son insu, et éclate partout dans ses raisonnements. " évaluer une chose, dit Say, c' est déclarer qu' elle doit être estimée ... etc. "

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singulière préoccupation d' un homme de génie qui ne s' aperçoit plus que comparer, évaluer, apprécier, c' est mesurer ; que toute mesure n' étant jamais qu' une comparaison, indique par cela même un rapport vrai si la comparaison est bien faite ; qu' en conséquence, valeur ou mesure réelle et valeur ou mesure relative, sont choses parfaitement identiques ; et que la difficulté se réduit, non à trouver un étalon de mesure, puisque toutes les quantités peuvent s' en tenir lieu réciproquement, mais à déterminer le point de comparaison. En géométrie, le point de comparaison est l' étendue, et l' unité de mesure est tantôt la division du cercle en 36 o parties, tantôt la circonférence du globe terrestre, tantôt la dimension moyenne du bras, de la main, du pouce ou du pied de l' homme. Dans la science économique , nous l' avons dit après A Smith, le point de vue sous lequel toutes les valeurs se comparent est le travail ; quant à l' unité de mesure, celle adoptée en France est le franc. Il est incroyable que tant d' hommes de sens se démènent depuis quarante ans contre une idée si simple. Mais non : la comparaison des valeurs s' effectue sans qu' il y ait entre elles aucun point de comparaison, et sans unité de mesure ; -voilà, plutôt que d' embrasser la théorie révolutionnaire de l' égalité, ce

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que les économistes du dix-neuvième siècle ont résolu de soutenir envers et contre tous. Qu' en dira la postérité ? Je vais présentement montrer, par des exemples frappants, que l' idée de mesure ou proportion des valeurs, nécessaire en théorie, s' est réalisée et se réalise tous les jours dans la pratique. " de toutes les vertus privées, observe avec infiniment de raison M Dunoyer, la plus nécessaire, celle qui nous donne successivement toutes les autres, c' est la passion du bien-être, c' est un désir violent de se tirer de la misère et de l' abjection, c' est cette émulation et cette dignité tout à la fois qui ne lui permettent pas de se contenter d' une situation inférieure... mais ce sentiment, qui semble si naturel, est malheureusement beaucoup moins commun qu' on ne pense. Il est peu de reproches que la très-grande généralité des hommes méritent moins que celui que leur adressent les moralistes ascétiques d' être trop amis de leurs aises : on leur adresserait le reproche contraire avec infiniment plus de justice... il y a même dans la nature des hommes cela de très-remarquable, que moins ils ont de lumières et de ressources, et moins ils éprouvent le désir d' en acquérir. Les sauvages les plus misérables et les moins éclairés des hommes , sont précisément ceux à qui il est le plus difficile de donner des besoins, ceux à qui on inspire avec le plus de peine le désir de sortir de leur état ; de sorte qu' il faut que l' homme se soit déjà procuré par le travail un certain bien-être, avant qu' il éprouve avec quelque vivacité ce besoin d' améliorer sa condition, de perfectionner son existence, que j' appelle amour du bien-être. " de la liberté du travail, Tii, P 8 o. ainsi la misère des classes laborieuses provient en général de leur manque de coeur et d' esprit, ou, comme l' a dit quelque part M Passy, de la faiblesse, de l' inertie de leurs facultés morales et intellectuelles. Cette inertie tient à ce que lesdites classes laborieuses, encore à moitié sauvages, n' éprouvent pas avec une vivacité

