Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère.

Vol 1 : Page 026 à 050


Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)

( p. 26) comment rendre raison de ces pressentiments vagues avec le seul secours d' une raison universelle, immanente si l' on veut, et permanente, mais impersonnelle, et par conséquent muette ; -ou bien avec l' idée de nécessité, s' il implique que la nécessité se connaisse, et partant qu' elle ait des pressentiments ? Reste donc encore une fois l' hypothèse d' un agent ou incube qui presse la société, et lui donne des visions. Or, quand la société prophétise, elle s' interroge par la bouche des uns, et se répond par la bouche des autres. Et sage alors qui sait écouter et comprendre, parce que Dieu même a parlé, Quia Locutus Est Deus. L' académie des sciences morales et politiques a proposé la question suivante : déterminer les faits généraux qui règlent les rapports des profits avec les salaires, et en expliquer les oscillations respectives . Il y a quelques années, la même académie demandait : quelles sont les causes de la misère ? c' est qu' en effet le dix-neuvième siècle n' a qu' une pensée, qui est égalité et réforme. Mais l' esprit souffle où il veut : beaucoup se mirent à ruminer la question, personne ne répondit. Le collége des aruspices a donc renouvelé sa demande, mais en termes plus significatifs. Il veut savoir si l' ordre règne dans l' atelier ; si les salaires sont équitables ; si la liberté et le privilége se font une juste compensation ; si la notion de valeur, qui domine tous les faits d' échange, est, dans les formes où l' ont rendue les économistes, suffisamment exacte ; si le crédit protége le travail ; si la circulation est régulière ; si les charges de la société pèsent également sur tous, etc., etc. Et, en effet, la misère ayant pour cause immédiate l' insuffisance du revenu, il convient de savoir comment, hors les cas de malheur et de mauvaise volonté, le revenu de l' ouvrier est insuffisant. C' est toujours la même question d' inégalité des fortunes qui fit tant de bruit il y a un siècle, et qui, par une fatalité étrange, se reproduit sans cesse dans les programmes académiques, comme si là était le véritable noeud des temps modernes. L' égalité donc, son principe , ses moyens, ses obstacles, sa théorie, les motifs de son ajournement, la cause des iniquités sociales et providentielles : voilà ce qu' il faut apprendre au monde, en dépit des sarcasmes de l' incrédulité.

( p. 27) Je sais bien que les vues de l' académie ne sont pas si profondes , et qu' elle a horreur des nouveautés à  l' égal d' un concile ; mais plus elle se tourne vers le passé, plus elle nous réfléchit l' avenir, plus par conséquent nous devons croire à son inspiration : car les vrais prophètes sont ceux qui ne comprennent pas ce qu' ils annoncent. écoutez plutôt : quelles sont, a dit l' académie, les applications les plus utiles qu' on puisse faire du principe de l' association volontaire et privée au soulagement de la misère ? Et encore : exposer la théorie et les principes du contrat d' assurance, en faire l' histoire, et déduire de la doctrine et des faits les développements que ce contrat peut recevoir, et les diverses applications utiles qui pourraient en être faites dans l' état de progrès où se trouve actuellement notre commerce et notre industrie . Les publicistes conviennent que l' assurance, forme rudimentaire de la solidarité commerciale, est une association dans les choses, Societas In Re, c' est-à-dire une société dont les conditions, fondées sur des rapports purement économiques, échappent à l' arbitraire de l' homme. En sorte qu' une philosophie de l' assurance ou de la garantie mutuelle des intérêts, qui serait déduite de la théorie générale des sociétés réelles, In Re, contiendrait la formule de l' association universelle, à laquelle personne ne croit à l' académie. Et lorsque, réunissant dans le même point de vue le sujet et l' objet, l' académie demande, à côté d' une théorie de l' association des intérêts, une théorie de l' association volontaire, elle nous révèle ce que doit être la société la plus parfaite, et par là même elle affirme tout ce qu' il y a de plus contraire à ses convictions. Liberté, égalité, solidarité, association ! Par quelle inconcevable méprise un corps si éminemment conservateur a-t-il proposé aux citoyens ce nouveau programme des droits de l' homme ? Ainsi Caïphe prophétisait la rédemption en reniant Jésus-Christ. Sur la première de ces questions, quarante-cinq mémoires en deux ans ont été adressés à l' académie : preuve que le sujet répondait merveilleusement à l' état des esprits. Mais, parmi tant de concurrents, aucun n' ayant été jugé digne du prix, l' académie a retiré la question, alléguant l' insuffisance des concurrents, mais en réalité parce que l' insuccès du concours étant le seul but que

