Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

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Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

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eh bien ! Oui, ce que j' avance est incroyable, phénoménal ; mais cela est. Comme les théologiens, qui ne répondent aux problèmes de la métaphysique que par des mythes et des allégories, lesquels reproduisent toujours les problèmes, sans jamais les résoudre ; les économistes ne répondent aux questions qu' ils se posent qu' en racontant de quelle manière ils ont été amenés à les poser : s' ils concevaient qu' on pût aller au delà, ils cesseraient d' être économistes. Qu' est-ce, par exemple, que le profit ? C' est ce qui reste à l' entrepreneur après qu' il a payé tous ses frais . Or les frais se composent de journées de travail et de valeurs consommées, ou en définitive de salaires. Quel est donc le salaire d' un ouvrier ? Le moins qu' on puisse lui donner, c' est -à-dire on ne sait pas. Quel doit être le prix de la marchandise portée au marché par l' entrepreneur ? Le plus grand qu' il pourra obtenir, c' est-à-dire encore, on ne sait pas. Il est même défendu, en économie politique, de supposer que la marchandise et la journée de travail puissent être taxées , bien que l' on convienne qu' elles peuvent être évaluées ; et cela par la raison, disent les économistes, que l' évaluation est une opération essentiellement arbitraire, qui ne peut aboutir jamais à une sûre et certaine conclusion. Comment donc trouver le rapport de deux inconnues qui, d' après l' économie politique, ne peuvent en aucun cas, être dégagées ? Ainsi l' économie politique pose des problèmes insolubles ; et pourtant nous verrons bientôt qu' il est inévitable qu' elle les pose, et que notre siècle les résolve. Voilà pourquoi j' ai dit que l' académie des sciences morales, en mettant au concours le rapport des profits et des salaires, avait parlé sans conscience, avait parlé prophétiquement. Mais, dira-t-on, n' est-il pas vrai que si le travail est fort demandé et les ouvriers rares, le salaire pourra s' élever pendant que d' un autre côté le profit baissera ? Que si, par le flot des concurrences, la production surabonde, il y aura encombrement et vente à perte, par conséquent absence de profit pour l' entrepreneur, et menace de fériation pour l' ouvrier ? Qu' alors celui-ci offrira son travail au rabais ? Que si une machine est inventée, d' abord elle éteindra les feux de ses rivales ; puis, le monopole établi, l' ouvrier mis dans la dépendance de l' entrepreneur, le profit et le salaire iront en sens inverse l' un de l' autre ? Toutes ces causes, et d' autres

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encore, ne peuvent-elles être étudiées, appréciées, compensées, etc., etc. Oh ! Des monographies, des histoires : nous en sommes saturés depuis Ad Smith et J-B Say, et l' on ne fait plus guère que des variations sur leurs textes. Mais ce n' est pas ainsi que la question doit être entendue, bien que l' académie ne lui ait pas donné d' autre sens. Le rapport du profit et du salaire doit être pris dans un sens absolu, et non au point de vue inconcluant des accidents du commerce et de la division des intérêts : deux choses qui doivent ultérieurement recevoir leur interprétation. Je m' explique. Considérant le producteur et le consommateur comme un seul individu, dont la rétribution est naturellement égale à son produit ; puis, distinguant dans ce produit deux parts, l' une qui rembourse le producteur de ses avances, l' autre qui figure son profit, d' après l' axiome que tout travail doit laisser un excédant : nous avons à déterminer le rapport de l' une de ces deux parts avec l' autre. Cela fait, il sera aisé d' en déduire les rapports de fortune de ces deux classes d' hommes, les entrepreneurs et les salariés, comme aussi de rendre raison de toutes les oscillations commerciales. Ce sera une série de corollaires à joindre à la démonstration. Or, pour qu' un tel rapport existe et devienne appréciable, il faut de toute nécessité qu' une loi, interne ou externe, préside à la constitution du salaire et du prix de vente ; et comme, dans l' état actuel des choses, le salaire et le prix varient et oscillent sans cesse, on demande quels sont les faits généraux, les causes, qui font varier et osciller la valeur, et dans quelles limites s' accomplit cette oscillation. Mais cette question même est contraire aux principes : car qui dit oscillation , suppose nécessairement une direction moyenne, vers laquelle le centre de gravité de la valeur la ramène sans cesse ; et quand l' académie demande qu' on détermine les oscillations du profit et du salaire , elle demande par là même qu' on détermine la valeur . Or, c' est justement ce que repoussent messieurs de l' académie : ils ne veulent point entendre que si la valeur est variable, elle est par cela même déterminable ; que la variabilité est indice et condition de déterminabilité. Ils prétendent que la valeur, variant toujours, ne peut jamais être déterminée. C' est comme si l' on soutenait qu' étant donné le nombre des oscillations

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par seconde d' un pendule, l' amplitude des oscillations, la latitude et l' élévation du lieu où se fait l' expérience, la longueur du pendule ne peut être déterminée, parce que ce pendule est en mouvement. Tel est le premier article de foi de l' économie politique. Quant au socialisme, il ne paraît pas davantage avoir compris la question ni s' en soucier. Parmi la multitude de ses organes, les uns écartent purement et simplement le problème, en substituant à la répartition le rationnement, c' est-à-dire en bannissant de l' organisme social le nombre et la mesure ; les autres se tirent d' embarras en appliquant au salaire le suffrage universel. Il va sans dire que ces pauvretés trouvent des dupes par mille et centaines de mille. La condamnation de l' économie politique a été formulée par Malthus dans ce passage fameux : " un homme qui naît dans un monde déjà occupé... etc. " voici donc quelle est la concluion nécessaire, fatale, de l' économie politique, conclusion que je démontrerai avec une évidence jusqu' à présent inconnue dans cet ordre de recherches : la mort à qui ne possède pas. Afin de mieux saisir la pensée de Malthus, traduisons-la en propositions philosophiques, en la dépouillant de son vernis oratoire : " la liberté individuelle, et la propriété qui en est l' expression, sont données dans l' économie politique ; l' égalité et la solidarité ne le sont pas. " sous ce régime, chacun chez soi, chacun pour soi : le travail, comme toute marchandise, est sujet à la hausse et à la baisse : de là les risques du prolétariat. Quiconque n' a ni revenu ni salaire, n' a pas droit de rien exiger des autres : son malheur retombe sur lui seul ; au jeu de la fortune, la chance a tourné contre lui. " au point de vue de l' économie politique, ces propositions sont