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commodités qu' on était loin de rencontrer au même degré dans les autres marchandises. Bref, les économistes, au lieu de répondre à la question d' économie qui leur était posée, se sont mis à traiter la question d' art. Ils ont très-bien fait valoir la convenance mécanique de l' or et de l' argent à servir de monnaie ; mais ce qu' aucun d' eux n' a ni vu ni compris, c' est la raison économique qui a déterminé, en faveur des métaux précieux, le privilége dont ils jouissent. Or, ce que nul n' a remarqué, c' est que de toutes les marchandises, l' or et l' argent sont les premières dont la valeur soit arrivée à sa constitution. Dans la période patriarcale, l' or et l' argent se marchandent encore et s' échangent en lingots, mais déjà avec une tendance visible à la domination et avec une préférence marquée. Peu à peu les souverains s' en emparent et y apposent leur sceau : et de cette consécration souveraine naît la monnaie, c' est-à-dire la marchandise par excellence, celle qui, nonobstant toutes les secousses du commerce, conserve une valeur proportionnelle déterminée, et se fait accepter en tout payement. Ce qui distingue la monnaie, en effet, n' est point la dureté du métal, elle est moindre que celle de l' acier ; ni son utilité, elle est de beaucoup inférieure à celle du blé, du fer, de la houille, et d' une foule d' autres substances, réputées presque viles à côté de l' or ; -ce n' est ni la rareté, ni la densité : l' une et l' autre pouvaient être suppléées, soit par le travail donné à d' autres matières, soit, comme aujourd' hui, par du papier de banque, représentant de vastes amas de fer ou de cuivre. Le trait distinctif de l' or et de l' argent vient, je le répète, de ce que, grâce à leurs propriétés métalliques, aux difficultés de leur production, et surtout à l' intervention de l' autorité publique, ils ont de bonne heure conquis, comme marchandises, la fixité et l' authenticité. Je dis donc que la valeur de l' or et de l' argent, notamment de la partie qui entre dans la fabrication des monnaies, bien que peut-être cette valeur ne soit pas encore calculée d' une manière rigoureuse, n' a plus rien d' arbitraire ; j' ajoute qu' elle n' est plus susceptible de dépréciation, à la manière des autres valeurs, bien que cependant elle puisse varier continuellement. Tous les frais de raisonnement et d' érudition qu' on a faits pour prouver, par l' exemple de l' argent, que la valeur est chose essentiellement

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indéterminable, sont autant de paralogismes, provenant d' une fausse idée de la question, Ab Ignorantiâ Elenchi. Philippe Ier, roi de France, mêle à la livre tournois de Charlemagne un tiers d' alliage, s' imaginant que lui seul ayant le monopole de la fabrication des monnaies, il peut faire ce que fait tout commerçant ayant le monopole d' un produit. Qu' était-ce, en effet, que cette altération des monnaies, tant reprochée à Philippe et à ses successeurs ? Un raisonnement très-juste au point de vue de la routine commerciale, mais très-faux en science économique, savoir, que l' offre et la demande étant la règle des valeurs, on peut, soit en produisant une rareté factice, soit en accaparant la fabrication, faire monter l' estimation et partant la valeur des choses, et que cela est vrai de l' or et de l' argent, comme du blé, du vin, de l' huile, du tabac. Cependant la fraude de Philippe ne fut pas plutôt soupçonnée, que sa monnaie fut réduite à sa juste valeur, et qu' il perdit lui-même tout ce qu' il avait cru gagner sur ses sujets. Même chose arriva à la suite de toutes les tentatives analogues. D' où venait ce mécompte ? C' est, disent les économistes, que par le faux- monnayage, la quantité d' or et d' argent n' étant réellement ni diminuée ni accrue, la proportion de ces métaux avec les autres marchandises n' était point changée, et qu' en conséquence il n' était pas au pouvoir du souverain de faire que ce qui ne valait que comme 2 dans l' état, valût 4. Il est même à considérer que si, au lieu d' altérer les monnaies, il avait été au pouvoir du roi d' en doubler la masse, la valeur échangeable de l' or et de l' argent aurait aussitôt baissé de moitié, toujours par cette raison de proportionnalité et d' équilibre. L' altération des monnaies était donc, de la part du roi, un emprunt forcé, disons mieux, une banqueroute, une escroquerie. à merveille : les économistes expliquent fort bien, quand ils veulent, la théorie de la mesure des valeurs ; il suffit pour cela de les mettre sur le chapitre de la monnaie. Comment donc ne voient-ils pas que la monnaie est la loi écrite du commerce, le type de l' échange, le premier terme de cette longue chaîne de créations qui toutes, sous le nom de marchandises, doivent recevoir la sanction sociale , et devenir, sinon de fait, au moins de droit, acceptables comme la monnaie en toute espèce de marché ? " la monnaie, dit très- bien M Augier, ne peut servir, soit