( p. 28) s' était proposé l' académie, il lui importait de déclarer, sans attendre davantage, les espérances des partisans de l' association dénuées de fondement. Ainsi donc messieurs de l' académie désavouent, dans la chambre de leurs séances, ce qu' ils ont annoncé sur le trépied ! Une telle contradiction n' a rien qui m' étonne ; et Dieu me garde de leur en faire un crime. Les anciens croyaient que les révolutions s' annonçaient par des signes épouvantables, et qu' entre autres prodiges les animaux parlaient. C' était une figure, pour désigner ces idées soudaines et ces paroles étranges qui circulent tout à coup dans les masses aux instants de crise, et qui semblent privées de tous antécédents humains, tant elles s' écartent du cercle de la judiciaire commune. à l' époque où nous vivons, pareille chose ne pouvait manquer de se produire. Après avoir, par un instinct fatidique et une spontanéité machinale, Pecudesque Locutae, proclamé l' association, messieurs de l' académie des sciences morales et politiques sont rentrés dans leur prudence ordinaire, et chez eux la routine estvenue démentir l' inspiration. Sachons donc discerner les avis d' en haut d' avec les jugements intéressés des hommes, et tenons pour certain que dans les discours des sages, cela est surtout indubitable, à quoi leur réflexion a eu le moins de part. Toutefois l' académie, en rompant si brusquement avec ses intuitions, semble avoir éprouvé quelque remords. En place d' une théorie de l' association à laquelle par réflexion elle ne croit plus, elle demande un examen critique du système d' instruction et d' éducation de Pestalozzi, considéré principalement dans ses rapports avec le bien-être et la moralité des classes pauvres . Qui sait ? Peut-être que le rapport des profits et des salaires, l' association, l' organisation du travail, enfin, se trouvent au fond d' un système d' enseignement. La vie de l' homme n' est- elle pas un perpétuel apprentissage ? La philosophie et la religion ne sont-elles pas l' éducation de l' humanité ? Organiser l' instruction, ce serait donc organiser l' industrie, et faire la théorie de la société : l' académie, dans ses moments lucides, en revient toujours là. quelle influence, c' est encore l' académie qui parle, les progrès et le goût du bien- être matériel exercent-ils sur la moralité d' un peuple ? prise dans le sens le plus apparent, cette nouvelle question de l' académie est banale et propre tout au plus à exercer un rhéteur.

( p. 29) Mais l' académie, qui doit jusqu' à la fin ignorer le sens révolutionnaire de ses oracles, a levé le rideau dans sa glose. Qu' a-t-elle donc vu de si profond dans cette thèse épicurienne ? " c' est, nous dit-elle, que le goût du luxe et des jouissances ... etc. " jamais plus belle occasion ne s' était offerte à des moralistes d' accuser le sensualisme du siècle, la vénalité des consciences, et la corruption érigée en moyen de gouvernement : au lieu de cela, que fait l' académie des sciences morales ? Avec le calme le plus automatique, elle institue une série où le luxe, si longtemps proscrit par les stoïciens et les ascètes, ces maîtres en sainteté, doit apparaître à son tour comme un principe de conduite aussi légitime, aussi pur et aussi grand que tous ceux invoqués jadis par la religion et la philosophie. Déterminez , nous dt-elle, les mobiles d' action / sans doute vieux maintenant et usés / auxquels succède providentiellement dans l' histoire la volupté, et, d' après les résultats des premiers, calculez les effets de celle-ci. Prouvez, en un mot, qu' Aristippe n' a fait que devancer son siècle, et que sa morale devait avoir son triomphe, aussi bien que celle de Zénon et d' A-Kempis. Donc, nous avons affaire à une société qui ne veut plus être pauvre, qui se moque de tout ce qui lui fut autrefois cher et sacré, la liberté, la religion et la gloire, tant qu' elle n' a pas la richesse ; qui, pour l' obtenir, subit tous les affronts, se rend complice de toutes les lâchetés : et cette soif ardente de plaisir, cette volonté irrésistible d' arriver au luxe , symptôme d' une nouvelle période dans la civilisation, est le commandement suprême en vertu duquel nous devons travailler à l' expulsion de la misère : ainsi dit l' académie. Que devient après cela le précepte de l' expiation et de l' abstinence, la morale du sacrifice, de la résignation et de l' heureuse médiocrité ? Quelle méfiance des dédommagements promis

( p. 30) pour l' autre vie, et quel démenti à l' évangile ! Mais surtout quelle justification d' un gouvernement qui a pris la clef d' or pour système ! Comment des hommes religieux, des chrétiens, des Sénèque, ont-ils proféré d' un seul coup tant de maximes immorales ? L' académie, complétant sa pensée, va nous répondre. démontrez comment les progrès de la justice criminelle, dans la poursuite et la punition des attentats contre les personnes et les propriétés, suivent et marquent les âges de la civilisation depuis l' état sauvage jusqu' à l' état des peuples les mieux policés. croit-on que les criminalistes de l' académie des sciences morales aient prévu la conclusion de leurs prémisses ? Le fait qu' il s' agit d' étudier dans chacun de ses moments, et que l' académie indique par les mots progrès de la justice criminelle , n' est autre chose que l' adoucissement progressif qui se manifeste, soit dans les formes de l' instruction criminelle, soit dans la pénalité, à mesure que la civilisation croît en liberté, en lumière et en richesse. En sorte que le principe des institutions répressives étant inverse de tous ceux qui constituent le bien-être des sociétés, il y a élimination constante de toutes les parties du système pénal comme de tout l' attirail judiciaire, et que la conclusion dernière de ce mouvement est celle-ci : la sanction de l' ordre n' est ni la terreur ni le supplice ; par conséquent ni l' enfer ni la religion. Quel renversement des idées reçues ! Quelle négation de tout ce que l' académie des sciences morales a pour mission de défendre ! Mais si la sanction de l' ordre n' est plus dans la crainte d' un châtiment à subir, soit dans cette vie, soit dans l' autre, où donc se trouvent les garanties protectrices des personnes et des propriétés ? Ou plutôt, sans institutions répressives, que devient la propriété ? Et sans la propriété, que devient la famille ? L' académie, qui ne sait rien de toutes ces choses, répond sans s' émouvoir : retracez les phases diverses de l' organisation de la famille sur le sol de la France, depuis les temps anciens jusqu' à nos jours . Ce qui signifie : déterminez, par les progrès antérieurs de l' organisation familiale, les conditions d' existence de la famille dans un état d' égalité des fortunes, d' association volontaire et libre, de solidarité universelle, de bien-être matériel et de luxe, d' ordre public sans prisons, cours d' assises, police ni bourreaux.