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irréfragables ; et Malthus, qui les a formulées avec une si alarmante précision, est à l' abri de tout reproche. Au point de vue des conditions de la science sociale, ces mêmes propositions sont radicalement fausses, et même contradictoires. L' erreur de Malthus, ou pour mieux dire de l' économie politique, ne consiste point à dire qu' un homme qui n' a pas de quoi manger doit périr, ni à prétendre que sous le régime d' appropriation individuelle, celui qui n' a ni travail ni revenu n' a plus qu' à sortir de la vie par le suicide, s' il ne préfère s' en voir chassé par la famine : telle est, d' une part, la loi de notre existence ; telle est, de l' autre, la conséquence de la propriété ; et M Rossi s' est donné beaucoup trop de peine pour justifier sur ce point le bon sens de Malthus. Je soupçonne, il est vrai, M Rossi, faisant si longuement et avec tant d' amour l' apologie de Malthus, d' avoir voulu recommander l' économie politique de la même manière que son compatriote Machiavel, dans le livre du prince , recommandait à l' admiration du monde le despotisme. En nous faisant voir la misère comme la condition sine quâ non de l' arbitraire industriel et commercial, M Rossi semble nous crier : voilà votre droit, votre justice, votre économie politique ; voilà la propriété. Mais la naïveté gauloise n' entend rien à ces finesses ; et mieux eût valu dire à la France, dans sa langue immaculée : l' erreur de Malthus, le vice radical de l' économie politique, consiste, en thèse générale, à affirmer comme état définitif une condition transitoire, savoir la distinction de la société en patriciat et prolétariat ; -spécialement, à dire que dans une société organisée, et par conséquent solidaire, il se peut que les uns possèdent, travaillent et consomment, tandis que les autres n' auraient ni possession, ni travail, ni pain. Enfin Malthus, ou l' économie politique, s' égare dans ses conclusions, lorsqu' il voit dans la faculté de reproduction indéfinie dont jouit l' espèce humaine, ni plus ni moins que toutes les espèces animales et végétales, une menace permanente de disette ; tandis qu' il fallait seulement en déduire la nécessité, et par conséquent l' existence d' une loi d' équilibre entre la population et la production. En deux mots, la théorie de Malthus, et c' est là le grand mérite de cet écrivain, mérite dont aucun de ses confrères n' a songé à lui tenir compte, est une réduction à l' absurde de toute l' économie politique.

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Quant au socialisme, il a été jugé dès longtemps par Platon et Thomas Morus en un seul mot, utopie, c' est-à-dire non-lieu , chimère. Toutefois, il faut le dire pour l' honneur de l' esprit humain, et afin que justice soit rendue à tous : ni la science économique et législative ne pouvait être dans ses commencements autre que ce que nous l' avons vue, ni la société ne peut s' arrêter à cette première position. Toute science doit d' abord circonscrire son domaine, produire et rassembler ses matériaux : avant le système, les faits ; avant le siècle de l' art, le siècle de l' érudition. Soumise comme toute autre à la loi du temps et aux conditions de l' expérience, la science économique, avant de chercher comment les choses doivent se passer dans la société, avait à nous dire comment elles se passent ; et toutes ces routines, que les auteurs qualifient si pompeusement dans leurs livres de lois , de principes et de théories , malgré leur incohérence et leur contrariété, devaient être recueillies avec une diligence scrupuleuse, et décrites avec une impartialité sévère. Pour accomplir cette tâche , il fallait plus de génie peut-être, surtout plus de dévouement, que n' en exigera le progrès ultérieur de la science. Si donc l' économie sociale est encore aujourd' hui plutôt une aspiration vers l' avenir qu' une connaissance de la réalité, il faut reconnaître aussi que les éléments de cette étude sont tous dans l' économie politique ; et je crois exprimer le sentiment général en disant que cette opinion est devenue celle de l' immense majorité des esprits. Le présent trouve peu de défenseurs, il est vrai ; mais le dégoût de l' utopie n' est pas moins universel : et tout le monde comprend que la vérité est dans une formule qui concilierait ces deux termes : conservation et mouvement. Aussi, grâces en soient rendues aux A Smith, aux J-B Say, aux Ricardo et aux Malthus, ainsi qu' à leurs téméraires contradicteurs, les mystères de la fortune, Atria Ditis, sont mis à découvert ; la prépondérance du capital, l' oppression du travailleur, les machinations du monopole, éclairées sur tous les points, reculent devant les regards de l' opinion. Sur les faits observés et décrits par les économistes, on raisonne et l' on conjecture : des droits abusifs, des coutumes iniques, respectés aussi longtemps que dura

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l' obscurité qui les faisait vivre, à peine traînés au grand jour , expirent sous la réprobation générale ; on soupçonne que le gouvernement de la société doit être appris, non plus dans une idéologie creuse, à la façon du contrat social , mais, ainsi que l' avait entrevu Montesquieu, dans le rapport des choses ; et déjà une gauche à tendances éminemment sociales, formée de savants, de magistrats, de jurisconsultes, de professeurs, de capitalistes même et de chefs industriels, tous nés représentants et défenseurs du privilége, et d' un million d' adeptes, se pose dans la nation au-dessus et en dehors des opinions parlementaires , et cherche, dans l' analyse des faits économiques, à surprendre les secrets de la vie des sociétés. Représentons-nous donc l' économie politique comme une immense plaine, jonchée de matériaux préparés pour un édifice. Les ouvriers attendent le signal, pleins d' ardeur, et brûlant de se mettre à l' oeuvre : mais l' architecte a disparu sans laisser de plan. Les économistes ont gardé mémoire d' une foule de choses : malheureusement ils n' ont pas l' ombre d' un devis. Ils savent l' origine et l' historique de chaque pièce ; ce qu' elle a coûté de façon ; quel bois fournit les meilleures solives, et quelle argile les meilleures briques ; ce qu' on a dépensé en outils et charrois ; combien gagnaient les charpentiers, et combien les tailleurs de pierre : ils ne connaissent la destination et la place de rien. Les économistes ne peuvent se dissimuler qu' ils aient sous les yeux les fragments jetés pêle-mêle d' un chef-d' oeuvre, Disjecti Membra Poetae ; mais il leur a été impossible jusqu' à présent de retrouver le dessin général, et toutes les fois qu' ils ont essayé quelques rapprochements, ils n' ont rencontré que des incohérences. Désespérés à la fin de combinaisons sans résultat, ils ont fini par ériger en dogme l' inconvenance architectonique de la science, ou, comme ils disent, les inconvénients de ses principes ; en un mot, ils ont nié la science.