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d' échelle de constatation pour les marchés passés, soit de bon instrument d' échange, qu' autant que sa valeur approche le plus de l' idéal de la permanence ; car elle n' échange ou n' achète jamais que la valeur qu' elle possède. " histoire du crédit public. traduisons cette observation éminemment judicieuse en une formule générale. Le travail ne devient une garantie de bien- être et d' égalité qu' autant que le produit de chaque individu est en proportion avec la masse : car il n' échange ou n' achète jamais qu' une valeur égale à la valeur qui est en lui. N' est-il pas étrange qu' on prenne hautement la défense du commerce agioteur et infidèle, et qu' en même temps on se récrie sur la tentative d' un monarque faux-monnayeur, qui, après tout, ne faisait qu' appliquer à l' argent le principe fondamental de l' économie politique, l' instabilité arbitraire des valeurs ? Que la régie s' avise de donner 75 o grammes de tabac pour un kilogramme, les économistes crieront au vol ; -mais si la même régie, usant de son privilége, augmente le prix du kilogramme de 2 francs, ils trouveront que c' est cher, mais ils n' y verront rien qui soit contraire aux principes. Quel imbroglio que l' économie politique ! Il y a donc, dans la monétisation de l' or et de l' argent, quelque chose de plus que ce qu' en ont rapporté les économistes : il y a la consécration de la loi de proportionnalité, le premier acte de constitution des valeurs. L' humanité opère en tout par des gradations infinies : après avoir compris que tous les produits du travail doivent être soumis à une mesure de proportion qui les rende tous également permutables , elle commence par donner ce caractère de permutabilité absolue à un produit spécial, qui deviendra pour elle le type et le patron de tous les autres. C' est ainsi que pour élever ses membres à la liberté et à l' égalité, elle commence par créer des rois. Le peuple a le sentiment confus de cette marche providentielle, lorsque dans ses rêves de fortune et dans ses légendes, il parle toujours d' or et de royauté ; et les philosophes n' ont fait que rendre hommage à la raison universelle, lorsque dans leurs homélies soi-disant morales et leurs utopies sociétaires, ils tonnent avec un égal fracas contre l' or et la tyrannie. Auri Sacra Fames ! Maudit or ! S' écrie plaisamment un communiste. Autant vaudrait dire : maudit froment, maudites vignes, maudits

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moutons ; car, de même que l' or et l' argent, toute valeur commerciale doit arriver à une exacte et rigoureuse détermination . L' oeuvre est dès longtemps commencée : aujourd' hui elle avance à vue d' oeil. Passons à d' autres considérations. Un axiome généralement admis par les économistes, est que tout travail doit laisser un excédant . Cette proposition est pour moi d' une vérité universelle et absolue : c' est le corollaire de la loi de proportionnalité, que l' on peut regarder comme le sommaire de toute la science économique. Mais, j' en demande pardon aux économistes, le principe que tout travail doit laisser un excédant n' a pas de sens dans leur théorie, et n' est susceptible d' aucune démonstration. Comment, si l' offre et la demande sont la seule règle des valeurs, peut-on reconnaître ce qui excède et ce qui suffit ? Ni le prix de revient, ni le prix de vente, ni le salaire, ne pouvant être mathématiquement déterminés, comment est-il possible de concevoir un surplus, un profit ? La routine commerciale nous a donné, ainsi que le mot, l' idée du profit : et comme nous sommes politiquement égaux, on en conclut que chaque citoyen a un droit égal à réaliser, dans son industrie personnelle, des bénéfices. Mais les opérations du commerce sont essentiellement irrégulières , et l' on a prouvé sans réplique que les bénéfices du commerce ne sont qu' un prélèvement arbitraire et forcé du producteur sur le consommateur, en un mot un déplacement, pour ne pas dire mieux . C' est ce que l' on apercevrait bientôt, s' il était possible de comparer le chiffre total des déficits de chaque année avec le montant des bénéfices. Dans le sens de l' économie politique, le principe que tout travail doit laisser un excédant n' est autre que la consécration du droit constitutionnel que nous avons tous acquis par la révolution, de voler le prochain. La loi de proportionnalité des valeurs peut seule rendre raison de ce problème. Je prendrai la question d' un peu haut : elle est assez grave pour que je la traite avec l' étendue qu' elle mérite. La plupart des philosophes, comme des philologues, ne voient dans la société qu' un être de raison, ou, pour mieux dire, un nom abstrait servant à désigner une collection d' hommes. C' est un préjugé que nous avons tous reçu dès l' enfance avec nos premières leçons de grammaire, que les noms collectifs, les noms de genre