( p. 31) On s' étonnera peut-être qu' après avoir, à l' instar des plus audacieux novateurs, mis en question tous les principes de l' ordre social, la religion, la famille, la propriété, la justice, l' académie des sciences morales et politiques n' ait pas aussi proposé ce problème : quelle est la meilleure forme de gouvernement ? en effet, le gouvernement est pour la société la source d' où découle toute initiative, toute garantie, toute réforme. Il était donc intéressant de savoir si le gouvernement, tel qu' il se trouve formulé dans la charte, suffisait à la solution pratique des questions de l' académie. Mais ce serait mal connaître les oracles que de s' imaginer qu' ils procèdent par induction et analyse ; et précisément parce que le problème politique était une condition ou corollaire des démonstrations demandées, l' académie ne pouvait le mettre au concours. Une telle conclusion lui aurait ouvert les yeux, et sans attendre les mémoires des concurrents, elle se serait empressée de supprimer tout entier son programme. L' académie a repris la question de plus haut. Elle s' est dit : les oeuvres de Dieu sont belles de leur propre essence, Justificata In Semetipsa ; elles sont vraies, en un mot, parce qu' elles sont de lui. Les pensers de l' homme ressemblent à d' épaisses vapeurs, traversées par de longs et minces éclairs. qu' est-ce donc que la vérité par rapport à nous, et quel est le caractère de la certitude ? comme si l' académie nous disait : vous vérifierez l' hypothèse de votre existence, l' hypothèse de l' académie qui vous interroge, l' hypothèse du temps, de l' espace, du mouvement, de la pensée et des lois de la pensée. Puis vous vérifierez l' hypothèse du paupérisme, l' hypothèse de l' inégalité des conditions, l' hypothèse de l' association universelle, l' hypothèse du bonheur, l' hypothèse de la monarchie et de la république, l' hypothèse d' une providence ! ... c' est toute une critique de Dieu et du genre humain. J' en atteste le programme de l' honorable compagnie : ce n' est pas moi qui ai posé les conditions de mon travail, c' est l' académie des sciences morales et politiques. Or, comment puis-je satisfaire à ces conditions, si je ne suis moi-même doué d' infaillibilité, en un mot si je ne suis Dieu ou devin ? L' académie admet donc que la divinité et l' humanité sont identiques, ou du moins corrélatives ; mais il s' agit de savoir en quoi consiste cette corrélation : tel est le sens

( p. 32) du problème de la certitude, tel est le but de la philosophie sociale. Ainsi donc, au nom de la société que Dieu inspire, une académie interroge. Au nom de la même société, je suis l' un des voyants qui essaient de répondre. La tâche est immense, et je ne promets pas de la remplir : j' irai jusqu' où Dieu me donnera. Mais, quel que soit mon discours, il ne vient point de moi : la pensée qui fait courir ma plume ne m' est pas personnelle, et rien de ce que j' écris ne m' est imputable. Je rapporterai les faits tels que je les aurai vus ; je les jugerai sur ce que j' en aurai dit ; j' appellerai chaque chose de son nom le plus énergique, et nul ne pourra y trouver une offense. Je chercherai librement et d' après les règles de la divination que j' ai apprise, ce que nous veut le conseil divin qui s' exprime en ce moment par la bouche éloquente des sages, et par les vagissements inarticulés du peuple : et quand je nierais toutes les prérogatives consacrées par notre constitution, je ne serai point factieux. Je montrerai du doigt où nous pousse l' invisible aiguillon ; et mon action ni mes paroles ne seront irritantes. Je provoquerai la nue, et quand j' en ferais tomber la foudre, je serais innocent. Dans cette enquête solennelle où l' académie m' invite, j' ai plus que le droit de dire la vérité, j' ai le droit de dire ce que je pense : puissent ma pensée, mon expression et la vérité, n' être jamais qu' une seule et même chose ! Et vous, lecteur, car sans lecteur il n' est pas d' écrivain ; vous êtes de moitié dans mon oeuvre. Sans vous, je ne suis qu' un airain sonore ; avec la faveur de votre attention, je dirai merveille. Voyez-vous ce tourbillon qui passe et qu' on appelle la société, duquel jaillissent, avec un éclat si terrible, les éclairs, les tonnerres et les voix ? Je veux vous faire toucher du doigt les ressorts cachés qui le meuvent ; mais il faut pour cela que vous vous réduisiez, sous mon commandement, à l' état de pure intelligence. Les yeux de l' amour et du plaisir sont impuissants à reconnaître la beauté dans un squelette, l' harmonie dans des viscères mis à nu, la vie dans n sang noir et figé : ainsi les secrets de l' organisme social sont lettre close pour l' homme dont les passions et les préjugés offusquent le cerveau. De telles sublimités ne se laissent atteindre que dans une silencieuse et froide contemplation. Souffrez donc qu' avant de dérouler à vos yeux les feuillets du livre de vie,