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Ainsi la division du travail, sans laquelle la production serait à peu près nulle, est sujette à mille inconvénients, dont le pire est la démoralisation de l' ouvrier ; les machines produisent, avec le bon marché, l' encombrement et le chômage ; la concurrence aboutit à l' oppression ; l' impôt, lien matériel de la société, n' est le plus souvent qu' un fléau redouté à l' égal de l' incendie et de la grêle ; le crédit a pour corrélatif obligé la banqueroute ; la propriété est une fourmilière d' abus ; le commerce dégénère en jeu de hasard, où même il est quelquefois permis de tricher : bref, le désordre se trouvant partout en égale proportion avec l' ordre, sans qu' on sache comment celui-ci parviendra à éliminer celui-là, Taxis Ataxian Diôkein, les économistes ont pris le parti de conclure que tout est pour le mieux, et regardent toute proposition d' amendement comme hostile à l' économie politique. L' édifice social a donc été délaissé ; la foule a fait irruption sur le chantier : colonnes, chapiteaux et socles, le bois, la pierre et le métal, ont été distribués par lots et tirés au sort, et de tous ces matériaux rassemblés pour un temple magnifique, la propriété, ignorante et barbare, a construit des huttes. Il s' agit donc, non-seulement de retrouver le plan de l' édifice, mais de déloger les occupants, lesquels soutiennent que leur cité est superbe, et , au seul mot de restauration, se rangent en bataille sur leurs portes. Pareille confusion ne se vit autrefois à Babel : heureusement nous parlons français, et nous sommes plus hardis que les compagnons de Nemrod. Quittons l' allégorie : la méthode historique et descriptive, employée avec succès tant qu' il n' a fallu opérer que des reconnaissances, est désormais sans utilité : après des milliers de monographies et de tables, nous ne sommes pas plus avancés qu' au temps de Xénophon et d' Hésiode. Les phéniciens, les grecs, les italiens, travaillèrent autrefois comme nous faisons aujourd' hui : ils plaçaient leur argent, salariaient leurs ouvriers, étendaient leurs domaines, faisaient leurs expéditions et recouvrements, tenaient leurs livres, spéculaient, agiotaient, se ruinaient, selon toutes les règles de l' art économique, s' entendant non moins bien que nous à s' arroger des monopoles, et à rançonner le consommateur et l' ouvrier. De tout cela, les relations surabondent ; et quand nous repasserions éternellement nos statistiques et nos chiffres, nous

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n' aurions toujours devant les yeux que le chaos, le chaos immobile et uniforme. On croit, il est vrai, qu' à partir des temps mythologiques jusqu' à la présente année 57 de notre grande révolution, le bien-être général s' est accru : le christianisme a lontemps passé pour la principale cause de cette amélioration, dont les économistes réclament actuellement tout l' honneur pour leurs principes. Car après tout, disent-ils, quelle a été l' influence du christianisme sur la société ? Profondément utopiste à sa naissance, il n' a pu se soutenir et s' étendre qu' en adoptant peu à peu toutes les catégories économiques, le travail, le capital, le fermage, l' usure, le trafic, la propriété, en un mot, en consacrant la loi romaine, expression la plus haute de l' économie politique. Le christianisme, étranger, quant à sa partie théologique, aux théories sur la production et la consommation, a été pour la civilisation européenne ce qu' étaient naguère pour les ouvriers ambulants les sociétés de compagnonnage et la franc-maçonnerie, une espèce de contrat d' assurance et de secours mutuel ; sous ce rapport, il ne doit rien à l' économie politique, et le bien qu' il a fait ne peut être invoqué par elle en témoignage de certitude. Les effets de charité et de dévouement sont hors du domaine de l' économie, laquelle doit procurer le bonheur des sociétés par l' organisation du travail et par la justice. Pour le surplus, je suis prêt à reconnaître les effets heureux du mécanisme propriétaire ; mais j' observe que ces effets sont entièrement couverts par les misères qu' il est de la nature de ce mécanisme de produire : en sorte que, comme l' avouait naguère devant le parlement anglais un illustre ministre, et comme nous le démontrerons bientôt, dans la société actuelle, le progrès de la misère est parallèle et adéquat au progrès de la richesse, ce qui annule complétement les mérites de l' économie politique. Ainsi, l' économie politique ne se justifie ni par ses maximes ni par ses oeuvres ; et quant au socialisme, toute sa valeur se réduit à l' avoir constaté. Force nous est donc de reprendre l' examen de l' économie politique, puisqu' elle seule contient, du moins en partie, les matériaux de la science sociale ; et de vérifier si ses théories ne cacheraient pas quelque erreur dont le redressement concilierait le fait et le droit, révélerait la loi organique de l' humanité, et donnerait la conception positive de l' ordre.

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De la valeur. I-opposition de la valeur d' utilité et de la valeur d' échange . La valeur est la pierre angulaire de l' édifice économique. Le divin artiste qui nous a commis à la continuation de son oeuvre ne s' en est expliqué à personne ; mais, sur quelques indices, on le conjecture. La valeur, en effet , présente deux faces : l' une, que les économistes appellent valeur d' usage , ou valeur en soi ; l' autre, valeur en échange , ou d' opinion. Les effets que produit la valeur sous ce double aspect, et qui sont fort irréguliers tant qu' elle n' est point assise, ou, pour nous exprimer plus philosophiquement, tant qu' elle n' est pas constituée, changent totalement par cette constitution. Or, en quoi consiste la corrélation de valeur utile à valeur en échange ; que faut-il entendre par valeur constituée , et par quelle péripétie s' opère cette constitution : c' est l' objet et la fin de l' économie politique . Je supplie le lecteur de donner toute son attention à ce qui va suivre : ce chapitre étant le seul de l' ouvrage qui exige de sa part un peu de bonne volonté. De mon côté, je m' efforcerai d' être de plus en plus simple et clair. Tout ce qui peut m' être de quelque service a pour moi de la valeur, et je suis d' autant plus riche que la chose utile est plus abondante : à cela point de difficulté. Le lait et la chair, les fruits et les graines, la laine, le sucre, le coton, le vin, les métaux, le marbre, la terre enfin, l' eau, l' air, le feu et le soleil sont, relativement à moi, valeurs d' usage, valeurs par nature et destination. Si toutes les choses qui servent à mon existence étaient aussi abondantes que certaines d' entre elles, par exemple la lumière ;

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en d' autres termes, si la quantité de chaque espèce de valeurs était inépuisable, mon bien-être serait à jamais assuré : je n' aurais que faire de travailler, je ne penserais même pas. Dans cet état, il y aurait toujours utilité dans les choses, mais il ne serait plus vrai de dire qu' elles valent ; car la valeur, ainsi que nous le verrons bientôt, indique un rapport essentiellement social ; et c' est même uniquement par l' échange , en faisant une espèce de retour de la société sur la nature, que nous avons acquis la notion d' utilité. Tout le développement de la civilisation tient donc à la nécessité où se trouve la race humaine de provoquer incessamment la création de nouvelles valeurs ; de même que les maux de la société ont leur cause première dans la lutte perpétuelle que nous soutenons contre notre propre inertie. Otez à l' homme ce besoin qui sollicite sa pensée et le façonne à la vie contemplative, et le contre-maître de la création n' est plus que le premier des quadrupèdes. Mais comment la valeur d' utilité devient-elle valeur en échange ? Car il faut remarquer que les deux sortes de valeurs, bien que contemporaines dans la pensée / puisque la première ne s' aperçoit qu' à l' occasion de la seconde /, soutiennent néanmoins un rapport de succession : la valeur échangeable est donnée par une sorte de reflet de la valeur utile, comme les théologiens enseignent que dans la trinité, le père, se contemplant de toute éternité, engendre le fils. Cette génération de l' idée de valeur n' a pas été notée par les économistes avec assez de soin : il importe de nous y arrêter. Puis donc que parmi les objets dont j' ai besoin, un très-grand nombre ne se trouve dans la nature qu' en une quantité médiocre, ou même ne se trouve pas du tout, je suis forcé d' aider à la production de ce qui me manque ; et comme je ne puis mettre la main à tant de choses, je proposerai à d' autres hommes, mes collaborateurs dans des fonctions diverses, de me céder une partie de leurs produits en échange du mien. J' aurai donc par devers moi, de mon produit particulier, toujours plus que je ne consomme ; de même que mes pairs auront par devers eux, de leurs produits respectifs, plus qu' ils n' usent. Cette convention tacite s' accomplit par le commerce . à cette occasion, nous ferons observer que la succession logique des deux espèces de valeur apparaît bien mieux encore dans l' histoire que dans la théorie, les hommes ayant passé des milliers d' années à se disputer les biens naturels / c' est ce