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et d' espèce, ne désignent point des réalités. Il y aurait fort à dire sur ce chapitre : je me renferme dans mon sujet. Pour le véritable économiste, la société est un être vivant, doué d' une intelligence et d' une activité propres, régi par des lois spéciales que l' observation seule découvre, et dont l' existence se manifeste, non sous une forme physique, mais par le concert et l' intime solidarité de tous ses membres. Ainsi, lorsque tout à l' heure, sous l' emblème d' un dieu de la fable, nous faisions l' allégorie de la société, notre langage n' avait au fond rien de métaphorique : c' était l' être social, unité organique et synthétique, auquel nous venions de donner un nom. Aux yeux de quiconque a réfléchi sur les lois du travail et de l' échange / je laisse de côté toute autre considération /, la réalité, j' ai presque dit la personnalité de l' homme collectif, est aussi certaine que la réalité et la personnalité de l' homme individu. Toute la différence est que celui-ci se présente aux sens sous l' aspect d' un organisme dont les parties sont en cohérence matérielle, circonstance qui n' existe pas dans la société. Mais l' intelligence, la spontanéité, le développement, la vie, tout ce qui constitue au plus haut degré la réalité de l' être, est aussi essentiel à la société qu' à l' homme : et de là vient que le gouvernement des sociétés est science , c' est-à-dire étude de rapports naturels ; et non point art , c' est-à-dire bon plaisir et arbitraire. De là vient enfin que toute société décline, dès qu' elle passe aux mains des idéologues. Le principe que tout travail doit laisser un excédant , indémontrable à l' économie politique, c' est-à-dire à la routine propriétaire, est un de ceux qui témoignent le plus de la réalité de la personne collective : car, ainsi qu' on va voir, ce principe n' est vrai des individus que parce qu' il émane de la société, qui leur confère ainsi le bénéfice de ses propres lois. Venons aux faits. On a remarqué que les entreprises de chemins de fer sont beaucoup moins une source de richesse pour les entrepreneurs que pour l' état. L' observation est juste ; et l' on aurait dû ajouter qu' elle s' applique non-seulement aux chemins de fer, mais à toute industrie. Mais ce phénomène, qui dérive essentiellement de la loi de proportionnalité des valeurs, et de l' identité absolue de la production et de la consommation, est inexplicable avec la notion ordinaire de valeur utile et valeur échangeable. Le prix moyen du transport des marchandises par le roulage est

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I 8 centimes par tonne et kilomètre, marchandise prise et rendue en magasin. On a calculé qu' à ce prix, une entreprise ordinaire de chemin de fer n' obtiendrait pas Iopioo de bénéfice net, résultat à peu près égal à celui d' une entreprise de roulage. Mais admettons que la célérité du transport par fer soit à celle du roulage de terre, toutes compensations faites, comme 4 est à I : comme dans la société le temps est la valeur même, à égalité de prix le chemin de fer présentera sur le roulage un avantage de 4 oopioo. Cependant cet avantage énorme, très-réel pour la société, est bien loin de se réaliser dans la même proportion pour le voiturier, qui, tandis qu' il fait jouir la société d' une mieux-value de 4 oopioo, ne retire pas, quant à lui, Iopioo. Supposons, en effet, pour rendre la chose encore plus sensible, que le chemin de fer porte son tarif à 25 centimes, celui du roulage restant à I 8 ; il perdra à l' instant toutes ses consignations : expéditeurs, destinataires, tout le monde reviendra à la malbrouk, à la patache, s' il faut. On désertera la locomotive ; un avantage social de 4 oopioo sera sacrifié à une perte privée de 33 pioo. La raison de cela est facile à saisir : l' avantage qui résulte de la célérité du chemin de fer est tout social, et chaque individu n' y participe qu' en une proportion minime / n' oublions pas qu' il ne s' agit en ce moment que du transport des marchandises /, tandis que la perte frappe directement et personnellement le consommateur. Un bénéfice social égal à 4 oo représente, pour l' individu, si la société est composée seulement d' un million d' hommes, quatre dix millièmes ; tandis qu' une perte de 33 pioo pour le consommateur supposerait un déficit social de trente-trois millions. L' intérêt privé et l' intérêt collectif, si divergents au premier coup d' oeil, sont donc parfaitement identiques et adéquats : et cet exemple peut déjà servir à faire comprendre comment, dans la science économique, tous les intérêts se concilient. Ainsi donc, pour que la société réalise le bénéfice supposé ci-dessus, il faut de toute nécessité que le tarif du chemin de fer ne dépasse pas, ou dépasse de fort peu le prix du roulage. Mais, pour que cette condition soit remplie, en d' autres termes, pour que le chemin de fer soit commercialement possible, il faut que la matière transportable soit assez abondante pour couvrir au moins l' intérêt du capital engagé, et les frais d' entretien de la