( p. 33) je prépare votre âme par cette purification sceptique, que réclamèrent de tous temps de leurs disciples les grands instituteurs des peuples, Socrate, Jésus-Christ, saint Paul, saint Rémi, Bacon, Descartes, Galilée, Kant, etc. Qui que vous soyez, couvert des haillons de la misère ou paré des vêtements somptueux du luxe, je vous rends à cette nudité lumineuse que ne ternissent ni les fumées de l' opulence, ni les poisons de l' envieuse pauvreté. Comment persuader au riche que la différence des conditions vient d' une erreur de compte ; et comment le pauvre, sous sa besace, se figurerait-il que le propriétaire possède de bonne foi ? S' enquérir des souffrances du travailleur est pour l' oisif la plus insupportable distraction ; de même que rendre justice à l' heureux est pour le misérable le breuvage le plus amer. Vous êtes élevé en dignité : je vous destitue, vous voilà libre. Il y a trop d' optimisme sous ce costume d' ordonnance, trop de subordination, trop de paresse. La science exige l' insurrection de la pensée : or, la pensée d' un homme en place, c' est son traitement. Votre maîtresse, belle, passionnée, artiste, n' est, je veux le croire, possédée que de vous. C' est-à-dire que votre âme, votre esprit, votre conscience , ont passé dans le plus charmant objet de luxe que la nature et l' art aient produit pour l' éternel supplice des humains fascinés. Je vous sépare de cette divine moitié de vous-même : c' est trop aujourd' hui de vouloir la justice et d' aimer une femme . Pour penser avec grandeur et netteté, il faut que l' homme dédouble sa nature et reste sous son hypostase masculine. Aussi bien, dans l' état où je vous ai mis, votre amante ne vous connaîtrait plus : souvenez-vous de la femme de Job. De quelle religion êtes-vous ? ... oubliez votre foi, et, par sagesse, devenez athée. -quoi ! Dites-vous, athée malgré notre hypothèse ! -non, mais à cause de notre hypothèse. Il faut avoir dès longtemps élevé sa pensée au-dessus des choses divines pour avoir le droit de supposer une personnalité au delà de l' homme, une vie au delà de cette vie. Du reste, n' ayez crainte de votre salut. Dieu ne se fâche point contre qui le méconnaît par raison , pas plus qu' il ne se soucie de qui l' adore sur parole ; et, dans l' état de votre conscience, le plus sûr pour vous est de ne rien penser de lui. Ne voyez-vous pas qu' il en est de la religion comme des gouvernements,

( p. 34) dont le plus parfait serait la négation de tous ? Qu' aucune fantaisie politique ni religieuse ne retienne donc votre âme captive ; c' est l' unique moyen aujourd' hui de n' être ni dupe ni renégat. Ah ! Disais-je au temps de mon enthousiaste jeunesse, n' entendrai-je point sonner les secondes vêpres de la république , et nos prêtres, vêtus de blanches tuniques, chanter sur le mode dorien l' hymne du retour : change, ô dieu, notre servitude, comme le vent du désert en un souffle rafraîchissant ! ... mais j' ai désespéré des républicains, et je ne connais plus ni religion ni prêtres. Je voudrais encore, pour assurer tout à fait votre jugement, cher lecteur, vous rendre l' âme insensible à la pitié, supérieure à la vertu, indifférente au bonheur. Mais ce serait trop exiger d' un néophyte. Souvenez-vous seulement, et n' oubliez jamais, que la pitié, le bonheur et la vertu, de même que la patrie, la religion et l' amour, sont des masques...

( p. 35) de la science économique. I-opposition du fait et du droit dans l' économie des sociétés. J' affirme la réalité d' une science économique. Cette proposition, dont peu d' économistes s' avisent aujourd' hui de douter, est la plus hardie peut-être qu' un philosophe ait jamais soutenue ; et la suite de ces recherches prouvera, j' espère, que le plus grand effort de l' esprit humain sera un jour de l' avoir démontrée. J' affirme d' autre part la certitude absolue en même temps que le caractère progressif de la science économique, de toutes les sciences à mon avis la plus compréhensive, la plus pure, la mieux traduite

( p. 36) en faits : nouvelle proposition qui fait de cette science une logique ou métaphysique In Concreto, et change radicalement les bases de l' ancienne philosophie. En d' autres termes, la science économique est pour moi la forme objective et la réalisation de la métaphysique ; c' est la métaphysique en action, la métaphysique projetée sur le plan fuyant de la durée ; et quiconque s' occupe des lois du travail et de l' échange, est vraiment et spécialement métaphysicien. Après ce que j' ai dit au prologue , ceci n' a rien qui doive surprendre. Le travail de l' homme continue l' oeuvre de Dieu, qui, en créant tous les êtres, ne fait que réaliser au dehors les lois éternelles de la raison. La science économique est donc nécessairement et tout à la fois une théorie des idées, une théologie naturelle et une psychologie. Cet aperçu général eût suffi à lui seul pour expliquer comment, ayant à traiter de matières économiques, je devais préalablement supposer l' existence de Dieu, et à quel titre moi, simple économiste, j' aspire à résoudre le problème de la certitude. Mais, j' ai hâte de le dire, je ne regarde pas comme science l' ensemble incohérent de théories auquel on a donné depuis à peu près cent ans le nom officiel d' économie politique , et qui, malgré l' étymologie du nom, n' est encore autre chose que le code ou la routine immémoriale de la propriété . Ces théories ne nous offrent que les rudiments ou la première section de la science économique ; et c' est pourquoi, de même que la propriété, elles sont toutes contradictoires entre elles, et la moitié du temps inapplicables. La preuve de cette assertion , qui est, en un sens, la négation de l' économie politique, telle que nous l' ont transmise A Smith, Ricardo, Malthus, J -B Say, et que nous la voyons stationner depuis un demi-siècle, résultera particulièrement de ce mémoire. L' insuffisance de l' économie politique a de tout temps frappé les esprits contemplatifs, qui, trop amoureux de leurs rêveries pour approfondir la pratique, et se bornant à la juger sur ses résultats apparents, ont formé dès l' origine un parti d' opposition au statu quo , et se sont livrés à une satire persévérante et systématique de la civilisation et de ses coutumes. En revanche, la propriété, base de toutes les institutions sociales, ne manqua jamais de zélés défenseurs, qui, glorieux du titre de praticiens , rendirent guerre pour guerre aux détracteurs de l' économie politique, et travaillèrent