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qu' on appelle la communauté primitive /, avant que leur industrie eût donné lieu à aucun échange. Or, la capacité qu' ont tous les produits, soit naturels, soit industriels, de servir à la subsistance de l' homme, se nomme particulièrement valeur d' utilité ; la capacité qu' ils ont de se donner l' un pour l' autre, valeur en échange. Au fond, c' est la même chose, puisque le second cas ne fait qu' ajouter au premier l' idée d' une substitution, et tout cela peut paraître d' une subtilité oiseuse : dans la pratique, les conséquences sont surprenantes, et tour à tour heureuses ou funestes. Ainsi, la distinction établie dans la valeur est donnée par les faits et n' a rien d' arbitraire : c' est à l' homme, en subissant cette loi, de la faire tourner au profit de son bien-être et de sa liberté. Le travail, selon la belle expression d' un auteur, M Walras, est une guerre déclarée à la parcimonie de la nature ; c' est par lui que s' engendrent à la fois la richesse et la société. Non-seulement le travail produit incomparablement plus de biens que ne nous en donne la nature ; -ainsi, l' on a remarqué que les seuls cordonniers de France produisaient dix fois plus que les mines réunies du Pérou, du Brésil et du Mexique ; -mais, le travail, par les transformations qu' il fait subir aux valeurs naturelles, étendant et multipliant à l' infini ses droits, il arrive peu à peu que toute richesse, à force de passer par la filière industrielle, revient tout entière à celui qui la crée, et qu' il ne reste rien ou presque rien pour le détenteur de la matière première. Telle est donc la marche du développement économique : au premier moment, appropriation de la terre et des valeurs naturelles ; puis association et distribution par le travail jusqu' à complète égalité. Les abîmes sont semés sur notre route, le glaive est suspendu sur nos têtes ; mais, pour conjurer tous les périls, nous avons la raison ; et la raison, c' est la toute- puissance. Il résulte du rapport de valeur utile à valeur échangeable que si, par accident ou malveillance, l' échange était interdit à l' un des producteurs, ou si l' utilité de son produit venait à cesser tout à coup, avec ses magasins remplis il ne posséderait rien. Plus il aurait fait de sacrifices et déployé de vaillance à produire, plus profonde serait sa misère. -si l' utilité du produit, au lieu de disparaître tout à fait, était seulement diminuée, chose qui peut

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arriver de cent façons : le travailleur, au lieu d' être frappé de déchéance et ruiné par une catastrophe subite, ne serait qu' appauvri ; obligé de livrer une quantité forte de sa valeur pour une quantité faible de valeurs étrangères, sa subsistance se trouverait réduite dans une proportion égale au déficit de sa vente : ce qui le conduirait par degrés de l' aisance à l' exténuation. Si enfin l' utilité du produit venait à croître, ou bien si la production en était rendue moins coûteuse, la balance de l' échange tournerait à l' avantage du producteur, dont le bien-être pourrait ainsi s' élever de la médiocrité laborieuse à l' oisive opulence. Ce phénomène de dépréciation et d' enrichissement se manifeste sous mille formes et par mille combinaisons : c' est en cela que consiste le jeu passionnel et intrigué du commerce et de l' industrie ; c' est cette loterie pleine d' embûches que les économistes croient devoir durer éternellement, et dont l' académie des sciences morales et politiques demande, sans le savoir, la suppression, lorsque, sous les noms de profit et de salaire, elle demande que l' on concilie la valeur utile et la valeur en échange, c' est-à-dire qu' on trouve le moyen de rendre toutes les valeurs utiles également échangeables, et vice versâ toutes les valeurs échangeables également utiles. Les économistes ont très-bien fait ressortir le double caractère de la valeur : mais ce qu' ils n' ont pas rendu avec la même netteté, c' est sa nature contradictoire. Ici commence notre critique. L' utilité est la condition nécessaire de l' échange ; mais ôtez l' échange, et l' utilité devient nulle : ces deux termes sont indissolublement liés. Où est-ce donc qu' apparaît la contradiction ? Puisque tous tant que nous sommes nous ne subsitons que par le travail et l' échange, et que nous sommes d' autant plus riches que nous produisons et échangeons davantage, la conséquence, pour chacun, est de produire le plus possible de valeur utile, afin d' augmenter d' autant ses échanges, et partant ses jouissances. Eh bien, le premier effet, l' effet inévitable de la multiplication des valeurs est de les avilir : plus une marchandise abonde, plus elle perd à l' échange et se déprécie commercialement. N' est-il pas vrai qu' il y a contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats ? Je conjure le lecteur, avant de courir au devant de l' explication, d' arrêter son attention sur le fait.

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Un paysan qui a récolté vingt sacs de blé, qu' il se propose de manger avec sa famille, se juge deux fois plus riche que s' il n' en avait récolté que dix ; -pareillement une ménagère qui a filé cinquante aunes de toile se croit deux fois plus riche aussi que si elle n' en avait filé que vingt-cinq. Relativement au ménage, ils ont raison tous deux ; mais au point de vue de leurs relations extérieures, ils peuvent se tromper du tout au tout. Si la récolte du blé est double dans tout le pays, vingt sacs se vendront moins que dix ne se seraient vendus si elle avait été de moitié ; comme aussi, dans un cas semblable, cinquante aunes de toile vaudront moins que vingt-cinq. En sorte que la valeur décroît comme la production de l' utilité augmente, et qu' un producteur peut arriver à l' indigence en s' enrichissant toujours. Et cela paraît sans remède, puisque le seul moyen de salut serait que les produits industriels devinssent tous, comme l' air et la lumière, en quantité infinie, ce qui est absurde. Dieu de ma raison ! Se serait dit Jean-Jacques : ce ne sont pas les économistes qui déraisonnent ; c' est l' économie politique elle-même qui est infidèle à ses définitions : Mentita Est Iniquitas Sibi. Dans les exemples qui précèdent, la valeur utile dépasse la valeur échangeable : dans d' autres cas, elle est moindre. Alors le même phénomène se produit, mais en sens inverse : la balance est favorable au producteur, et c' est le consommateur qui est frappé. C' est ce qui arrive notamment dans les disettes, où la hausse des subsistances a toujours quelque chose de factice. Il y a aussi des professions dont tout l' art consiste à donner à une utilité médiocre, et dont on se passerait fort bien, une valeur d' opinion exagérée : tels sont en général les arts de luxe. L' homme, par sa passion esthétique, est avide de futilités dont la possession satisfait hautement sa vanité, son goût inné du luxe, et son amour plus noble et plus respectable du beau : c' est là-dessus que spéculent les pourvoyeurs de ces sortes d' objets. Imposer la fantaisie et l' élégance n' est une chose ni moins odieuse ni moins absurde que de mettre des taxes sur la circulation : mais cet impôt est perçu par quelques entrepreneurs en vogue, que l' engouement général protége, et dont tout le mérite est bien souvent de fausser le goût et de faire naître l' inconstance. Dès lors personne ne se plaint ; et tous les anathèmes de l' opinion sont réservés aux monopoleurs