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voie. Donc la première condition d' existence d' un chemin de fer est une forte circulation : ce qui suppose une production plus forte encore, une grande masse d' échanges. Mais production, circulation, échanges, ne sont point choses qui s' improvisent ; puis, les diverses formes du travail ne se développent pas isolément et indépendamment l' une de l' autre : leur progrès est nécessairement lié, solidaire, proportionnel. L' antagonisme peut exister entre les industriels : malgré eux, l' action sociale est une, convergente, harmonique, en un mot, personnelle. Donc enfin il est un jour marqué pour la création des grands instruments de travail : c' est celui où la consommation générale peut en soutenir l' emploi, c' est-à-dire, car toutes ces propositions se traduisent, celui où le travail ambiant peut alimenter les nouvelles machines. Anticiper l' heure marquée par le progrès du travail, serait imiter ce fou qui, descendant de Lyon à Marseille, fit appareiller pour lui seul un steamer. Ces points éclaircis, rien de plus aisé que d' expliquer comment le travail doit laisser à chaque producteur un excédant. Et d' abord, pour ce qui concerne la société : Prométhée, sortant du sein de la nature, s' éveille à la vie dans une inertie pleine de charme, mais qui deviendrait bientôt misère et torture s' il ne se hâtait d' en sortir par le travail. Dans cette oisiveté originelle, le produit de Prométhée étant nul, son bien-être est identique à celui de la brute, et peut se représenter par zéro. Prométhée se met à l' oeuvre : et dès sa première journée, première journée de la seconde création, le produit de Prométhée, c' est-à-dire sa richesse, son bien-être, est égal à Io. Le second jour, Prométhée divise son travail, et son produit devient égal à Ioo . Le troisième jour, et chacun des jours suivants, Prométhée invente des machines, découvre de nouvelles utilités dans les corps, de nouvelles forces dans la nature ; le champ de son existence s' étend du domaine sensitif à la sphère du moral et de l' intelligence, et, à chaque pas que fait son industrie, le chiffre de sa production s' élève et lui dénonce un surcroît de félicité. Et puisque enfin pour lui consommer c' est produire, il est clair que chaque journée de consommation, n' emportant que le produit de la veille, laisse un excédant de produit à la journée du lendemain.

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Mais remarquons aussi, remarquons surtout ce fait capital, c' est que le bien-être de l' homme est en raison directe de l' intensité du travail et de la multiplicité des industries : en sorte que l' accroissement de la richesse et l' accroissement du labeur sont corrélatifs et parallèles. Dire maintenant que chaque individu participe à ces conditions générales du développement collectif, ce serait affirmer une vérité qui, à force d' évidence , pourrait sembler niaise. Signalons plutôt les deux formes générales de la consommation dans la société. La société, de même que l' individu, a d' abord ses objets de consommation personnelle, objets dont le temps lui fait sentir peu à peu le besoin, et que ses instincts mystérieux lui commandent de créer. Ainsi, il y eut au moyen âge, pour un grand nombre de villes, un instant décisif où la construction d' hôtels de ville et de cathédrales devint une passion violente, qu' il fallut à tout prix satisfaire ; l' existence de la communauté en dépendait. Sécurité et force, ordre public, centralisation, nationalité, patrie, indépendance, voilà ce qui compose la vie de la société, l' ensemble de ses facultés mentales ; voilà les sentiments qui devaient trouver leur expression et leurs insignes. Telle avait été autrefois la destination du temple de Jérusalem, véritable palladium de la nation juive ; tel était le temple de Jupiter Capitolin, à Rome. Plus tard, après le palais municipal et le temple, organes pour ainsi dire de la centralisation et du progrès, vinrent les autres travaux d' utilité publique, ponts, théâtres, écoles, hôpitaux, routes, etc. Les monuments d' utilité publique étant d' un usage essentiellement commun, et par conséquent gratuit, la société se couvre de ses avances par les avantages politiques et moraux qui résultent de ces grands ouvrages, et qui, donnant un gage de sécurité au travail et un idéal aux esprits, impriment un nouvel essor à l' industrie et aux arts. Mais il en est autrement des objets de consommation domestique, qui seuls tombent dans la catégorie de l' échange : ceux-ci ne sont productibles que selon les conditions de mutualité qui en permettent la consommation, c' est-à-dire le remboursement immédiat et avec bénéfice aux producteurs. Ces conditions, nous les avons suffisamment développées dans la théorie de proportionnalité