( p. 37) d' une main courageuse et souvent habile à consolider l' édifice qu' avaient élevé de concert les préjugés généraux et la liberté individuelle. La controverse, encore pendante, entre les conservateurs et les réformistes, a pour analogue, dans l' histoire de la philosophie, la querelle des réalistes et des nominaux ; il est presque inutile d' ajouter que, d' une part comme de l' autre, l' erreur et la raison sont égales, et que la rivalité, l' étroitesse et l' intolérance des opinions ont été la seule cause du malentendu. Ainsi, deux puissances se disputent le gouvernement du monde, et s' anathématisent avec la ferveur de deux cultes hostiles : l' économie politique, ou la tradition ; et le socialisme, ou l' utopie. Qu' est-ce donc, en termes plus explicites, que l' économie politique ? Qu' est-ce que le socialisme ? L' économie politique est le recueil des observations faites jusqu' à ce jour sur les phénomènes de la production et de la distribution des richesses, c' est-à-dire sur les formes les plus générales, les plus spontanées, par conséquent les plus authentiques du travail et de l' échange. Les économistes ont classé, tant bien qu' ils ont pu, ces observations ; ils ont décrit les phénomènes, constaté leurs accidents et leurs rapports ; ils ont remarqué, en plusieurs circonstances, un caractère de nécessité qui les leur a fait appeler lois ; et cet ensemble de connaissances, saisies sur les manifestations pour ainsi dire les plus naïves de la société, constitue l' économie politique. L' économie politique est donc l' histoire naturelle des coutumes, traditions, pratiques et routines les plus apparentes et les plus universellement accréditées de l' humanité, en ce qui concerne la production et la distribution de la richesse. à ce titre, l' économie politique se considère comme légitime en fait et en droit : en fait , puisque les phénomènes qu' elle étudie sont constants, spontanés et universels ; en droit, puisque ces phénomènes ont pour eux l' autorité du genre humain, qui est la plus grande autorité possible. Aussi l' économie politique se qualifie-t-elle science , c' est-à-dire connaissance raisonnée et systématique de faits réguliers et nécessaires. Le socialisme, qui, semblable au dieu Vichnou, toujours mourant et toujours ressuscitant, a fait depuis une vingtaine d' années sa dix millième incarnation en la personne de cinq ou six révélateurs, le socialisme affirme l' anomalie de la constitution présente

( p. 38) de la société, et, partant, de tous les établissements antérieurs . Il prétend, et il prouve, que l' ordre civilisé est factice, contradictoire, inefficace ; qu' il engendre de lui-même l' oppression, la misère et le crime ; il accuse, pour ne pas dire il calomnie, tout le passé de la vie sociale, et pousse de toutes ses forces à la refonte des moeurs et des institutions. Le socialisme conclut, en déclarant l' économie politique une hypothèse fausse, une sophistique inventée au profit de l' exploitation du plus grand nombre par le plus petit ; et, faisant application de l' apophthegme A Fructibus Cognoscetis, il achève de démontrer l' impuissance et le néant de l' économie politique par le tableau des calamités humaines, dont il la rend responsable. Mais, si l' économie politique est fausse, la jurisprudence, qui en chaque pays est la science du droit et de la coutume, est donc fausse encore, puisque, fondée sur la distinction du tien et du mien, elle suppose la légitimité des faits décrits et classés par l' économie politique. Les théories de droit public et international, avec toutes les variétés de gouvernment représentatif, sont encore fausses, puisqu' elles reposent sur le principe de l' appropriation individuelle et de la souveraineté absolue des volontés. Le socialisme accepte toutes ces conséquences. Pour lui, l' économie politique, regardée par plusieurs comme la physiologie de la richesse, n' est que la pratique organisée du vol et de la misère ; comme la jurisprudence, décorée par les légistes du nom de raison écrite, n' est à ses yeux que la compilation des rubriques du brigandage légal et officiel, en un mot, de la propriété. Considérées dans leurs rapports, ces deux prétendues sciences, l' économie politique et le droit, forment, au dire du socialisme, la théorie complète de l' iniquité et de la discorde. Passant ensuite de la négation à l' affirmation, le socialisme oppose au principe de propriété celui d' association, et se fait fort de recréer de fond en comble l' économie sociale, c' est-à-dire de constituer un droit nouveau, une politique nouvelle, des institutions et des moeurs diamétralement opposées aux formes anciennes. Ainsi la ligne de démarcation entre le socialisme et l' économie politique est tranchée, et l' hostilité flagrante. L' économie politique incline à la consécration de l' égoïsme ; le socialisme penche vers l' exaltation de la communauté.