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qui, à force de génie, parviennent à élever de quelques centimes le prix de la toile et du pain... c' est peu d' avoir signalé, dans la valeur utile et dans la valeur échangeable, cet étonnant contraste, où les économistes sont accoutumés à ne voir rien que de très-simple : il faut montrer que cette prétendue simplicité cache un mystère profond, que notre devoir est de pénétrer. Je somme donc tout économiste sérieux de me dire, autrement qu' en traduisant ou répétant la question, par quelle cause la valeur décroît, à mesure que la production augmente ; et réciproquement qu' est-ce qui fait grandir cette même valeur, à mesure que le produit diminue. En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable, nécessaires l' une à l' autre, sont en raison inverse l' une de l' autre : je demande donc pourquoi la rareté, non l' utilité, est synonyme de cherté. Car, remarquons-le bien, la hausse et la baisse des marchandises sont indépendantes de la quantité de travail dépensée dans la production ; et le plus ou le moins de frais qu' elles coûtent ne sert de rien pour expliquer les variations de la mercuriale. La valeur est capricieuse comme la liberté : elle ne considère ni l' utilité ni le travail ; loin de là, il semble que, dans le cours ordinaire des choses, et à part certaines perturbations exceptionnelles, les objets les plus utiles soient toujours ceux qui doivent se livrer à plus bas prix ; en d' autres termes, qu' il est juste que les hommes qui travaillent avec le plus d' agrément soient le mieux rétribués, et ceux qui versent dans leur peine le sang et l' eau, le plus mal. Tellement qu' en suivant le principe jusqu' aux dernières conséquences, on arriverait à conclure le plus logiquement du monde : que les choses dont l' usage est nécessaire et la quantité infinie, doivent être pour rien ; et celles dont l' utilité est nulle et la rareté extrême, d' un prix inestimable. Mais, et pour comble d' embarras, la pratique n' admet point ces extrêmes ; d' un côté, aucun produit humain ne saurait jamais atteindre l' infini en grandeur ; de l' autre, les choses les plus rares ont besoin d' être, à un degré quelconque, utiles, sans quoi elles ne seraient susceptibles d' aucune valeur . La valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatalement enchaînées l' une à l' autre, bien que par leur nature elles tendent continuellement à s' exclure. Je ne fatiguerai pas le lecteur de la réfutation des logomachies

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qu' on pourrait présenter pour éclaircir ce sujet : il n' y a pas , sur la contradiction inhérente à la notion de valeur, de cause assignable, ni d' explication possible. Le fait dont je parle est un de ceux qu' on nomme primitifs, c' est-à-dire qui peuvent servir à en expliquer d' autres, mais qui en eux-mêmes, comme les corps appelés simples, sont insolubles. Tel est le dualisme de l' esprit et de la matière. L' esprit et la matière sont deux termes qui, pris séparément, indiquent chacun une vue spéciale de l' esprit, mais sans répondre à aucune réalité. De même, étant donné le besoin pour l' homme d' une grande variété de produits avec l' obligation d' y pourvoir par son travail, l' opposition de valeur utile à valeur échangeable en résulte nécessairement ; et de cette opposition, une contradiction sur le seuil même de l' économie politique. Aucune intelligence, aucune volonté divine ou humaine ne saurait l' empêcher. Ainsi, au lieu de chercher une explication chimérique, contentons-nous de bien constater la nécessité de la contradiction. Quelle que soit l' abondance des valeurs créées et la proportion dans laquelle elles s' échangent, pour que nous échangions nos produits, il faut, si vous êtes demandeur , que mon produit vous convienne, et si vous êtes offrant , que j' agrée le vôtre. Car nul n' a droit d' imposer à autrui sa propre marchandise : le seul juge de l' utilité, ou, ce qui revient au même, du besoin, est l' acheteur. Donc, dans le premier cas, vous êtes arbitre de la convenance ; dans le second, c' est moi. Otez la liberté réciproque, et l' échange n' est plus l' exercice de la solidarité industrielle : c' est une spoliation . Le communisme, pour le dire en passant, ne triomphera jamais de cette difficulté. Mais, avec la liberté, la production reste nécessairement indéterminée, soit en quantité, soit en qualité, si bien qu' au point de vue du progrès économique, comme à celui de la convenance des consommateurs, l' estimation demeure éternellement arbitraire, et toujours le prix des marchandises flottera. Supposons pour un moment que tous les producteurs vendent à prix fixe : il y en aura qui, produisant à meilleur marché ou produisant mieux, gagneront beaucoup, pendant que les autres ne gagneront rien. De toute manière l' équilibre est rompu . -veut-on, afin de parer à la stagnation du commerce, limiter la production au juste nécessaire ?

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C' est violer la liberté : car, en m' ôtant la faculté de choisir , vous me condamnez à payer un maximum ; vous détruisez la concurrence, seule garantie du bon marché, et provoquez à la contrebande. Ainsi, pour empêcher l' arbitraire commercial, vous vous jetterez dans l' arbitraire administratif ; pour créer l' égalité, vous détruirez la liberté : ce qui est la négation de l' égalité même. -grouperez-vous les producteurs en un atelier unique, je suppose que vous possédiez ce secret ? Cela ne suffit point encore : il vous faudra grouper aussi les consommateurs en un ménage commun : mais alors vous désertez la question. Il ne s' agit pas d' abolir l' idée de valeur, ce qui est aussi impossible que d' abolir le travail, mais de la déterminer ; il ne s' agit pas de tuer la liberté individuelle, mais de la socialiser. Or, il est prouvé que c' est le libre arbitre de l' homme qui donne lieu à l' opposition entre la valeur utile et la valeur en échange : comment résoudre cette opposition, tant que subsistera le libre arbitre ? Et comment sacrifier celui-ci, à moins de sacrifier l' homme ? ... donc, par cela seul qu' en ma qualité d' acheteur libre je suis juge de mon besoin, juge de la convenance de l' objet, juge du prix que je veux y mettre ; et que d' autre part, en votre qualité de producteur libre, vous êtes maître des moyens d' exécution, et qu' en conséquence vous avez la faculté de réduire vos frais, l' arbitraire s' introduit forcément dans la valeur, et la fait osciller entre l' utilité et l' opinion. Mais cette oscillation, parfaitement signalée par les économistes , n' est rien que l' effet d' une contradiction qui, se traduisant sur une vaste échelle, engendre les phénomènes les plus inattendus. Trois années de fertilité, dans certaines provinces de la Russie, sont une calamité publique ; comme, dans nos vignobles, trois années d' abondance sont une calamité pour le vigneron. Les économistes, je le sais bien, attribuent cette détresse au manque de débouchés ; aussi est-ce une grande question parmi eux que les débouchés. Malheureusement il en est de la théorie des débouchés comme de celle de l' émigration qu' on a voulu opposer à Malthus : c' est une pétition de principe. Les états les mieux pourvus de débouchés sont sujets à la surproduction comme les pays les plus isolés : où est-ce que la baisse et la hausse sont plus connues qu' à la bourse de Paris et de Londres ?