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des valeurs, que l' on pourrait nommer également théorie de la réduction progressive des prix de revient. J' ai démontré par la théorie et par les faits le principe que tout travail doit laisser un excédant ; mais ce principe, aussi certain qu' une proposition d' arithmétique, est loin encore de se réaliser pour tout le monde. Tandis que par le progrès de l' industrie collective, chaque journée de travail individuel obtient un produit de plus en plus grand, et, par une conséquence nécessaire , tandis que le travailleur, avec le même salaire, devrait devenir tous les jours plus riche, il existe dans la société des états qui profitent et d' autres qui dépérissent ; des travailleurs à double, triple et centuple salaire, et d' autres en déficit ; partout enfin des gens qui jouissent et d' autres qui souffrent, et, par une division monstrueuse des facultés industrielles, des individus qui consomment, et qui ne produisent pas. La répartition du bien-être suit tous les mouvements de la valeur, et les reproduit, en misère et luxe, sur des dimensions et avec une énergie effrayantes. Mais partout aussi le progrès de la richesse, c' est-à-dire la proportionnalité des valeurs, est la loi dominante ; et quand les économistes opposent aux plaintes du parti social l' accroissement progressif de la fortune publique et les adoucissements apportés à la condition des classes même les plus malheureuses, ils proclament, sans s' en douter, une vérité qui est la condamnation de leurs théories. Car j' adjure les économistes de s' interroger un moment dans le silence de leur coeur, loin des préjugés qui les troublent, et sans égard aux emplois qu' ils occupent ou qu' ils attendent, aux intérêts qu' ils desservent, aux suffrages qu' ils ambitionnent, aux distinctions dont leur vanité se berce : qu' ils disent si, jusqu' à ce jour, le principe que tout travail doit laisser un excédant leur était apparu avec cette chaîne de préliminaires et de conséquences que nous avons soulevée ; et si par ces mots ils ont jamais conçu autre chose que le droit d' agioter sur les valeurs, en manoeuvrant l' offre et la demande ? S' il n' est pas vrai qu' ils affirment tout à la fois, d' un côté le progrès de la richesse et du bien-être, et par conséquent la mesure des valeurs ; de l' autre, l' arbitraire des transactions commerciales et l' incommensurabilité des valeurs, c' est-à-dire tout ce qu' il y a de plus contradictoire ? N' est-ce pas en vertu de cette contradiction qu' on entend sans cesse répéter dans