( p. 39) Les économistes, sauf quelques infractions à leurs principes, dont ils croient devoir accuser les gouvernements, sont optimistes quant aux faits accomplis ; les socialistes quant aux faits à accomplir. Les premiers affirment que ce qui doit être est ; les seconds que ce qui doit être n' est pas . - conséquemment, tandis que les premiers se portent comme défenseurs de la religion, de l' autorité et des autres principes contemporains et conservateurs de la propriété ; bien que leur critique, ne relevant que de la raison, porte de fréquentes atteintes à leurs préjugés : -les seconds rejettent l' autorité et la foi, et en appellent exclusivement à la science ; bien qu' une certaine religiosité, tout à fait illibérale, et un dédain très-peu scientifique des faits, soient toujours le caractère le plus apparent de leurs doctrines. Du reste, les uns et les autres ne cessent de s' accuser réciproquement d' impéritie et de stérilité. Les socialistes demandent compte à leurs adversaires de l' inégalité des conditions de ces débauches commerciales où le monopole et la concurrence, dans une monstrueuse union, engendrent éternellement le luxe et la misère ; ils reprochent aux théories économiques, toujours moulées sur le passé, de laisser l' avenir sans espérance ; bref, ils signalent le régime propriétaire comme une hallucination horrible, contre laquelle l' humanité proteste et se débat depuis quatre mille ans. Les économistes, de leur côté, défient les socialistes de produire un système où l' on puisse se passer de propriété, de concurrence et de police ; ils prouvent, pièces en mains, que tous les projets de réformes n' ont jamais été que des rapsodies de fragments empruntés à ce même régime que le socialisme dénigre, des plagiats en un mot de l' économie politique, hors de laquelle le socialisme est incapable de concevoir et de formuler une idée. Chaque jour voit s' accumuler les pièces de ce grave procès, et s' embrouiller la question. Pendant que la société marche et trébuche, souffre et s' enrichit en suivant la routine économique , les socialistes, depuis Pythagore, Orphée et l' impénétrable Hermès, travaillent à établir leur dogme contradictoirement à l' économie politique. Quelques essais d' association ont même été faits çà et là d' après leurs vues : mais jusqu' à présent ces rares tentatives, perdues dans l' océan propriétaire,

( p. 40) sont demeurées sans résultats ; et comme si le destin eût résolu d' épuiser l' hypothèse économique avant d' attaquer l' utopie socialiste, le parti réformateur est réduit à dévorer les sarcasmes de ses adversaires en attendant que son tour vienne. Voilà où en est la cause : le socialisme dénonce sans relâche les méfaits de la civilisation, constate jour par jour l' impuissance de l' économie politique à satisfaire les attractions harmoniques de l' homme, et présente requête sur requête ; l' économie politique emplit son dossier des systèmes socialistes, qui tous, les uns après les autres, passent et meurent dédaignés du sens commun. La persévérance du mal alimente la plainte des uns, en même temps que la constance des échecs réformistes fournit à l' ironie maligne des autres. Quand viendra le jugement ? Le tribunal est désert ; cependant l' économie politique use de ses avantages, et, sans fournir caution, continue de régenter le monde : Possideo Quia Possideo. Si, de la sphère des idées, nous descendons aux réalités du monde, l' antagonisme nous paraîtra plus grave encore et plus menaçant. Lorsque, dans ces dernières années, le socialisme, provoqué par de longues tempêtes , vint faire parmi nous sa fantastique apparition, les hommes que toute controverse avait jusqu' alors trouvés indifférents et tièdes, se rejetèrent avec effroi vers les idées monarchiques et religieuses ; la démocratie, qu' on accusait de porter ses dernières conséquences, fut maudite et refoulée. Cette inculpation aux démocrates de la part des conservateurs était une calomnie. La démocratie est par nature aussi antipathique à la pensée socialiste qu' incapable de suppléer la royauté, contre laquelle sa destinée est de conspirer toujours sans aboutir jamais. C' est ce qui parut bientôt, et dont nous sommes témoins tous les jours, dans les protestations de foi chrétienne et propriétaire de la part des publicistes démocrates, qui, dès ce moment, commencèrent à se voir délaissés du peuple. D' autre part , la philosophie ne se montra ni moins étrangère, ni moins hostile au socialisme que la politique et la religion. Car, de même que dans l' ordre politique la démocratie a pour principe la souveraineté du nombre, et la monarchie la souveraineté du prince ; de même aussi que dans les choses de la conscience