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De l' oscillation de la valeur et des effets irréguliers qui en découlent, les socialistes et les économistes, chacun de leur côté, ont déduit des conséquences opposées, mais également fausses : les premiers en ont pris texte pour caomnier l' économie politique, et l' exclure de la science sociale ; les autres, pour rejeter toute possibilité de conciliation entre les termes, et affirmer comme loi absolue du commerce l' incommensurabilité des valeurs, partant l' inégalité des fortunes . Je dis que des deux parts l' erreur est égale. I l' idée contradictoire de valeur, si bien mise en lumière par la distinction inévitable de valeur utile et valeur en échange, ne vient pas d' une fausse aperception de l' esprit, ni d' une terminologie vicieuse, ni d' aucune aberration de la pratique : elle est intime à la nature des choses, et s' impose à la raison comme forme générale de la pensée, c' est-à-dire comme catégorie. Or, comme le concept de valeur est le point de départ de l' économie politique, il s' ensuit que tous les éléments de la science, -j' emploie le mot science par anticipation, -sont contradictoires en eux-mêmes et opposés entre eux : si bien que sur chaque question l' économiste se trouve incessamment placé entre une affirmation et une négation également irréfutables. L' antinomie enfin, pour me servir du mot consacré par la philosophie moderne, est le caractère essentiel de l' économie politique, c' est-à-dire tout à la fois son arrêt de mort et sa justification. antinomie, littéralement contre-loi , veut dire opposition dans le principe ou antagonisme dans le rapport, comme la contradiction ou antilogie indique opposition ou contrariété dans le discours. L' antinomie, je demande pardon d' entrer dans ces détails de scolastique, mais peu familiers encore à la plupart des économistes, l' antinomie est la conception d' une loi à double face, l' une positive, l' autre négative : telle est, par exemple, la loi appelée attraction , qui fait tourner les planètes autour du soleil, et que les géomètres ont décomposée en force centripète et force centrifuge. Tel est encore le problème de la divisibilité de la matière à l' infini, que Kant a démontré pouvoir être nié et affirmé tour à tour par des arguments également plausibles et irréfutables. L' antinomie ne fait qu' exprimer un fait, et s' impose impérieusement à l' esprit : la contradiction proprement dite est une absurdité.

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Cette distinction entre l' antinomie / Contra-Lex / et la contradiction / Contra-Dictio / montre en quel sens on a pu dire que, dans un certain ordre d' idées et de faits, l' argument de contradiction n' a plus la même valeur qu' en mathématiques. En mathématiques, il est de règle qu' une proposition étant démontrée fausse, la proposition inverse est vraie, et réciproquement. Tel est même le grand moyen de démonstration mathématique. En économie sociale, il n' en ira plus de même : ainsi nous verrons, par exemple, que la propriété étant démontrée fausse par ses conséquences, la formule contraire, la communauté, n' est pas du tout vraie pour cela, mais qu' elle est niable en même temps et au même titre que la propriété. S' ensuit-il, comme on l' a dit avec une emphase assez ridicule, que toute vérité, toute idée procède d' une contradiction, c' est-à-dire d' un quelque chose qui s' affirme et se nie au même moment et au même point de vue, et qu' il faille rejeter bien loin la vieille logique, qui fait de la contradiction le signe par excellence de l' erreur ? Ce bavardage est digne de sophistes qui, sans foi ni bonne foi, travaillent à éterniser le scepticisme, afin de maintenir leur impertinente inutilité. Comme l' antinomie, aussitôt qu' elle est méconnue, conduit infailliblement à la contradiction, on les a prises l' une pour l' autre, surtout en français, où l' on aime à désigner chaque chose par ses effets. Mais ni la contradiction, ni l' antinomie, que l' analyse découvre au fond de toute idée simple, n' est le principe du vrai . La contradiction est toujours synonyme de nullité ; quant à l' antinomie, que l' on appelle quelquefois du même nom, elle est, en effet, l' avant-coureur de la vérité, à qui elle fournit pour ainsi dire la matière ; mais elle n' est point la vérité, et, considérée en elle-même, elle est la cause efficiente du désordre , la forme propre du mensonge et du mal. L' antinomie se compose de deux termes, nécessaires l' un à l' autre, mais toujours opposés, et tendant réciproquement à se détruire. J' ose à peine ajouter, mais il faut franchir ce pas, que le premier de ces termes a reçu le nom de thèse , position, et le second celui d' anti-thèse , contre-position. Ce mécanisme est maintenant si connu, qu' on le verra bientôt, j' espère, figurer au programme des écoles primaires. Nous verrons tout à l' heure comment de la combinaison de ces deux zéros jaillit l' unité, ou l' idée, laquelle fait disparaître l' antinomie.

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Ainsi, dans la valeur, rien d' utile qui ne se puisse échanger, rien d' échangeable s' il n' est utile : la valeur d' usage et la valeur en échange sont inséparables. Mais tandis que, par le progrès de l' industrie, la demande varie et se multiplie à l' infini ; que la fabrication tend en conséquence à exhausser l' utilité naturelle des choses, et finalement à convertir toute valeur utile en valeur d' échange ; -d' un autre côté, la production, augmentant incessamment la puissance de ses moyens et réduisant toujours ses frais, tend à ramener la vénalité des choses à l' utilité primitive : en sorte que la valeur d' usage et la valeur d' échange sont en lutte perpétuelle. Les effets de cette lutte sont connus : les guerres de commerce et de débouchés , les encombrements, les stagnations, les prohibitions, les massacres de la concurrence, le monopole, la dépréciation des salaires, les lois de maximum, l' inégalité écrasante des fortunes, la misère, découlent de l' antinomie de la valeur. On me dispensera d' en donner ici la démonstration, qui d' ailleurs ressortira naturellement des chapitres suivants. Les socialistes, tout en demandant avec juste raison la fin de cet antagonisme, ont eu le tort d' en méconnaître la source, et de n' y voir qu' une méprise du sens commun, que l' on pouvait réparer par décret d' autorité publique. De là cette explosion de sensiblerie lamentable, qui a rendu le socialisme si fade aux esprits positifs, et qui, propageant les plus absurdes illusions, fait tous les jours encore tant de dupes. Ce que je reproche au socialisme, n' est pas d' être venu sans motif ; c' est de rester si longtemps et si obstinément bête. 2 mais les économistes ont eu le tort non moins grave de repousser à priori , et cela justement en vertu de la donnée contradictoire, ou pour mieux dire antinomique de la valeur, toute idée et tout espoir de réforme, sans vouloir jamais comprendre que par cela même que la société était parvenue à son plus haut période d' antagonisme, il y avait imminence de conciliation et d' harmonie. C' est pourtant ce qu' un examen attentif de l' économie politique aurait fait toucher au doigt à ses adeptes, s' ils avaient tenu plus de compte des lumières de la métaphysique moderne. Il est en effet démontré, par tout ce que la raison humaine sait de plus positif, que là où se manifeste une antinomie, il y a promesse de résolution