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les cours, et qu' on lit dans les ouvrages d' économie politique, cette hypothèse absurde : si le prix de toutes choses était doublé ... comme si le prix de toutes choses n' était pas la proportion des choses, et qu' on pût doubler une proportion, un rapport, une loi ! N' est-ce pas enfin en vertu de la routine propriétaire et anormale, défendue par l' économie politique, que chacun dans le commerce, dans l' industrie, dans les arts et dans l' état, sous prétexte de services rendus à la société, tend sans cesse à exagérer son importance, sollicite des récompenses, des subventions, de grosses pensions, de larges honoraires : comme si la rétribution de tout service n' était pas nécessairement fixée par le montant de ses frais ? Pourquoi les économistes ne répandent-ils pas de toutes leurs forces cette vérité si simple et si lumineuse : le travail de tout homme ne peut acheter que la valeur qu' il renferme, et cette valeur est proportionnelle aux services de tous les autres travailleurs ; si, comme ils paraissent le croire, le travail de chacun doit laisser un excédant ? ... mais ici se présente une dernière considération que j' exposerai en peu de mots. J-B Say, celui de tous les économistes qui a le plus insisté sur l' indéterminabilité absolue de la valeur, est aussi celui qui s' est donné le plus de peine pour renverser cette proposition. C' est lui qui, si je ne me trompe, est auteur de la formule : tout produit vaut ce qu' il coûte, ou, ce qui revient au même, les produits s' achètent avec des produits . Cet aphorisme, plein de conséquences égalitaires, a été contredit depuis par d' autres économistes ; nous examinerons tour à tour l' affirmative et la négative. Quand je dis : tout produit vaut les produits qu' il a coûtés, cela signifie que tout produit est une unité collective qui, sous une forme nouvelle, groupe un certain nombre d' autres produits consommés en des quantités diverses. D' où il suit que les produits de l' industrie humaine sont, les uns par rapport aux autres, genres et espèces, et qu' ils forment une série du simple au composé, selon le nombre et la proportion des éléments, tous équivalents entre eux, qui constituent chaque produit. Peu importe, quant à présent, que cette série, ainsi que l' équivalence de ses éléments, soit plus ou moins exactement exprimée dans la pratique par l' équilibre des salaires et des fortunes : il s' agit avant tout du rapport

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dans les choses, de la loi économique. Car ici, comme toujours, l' idée engendre d' abord et spontanément le fait, lequel, reconnu ensuite par la pensée qui lui a donné l' être, se rectifie peu à peu et se définit conformément à son principe. Le commerce, libre et concurrent, n' est qu' une longue opération de redressement ayant pour objet de faire ressortir la proportionnalité des valeurs, en attendant que le droit civil la consacre et la prenne pour règle de la condition des personnes. Je dis donc que le principe de Say, tout produit vaut ce qu' il coûte, indique une série de la production humaine, analogue aux séries animale et végétale, et dans laquelle les unités élémentaires / journées de travail / sont réputées égales. En sorte que l' économie politique affirme dès son début, mais par une contradiction, ce que ni Platon, ni Rousseau, ni aucun publiciste ancien ou moderne n' a cru possible, l' égalité des conditions et des fortunes. Prométhée est tour à tour laboureur, vigneron, boulanger, tisserand. Quelque métier qu' il exerce, comme il ne travaille que pour lui-même, il achète ce qu' il consomme / ses produits / avec une seule et même monnaie / ses produits /, dont l' unité métrique est nécessairement sa journée de travail. Il est vrai que le travail lui-même est susceptible de variation : Prométhée n' est pas toujours également dispos, et d' un moment à l' autre son ardeur, sa fécondité monte et descend. Mais, comme tout ce qui est sujet à varier, le travail a sa moyenne, et cela nous autorise à dire qu' en somme la journée de travail paye la journée de travail, ni plus ni moins. Il est bien vrai, si l' on compare les produits d' une certaine époque de la vie sociale à ceux d' une autre, que la cent-millionnième journée du genre humain donnera un résultat incomparablement supérieur à celui de la première ; mais c' est le cas de dire aussi que la vie de l' être collectif, pas plus que celle de l' individu, ne peut être scindée ; que si les jours ne se ressemblent pas, ils sont indissolublement unis, et que dans la totalité de l' existence, la peine et le plaisir leur sont communs. Si donc le tailleur, pour rendre la valeur d' une journée, consomme dix fois la journée du tisserand, c' est comme si le tisserand donnait dix jours de sa vie pour un jour de la vie du tailleur. C' est précisément ce qui arrive quand un paysan paye I 2 francs à un notaire pour un écrit dont la rédaction coûte une heure ; et cette inégalité, cette iniquité