( p. 41) la religion n' est autre que la soumission à un être mystique, appelé Dieu, et au prêtre qui le représente ; de même enfin que dans l' ordre économique la propriété, c' est-à-dire le domaine exclusif de l' individu sur les instruments du travail, est le point de départ des théories : -de même la philosophie, en prenant pour base les prétendus à priori de la raison, est conduite fatalement à attribuer au moi seul la génération et l' autocratie des idées, et à nier la valeur métaphysique de l' expérience, c' est-à-dire à mettre partout, à la place de la loi objective, l' arbitraire, le despotisme. Or, une doctrine qui, née tout à coup au coeur de la société, sans antécédents et sans aïeux, repoussait de toutes les régions de la conscience et de la société le principe arbitral, pour y substituer, come vérité unique, le rapport des faits ; qui rompait avec la tradition, et ne consentait à se servir du passé que comme d' un point d' où elle s' élançait vers l' avenir : une telle doctrine ne pouvait manquer de soulever contre elle les autorités établies ; et l' on peut voir aujourd' hui comment, malgré leurs discordes intestines , lesdites autorités, qui n' en font qu' une, s' entendent pour combattre le monstre prêt à les engloutir. Aux ouvriers qui se plaignent de l' insuffisance du salaire et de l' incertitude du travail, l' économie politique oppose la liberté du commerce ; aux citoyens qui cherchent les conditions de la liberté et de l' ordre, les idéologues répondent par des systèmes représentatifs ; aux âmes tendres qui, destituées de la foi antique, demandent la raison et le but de leur existence, la religion propose les secrets insondables de la providence, et la philosophie tient en réserve le doute. Des faux-fuyants, toujours ! Des idées pleines, où le coeur et l' esprit se reposent, jamais ! Le socialisme crie qu' il est temps de faire voile vers la terre ferme, et d' entrer dans le port ; mais, disent les anti-sociaux, il n' y a point de port ; l' humanité marche à la garde de Dieu, sous la conduite des prêtres, des philosophes, des orateurs et des économistes, et notre circumnavigation est éternelle. Ainsi la société se trouve, dès son origine, divisée en deux grands partis : l' un, traditionnel, essentiellement hiérarchique, et qui, selon l' objet qu' il considère, s' appelle tour à tour royauté ou démocratie, philosophie ou religion, en un mot, propriété ; -l' autre

( p. 42) qui, ressuscitant à chaque crise de la civilisation, se proclame avant tout anarchique et athée , c' est-à-dire réfractaire à toute autorité divine et humaine : c' est le socialisme. Or, la critique moderne a démontré que dans un conflit de cette espèce, la vérité se trouve, non dans l' exclusion de l' un des contraires, mais bien et seulement dans la conciliation de tous deux ; il est, dis-je, acquis à la science que tout antagonisme, soit dans la nature, soit dans les idées, se résout en un fait plus général, ou en une formule complexe, qui met les opposants d' accord en les absorbant, pour ainsi dire, l' un et l' autre. Ne pourrions-nous donc, hommes de sens commun, en attendant la solution que sans doute l' avenir réalisera, nous préparer à cette grande transition par l' analyse des puissances en lutte, ainsi que de leurs qualités positives et négatives ? Un semblable travail, fait avec exactitude et conscience, si même il ne nous conduisait d' emblée à la solution, aurait du moins l' inappréciable avantage de nous révéler les conditions du problème , et par là de nous tenir en garde contre toute utopie. Qu' est- ce donc qu' il y a de nécessaire et de vrai dans l' économie politique ? Où va-t-elle ? Que peut-elle ? Que nous veut-elle ? Voilà ce que je me propose de déterminer dans cet ouvrage. -que vaut le socialisme ? La même investigation nous l' apprendra. Car , puisqu' en fin de compte le but que poursuivent le socialisme et l' économie politique est le même, savoir la liberté, l' ordre et le bien-être parmi les humains, il est évident que les conditions à remplir, en d' autres termes, les difficultés à vaincre pour atteindre ce but, sont aussi pour tous deux les mêmes, et qu' il ne reste plus qu' à peser les moyens tentés ou proposés tant d' une part que de l' autre. Mais comme d' ailleurs il a été donné à l' économie politique seule, jusqu' à présent, de traduire ses idées en actes, tandis que le socialisme n' a guère fait que se livrer à une perpétuelle satire, il n' est pas moins clair qu' en appréciant selon leur mérite les travaux économiques, nous aurons par là même réduit à leur juste valeur les déclamations socialistes : en sorte quenotre critique, spéciale en apparence, pourra prendre des conclusions absolues et définitives. C' est ce qu' il est indispensable de faire mieux entendre par quelques exemples, avant d' entrer à fond dans l' examen de l' économie politique.

( p. 43) Ii-insuffisance des théories et des critiques. Consignons d' abord une observation importante : les contendants sont d' accord de s' en référer à une autorité commune, que chacun compte avoir pour soi, la science. Platon, utopiste, organisait sa république idéale au nom de la science, que, par modestie et euphémisme, il appelait philosophie. Aristote, praticien, réfutait l' utopie platonique au nom de la même philosophie. Ainsi va la guerre sociale depuis Platon et Aristote. Les socialistes modernes se réclament tous de la science une et indivisible, mais sans pouvoir se mettre d' accord ni sur le contenu, ni sur les limites , ni sur la méthode de cette science ; les économistes, de leur côté, affirment que la science sociale n' est autre que l' économie politique. Il s' agit donc tout d' abord de reconnaître ce que peut être une science de la société. La science, en général, est la connaissance raisonnée et systématique de ce qui est. Appliquant cette notion fondamentale à la société, nous dirons : la science sociale est la connaissance raisonnée et systématique, non pas de ce qu' a été la société, ni de ce qu' elle sera , mais de ce qu' elle est dans toute sa vie, c' est-à-dire dans l' ensemble de ses manifestations successives : car c' est là seulement qu' il peut y avoir raison et système. La science sociale doit embrasser l' ordre humanitaire, non- seulement dans telle ou telle période de sa durée, ni dans quelques-uns de ses éléments ; mais dans tous ses principes et dans l' intégralité de son existence : comme si l' évolution sociale, épandue dans le temps et l' espace, se trouvait tout à coup ramassée et fixée sur un tableau qui, montrant la série des âges et la suite des phénomènes, en découvrirait l' enchaînement et l' unité. Telle doit être la science de toute réalité vivante et progressive ; telle est incontestablement la science sociale. Il se pourrait donc que l' économie politique, malgré sa tendance individualiste et ses affirmations exclusives, fût partie constituante de la science sociale, dans laquelle les phénomènes qu' elle décrit seraient comme les jalons primordiaux d' une vaste triangulation, et les éléments d' un tout organique et complexe. à