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des termes, et par conséquent annonce d' une transformation. Or, la notion de valeur, telle qu' elle a été exposée entre autres par J-B Say, tombe précisément dans ce cas. Mais les économistes, demeurés pour la plupart, et par une inconcevable fatalité, étrangers au mouvement philosophique, n' avaient garde de supposer que le caractère essentiellement contradictoire, ou, comme ils disaient, variable de la valeur, fût en même temps le signe authentique de sa constitutionnalité, je veux dire de sa nature éminemment harmonique et déterminable. Quelque déshonneur qui en résulte pour les diverses écoles économistes, il est certain que l' opposition qu' elles ont faite au socialisme procède uniquement de cette fausse conception de leurs propres principes ; une preuve, entre mille, suffira. L' académie des sciences / non pas celle des sciences morales, l' autre /, sortant un jour de ses attributions, fit lecture d' un mémoire dans lequel on proposait de calculer des tables de valeur pour toutes les marchandises, d' après les moyennes de produit par homme et par journée de travail dans chaque genre d' industrie. Le journal des économistes / août I 845 / prit aussitôt texte de cette communication, usurpatrice à ses yeux, pour protester contre le projet de tarif qui en était l' objet, et rétablir ce qu' il appelait les vrais principes. " il n' y a pas, disait-il dans ses conclusions, de mesure de la valeur... etc. " or, comment le journal des économistes prouvait-il qu' il n' y a pas de mesure de valeur ? Je me sers du terme consacré : je montrerai tout à l' heure que cette expression, mesure de la valeur, a quelque chose de louche, et ne rend pas exactement ce que l' on veut, ce que l' on doit dire. Ce journal répétait, en l' accompagnant d' exemples, l' exposition

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que nous avons faite plus haut de la variabilité de la valeur, mais sans atteindre comme nous à la contradiction. Or, si l' estimable rédacteur, l' un des économistes les plus distingués de l' école de Say, avait eu des habitudes dialectiques plus sévères ; s' il eût été de longue main exercé, non-seulement à observer les faits, mais à en chercher l' explication dans les idées qui les produisent, je ne doute pas qu' il ne se fût exprimé avec plus de réserve, et qu' au lieu de voir dans la variabilité de la valeur le dernier mot de la science , il n' eût reconnu de lui-même qu' elle en était le premier. En réfléchissant que la variabilité dans la valeur procède non des choses, mais de l' esprit, il se serait dit que comme la liberté de l' homme a sa loi, la valeur doit avoir la sienne ; conséquemment, que l' hypothèse d' une mesure de la valeur, puisque ainsi l' on s' exprime, n' a rien d' irrationnel ; tout au contraire, que c' est la négation de cette mesure qui est illogique, insoutenable. Et de fait, en quoi l' idée de mesurer, et par conséquent de fixer la valeur, répugne-t-elle à la science ? Tous les hommes croient à cette fixation, tous la veulent, la cherchent, la supposent : chaque proposition de vente ou d' achat n' est en fin de compte qu' une comparaison entre deux valeurs, c' est-à-dire une détermination, plus ou moins juste si l' on veut, mais effective. L' opinion du genre humain sur la différence qui existe entre la valeur réelle et le prix de commerce, est, on peut le dire, unanime. C' est ce qui fait que tant de marchandises se vendent à prix fixe ; il en est même qui, jusque dans leurs variations, sont toujours fixées : tel est le pain. On ne niera pas que si deux industriels peuvent s' expédier réciproquement en compte courant, et à prix fait, des quantités de leurs produits respectifs, dix, cent, mille industriels ne puissent en faire autant. Or, ce serait précisément avoir résolu le problème de la mesure de la valeur. Le prix de chaque chose serait débattu, j' en conviens, parce que le débat est encore pour nous la seule manière de fixer le prix ; mais enfin comme toute lumière jaillit du choc, le débat, bien qu' il soit une preuve d' incertitude, a pour but, abstraction faite du plus ou moins de bonne foi qui s' y mêle, de découvrir le rapport des valeurs entre elles, c' est-à-dire leur mensuration, leur loi. Ricardo, dans sa théorie de la rente, a donné un magnifique exemple de la commensurabilité des valeurs. Il a fait voir que les

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terres arables sont entre elles comme, à frais égaux, sont leurs rendements ; et la pratique universelle est en cela d' accord avec la théorie. Or, qui nous dit que cette manière, positive et sûre, d' évaluer les terres, et en général tous les capitaux engagés, ne peut pas s' étendre aussi aux produits ? ... on dit : l' économie politique ne se gouverne point par des à priori , elle ne prononce que sur des faits. Or, ce sont les faits, c' est l' expérience qui nous apprend qu' il n' est ni ne peut exister de mesure de la valeur, et qui prouve que si une pareille idée a dû se présenter naturellement, sa réalisation est tout à fait chimérique. L' offre et la demande, telle est la seule règle des échanges. Je ne répéterai pas que l' expérience prouve précisément le contraire ; que tout, dans le mouvement économique des sociétés, indique une tendance à la constitution et à la fixation de la valeur ; que c' est là le point culminant de l' économie politique, laquelle, par cette constitution, se trouve transformée, et le signe suprême de l' ordre dans la société : cet aperçu général, réitéré sans preuve, deviendrait insipide. Je me renferme pour le moment dans les termes de la discussion, et je dis que l' offre et la demande , que l' on prétend être la seule règle des valeurs, ne sont autre chose que deux formes cérémonielles servant à mettre en présence la valeur d' utilité et la valeur en échange, et à provoquer leur conciliation. Ce sont les deux pôles électriques, dont la mise en rapport doit produire le phénomène d' affinité économique appelé échange. Comme les pôles de la pile, l' offre et la demande sont diamétralement opposées, et tendent sans cesse à s' annuler l' une l' autre ; c' est par leur antagonisme que le prix des choses ou s' exagère ou s' anéantit : on veut donc savoir s' il n' est pas possible, en toute occasion, d' équilibrer ou faire transiger ces deux puissances, de manière que le prix des choses soit toujours l' expression de la valeur vraie, l' expression de la justice. Dire après cela que l' offre et la demande sont la règle des échanges, c' est dire que l' offre et la demande sont la règle de l' offre et de la demande ; ce n' est point expliquer la pratique ; c' est la déclarer absurde, et je nie que la pratique soit absurde. Tout à l' heure j' ai cité Ricardo comme ayant donné, pour un cas spécial, une règle positive de comparaison des valeurs : les économistes font mieux encore : chaque année ils recueillent, des