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dans les échanges, est la plus puissante cause de misère que les socialistes aient dévoilée et que les économistes avouent tout bas, en attendant qu' un signe du maître leur permette de la reconnaître tout haut. Toute erreur dans la justice commutative est une immolation du travailleur, une transfusion du sang d' un homme dans le corps d' un autre homme... qu' on ne s' effraye pas : je n' ai nul dessein de fulminer une irritante philippique à la propriété ; j' y pense d' autant moins que, selon mes principes, l' humanité ne se trompe jamais ; qu' en se constituant d' abord sur le droit de propriété, elle n' a fait que poser un des principes de son organisation future ; et que, la prépondérance de la propriété une fois abattue, ce qui reste à faire est de ramener à l' unité cette fameuse antithèse. Tout ce que l' on pourrait m' objecter en faveur de la propriété, je le sais aussi bien qu' aucun de mes censeurs, à qui je demande pour toute grâce de montrer du coeur, alors que la dialectique leur fait défaut. Comment des richesses dont le travail n' est pas le module seraient-elles valables ? Et si c' est le travail qui crée la richesse et légitime la propriété, comment expliquer la consommation de l' oisif ? Comment un système de réartition dans lequel le produit vaut, selon les personnes, tantôt plus, tantôt moins qu' il ne coûte, est-il loyal ? Les idées de Say conduisaient à une loi agraire ; aussi le parti conservateur s' est-il empressé de protester contre elles. " la première source de la richesse, avait dit M Rossi, est le travail. En proclamant ce grand principe, l' école industrielle a non- seulement mis en évidence un principe économique, mais celui des faits sociaux qui, dans la main d' un historien habile, devient le guide le plus sûr pour suivre l' espèce humaine, dans sa marche et ses établissements sur la face du globe. " pourquoi, après avoir consigné dans son cours ces paroles profondes, M Rossi a-t-il cru devoir les rétracter ensuite dans une revue, et compromettre gratuitement sa dignité de philosophe et d' économiste ? " dites que la richesse n' est que le résultat du travail ; affirmez que dans tous les cas le travail est la mesure de la valeur, le régulateur des prix ; et pour échapper tant bien que mal aux objections que soulèvent de toutes parts ces doctrines, les unes incomplètes,

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les autres absolues, vous serez amenés bon gré mal gré à généraliser la notion du travail, et à substituer à l' analyse une synthèse parfaitement erronée. " je regrette qu' un homme tel que M Rossi me suggère une si triste pensée ; mais en lisant le passage que je viens de rapporter, je n' ai pu m' empêcher de dire : la science et la vérité ne sont plus rien ; ce que l' on adore maintenant, c' es la boutique, et après la boutique, le constitutionnalisme désespéré qui la représente. à qui donc M Rossi pense-t-il s' adresser ? Veut-il du travail ou d' autre chose ? De l' analyse ou de la synthèse ? Veut-il toutes ces choses à la fois ? Qu' il choisisse, car la conclusion est inévitable contre lui. Si le travail est la source de toute richesse, si c' est le guide le plus sûr pour suivre l' histoire des établissements humains sur la face du globe, comment l' égalité de répartition, l' égalité selon la mesure du travail, ne serait-elle pas une loi ? Si, au contraire, il est des richesses qui ne viennent pas du travail, comment la possession de ces richesses est-elle un privilége ? Quelle est la légitimité du monopole ? Qu' on expose donc une fois cette théorie du droit de consommation improductive, cette jurisprudence du bon plaisir, cette religion de l' oisiveté, prérogative sacrée d' une caste d' élus ! Que signifie maintenant cet appel à l' analyse des faux jugements de la synthèse ? Ces termes de métaphysique ne sont bons qu' à endoctriner les niais, qui ne se doutent pas que la même proposition peut être rendue, indifféremment et à volonté , analytique ou synthétique. - le travail est le principe de la valeur et la source de la richesse : proposition analytique, telle que M Rossi la veut, puisque cette proposition est le résumé d' une analyse, dans laquelle on démontre qu' il y a identité entre la notion primitive de travail et les notions subséquentes de produit, valeur, capital, richesse , etc. Cependant nous voyons que M Rossi rejette la doctrine qui résulte de cette analyse. - le travail, le capital et la terre sont les sources de la richesse. proposition synthétique, telle précisément que M Rossi n' en veut pas ; en effet, la richesse est ici considérée comme notion générale, qui se produit sous trois espèces distinctes, mais non identiques. Et pourtant la doctrine, ainsi formulée, est celle qui a la préférence de M Rossi. Plaît-il maintenant à M Rossi que nous rendions sa théorie du monopole analytique,

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