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tableaux de la statistique, la moyenne de toutes les mercuriales. Or, quel est le sens d' une moyenne ? Chacun conçoit que dans une opération particulière, prise au hasard sur un million, rien ne peut indiquer si c' est l' offre, valeur utile, qui l' a emporté, ou si c' est la valeur échangeable, c' est-à-dire la demande. Mais comme toute exagération dans le prix des marchandises est tôt ou tard suivie d' une baisse proportionnelle ; comme, en d' autres termes, dans la société les profits de l' agio sont égaux aux pertes, on peut regarder avec juste raison la moyenne des prix, pendant une période complète, comme indiquant la valeur réelle et légitime des produits. Cette moyenne, il est vrai, arrive trop tard : mais qui sait si l' on ne pourrait pas, à l' avance, la découvrir ? Est-il un économiste qui ose dire que non ? Bon gré, mal gré, il faut donc chercher la mesure de la valeur : c' est la logique qui le commande, et ses conclusions sont égales contre les économistes et contre les socialistes. L' opinion qui nie l' existence de cette mesure est irrationnelle, déraisonnable. Dites tant qu' il vous plaira, d' un côté, que l' économie politique est une science de faits, et que les faits sont contraires à l' hypothèse d' une détermination de la valeur ; -de l' autre, que cette question scabreuse n' a plus lieu dans une association universelle, qui absorberait tout antagonisme : je répliquerai toujours, à droite et à gauche : I que comme il ne se produit pas de fait qui n' ait sa cause, de même il n' en existe pas qui n' ait sa loi ; et que si la loi de l' échange n' est pas trouvée, la faute en est, non pas aux faits, mais aux savants ; 2 qu' aussi longtemps que l' homme travaillera pour subsister, et travaillera librement, la justice sera la condition de la fraternité et la base de l' association : or, sans une détermination de la valeur, la justice est boiteuse, est impossible. Ii-constitution de la valeur : définition de la richesse. Nous connaissons la valeur sous ses deux aspects contraires : nous ne la connaissons pas dans son tout. Si nous pouvions acquérir cette nouvelle idée, nous aurions la valeur absolue ; et

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une tarification des valeurs, telle que la demandait le mémoire lu à l' académie des sciences, serait possible. Figurons-nous donc la richesse comme une masse tenue par une force chimique en état permanent de composition, et dans laquelle des éléments nouveaux, entrant sans cesse, se combinent en proportions différentes, mais d' après une loi certaine : la valeur est le rapport proportionnel / la mesure / selon lequel chacun de ces éléments fait partie du tout. Il suit de là deux choses : l' une, que les économistes se sont complétement abusés lorsqu' ils ont cherché la mesure générale de la valeur dans le blé, dans l' argent, dans la rente, etc., comme aussi, lorsque après avoir démontré que cet étalon de mesure n' était ni ici ni là, ils ont conclu qu' il n' y avait raison ni mesure à la valeur ; -l' autre , que la proportion des valeurs peut varier continuellement, sans cesser pour cela d' être assujettie à une loi, dont la détermination est précisément la solution demandée. Ce concept de la valeur satisfait, comme on le verra, à toutes les conditions : car il embrasse à la fois, et la valeur utile, dans ce qu' elle a de positif et de fixe, et la valeur en échange, dans ce qu' elle a de variable ; en second lieu fait cesser la contrariété qui semblait un obstacle insurmontable à toute détermination ; de plus, nous montrerons que la valeur ainsi entendue diffère entièrement de ce que serait une simple juxtaposition des deux idées de valeur utile et valeur échangeable, et qu' elle est douée de propriétés nouvelles. La proportionnalité des produits n' est point une révélation que nous prétendions faire au monde, ni une nouveauté que nous apportions dans la science, pas plus que la division du travail n' était chose inouïe lorsque Adam Smith en expliqua les merveilles. La proportionnalité des produits est, comme il nous serait facile de le prouver par des citations sans nombre, une idée vulgaire qui traîne partout dans les ouvrages d' économie politique, mais à laquelle personne jusqu' à ce jour n' a songé à restituer le rang qui lui est dû : et c' est ce que nous entreprenons aujourd' hui de faire. Nous tenions, du reste, à faire cette déclaration, afin de rassurer le lecteur sur nos prétentions à l' originalité, et de nous réconcilier les esprits que leur timidité rend peu favorables aux idées nouvelles.

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Les économistes semblent n' avoir jamais entendu, par la mesure de la valeur, qu' un étalon, une sorte d' unité primordiale, existant par elle-même, et qui s' appliquerait à toutes les marchandises, comme le mètre s' applique à toutes les grandeurs. Aussi a-t-il semblé à plusieurs que tel était en effet le rôle de l' argent. Mais la théorie des monnaies a prouvé de reste que, loin d' être la mesure des valeurs, l' argent n' en est que l' arithmétique, et une arithmétique de convention. L' argent est à la valeur ce que le thermomètre est à la chaleur : le thermomètre , avec son échelle arbitrairement graduée, indique bien quand il y a déperdition ou accumulation de calorique : mais quelles sont les lois d' équilibre de la chaleur, quelle en est la proportion dans les divers corps, quelle quantité est nécessaire pour produire une ascension de Io, I 5 ou 2 o degrés dans le thermomètre, voilà ce que le thermomètre ne dit pas ; il n' est pas même sûr que les degrés de l' échelle, tous égaux entre eux, correspondent à des additions égales de calorique. L' idée que l' on s' était faite jusqu' ici de la mesure de la valeur est donc inexacte ; ce que nous cherchons n' est pas l' étalon de la valeur, comme on l' a dit tant de fois, et ce qui n' a pas de sens ; mais la loi suivant laquelle les produits se proportionnent dans la richesse sociale ; car c' est de la connaissance de cette loi que dépendent, dans ce qu' elles ont de normal et de légitime, la hausse et la baisse des marchandises. En un mot, comme par la mesure des corps célestes on entend le rapport résultant de la comparaison de ces corps entre eux, de même, par la mesure des valeurs, il faut entendre le rapport qui résulte de leur comparaison ; or, je dis que ce rapport a sa loi, et cette comparaison son principe. Je suppose donc une force qui combine, dans des proportions certaines, les éléments de la richesse, et qui en fait un tout homogène : si les éléments constituants ne sont pas dans la proportion voulue, la combinaison ne s' en opérera pas moins ; mais, au lieu d' absorber toute la matière, elle en rejettera une partie comme inutile. Le mouvement intérieur par lequel se produit la combinaison, et que détermine l' affinité des diverses substances , ce mouvement dans la société est l' échange, non plus seulement l' échange considéré dans sa forme élémentaire et d' homme à homme, mais l' échange en tant que fusion de toutes les valeurs produites par les industries privées en une seule et même richesse sociale. Enfin, la

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