( p. 44) ce point de vue, le progrès de l' humanité, allant du simple au composé, serait entièrement conforme à la marche des sciences, et les faits discordants et si souvent subversifs, qui forment aujourd' hui le fond et l' objet de l' économie politique, devraient être considérés par nous comme autant d' hypothèses particulières, successivement réalisées par l' humanité en vue d' une hypothèse supérieure, dont la réalisation résoudrait toutes les difficultés, et, sans abroger l' économie politique, donnerait satisfaction au socialisme. -car, ainsi que je l' ai dit au prologue, en tout état de cause, nous ne pouvons admettre que l' humanité, de quelque façon qu' elle s' exprime, se trompe. Rendons maintenant cela plus clair par les faits. La question aujourd' hui la plus controversée est sans contredit l' organisation du travail . Comme saint Jean-Baptiste prêchait dans le désert : faites pénitence, les socialistes vont criant partout cette nouveauté vieille comme le monde : organisez le travail ; sans pouvoir jamais dire ce que doit être, suivant eux, cette organisation. Quoi qu' il en soit, les économistes ont vu, dans cette clameur socialiste, une injure à leurs théories : c' était, en effet, comme si on leur eût reproché d' ignorer la première chose qu' ils dussent connaître, le travail. Ils ont donc répliqué à la provocation de leurs adversaires, d' abord en soutenant que le travail est organisé, qu' il n' y a pas d' autre organisation du travail que la liberté de produire et de faire des échanges, soit pour son compte personnel, soit en société avec d' autres, auquel cas la marche à suivre a été prévue par les codes civil et de commerce. Puis, comme cette argumentation ne servait qu' à prêter à rire aux adversaires, ils ont saisi l' offensive, et, faisant voir que les socialistes n' entendaient rien eux-mêmes à cette organisation qu' ils agitaient comme un épouvantail, ils ont fini par dire que ce n' était qu' une nouvelle chimère du socialisme, un mot vide de sens, une absurdité. Les écrits les plus récents des économistes sont pleins de ces jugements impitoyables. Cependant il est certain que les mots organisation du travail présentent un sens aussi clair et aussi rationnel que ceux-ci : organisation de l' atelier, organisation de l' armée, organisation de la police, organisation de la charité, organisation de la guerre. à cet égard, la polémique des économistes s' est empreinte d' une déplorable

( p. 45) déraison. -il n' est pas moins sûr que l' organisation du travail ne peut être une utopie et une chimère ; car, du moment que le travail, condition suprême de la civilisation, existe, il s' ensuit qu' il est déjà soumis à une organisation telle quelle, qu' il est permis aux économistes de trouver bonne, mais que les socialistes jugent détestable. Resterait donc, relativement à la proposition d' organiser le travail, formulée par le socialisme, cette fin de non-recevoir, que le travail est organisé. Or, c' est ce qui est pleinement insoutenable, puisqu' il est notoire que dans le travail, l' offre, la demande, la division, la quantité, les proportions, le prix et la garantie, rien, absolument rien n' est régularisé ; tout, au contraire, est livré aux caprices du libre arbitre, c' est-à-dire du hasard. Quant à nous, guidés par l' idée que nous nous sommes faite de la science sociale, nous affirmerons, contre les socialistes et contre les économistes, non pas qu' il faut organiser le travail, ni qu' il est organisé , mais qu' il s' organise . Le travail, disons-nous, s' organise : c' est-à-dire qu' il est en train de s' organiser depuis le commencement du monde, et qu' il s' organisera jusqu' à la fin. L' économie politique nous enseigne les premiers rudiments de cette organisation ; mais le socialisme a raison de prétendre que, dans sa forme actuelle, l' organisation est insuffisante et transitoire ; et toute la mission de la science est de chercher sans cesse, à vue des résultats obtenus et des phénomènes en cours d' accomplissement, quelles sont les innovations immédiatement réalisables. Le socialisme et l' économie politique, en se faisant une guerre burlesque, poursuivent donc au fond la même idée, l' organisation du travail. Mais ils sont coupables tous deux d' infidélité à la science et de calomnie réciproque, lorsque, d' une part, l' économie politique, prenant pour science ses lambeaux de théorie, se refuse à tout progrès ultérieur ; et lorsque le socialisme, abdiquant la tradition, tend à reconstituer la société sur des bases introuvables. Ainsi le socialisme n' est rien sans une critique profonde et un développement incessant de l' économie politique ; et pour appliquer ici le célèbre aphorisme de l' école, Nihil Est In Intellectu, Quod Non Prius Fuerit In Sensu, il n' y a rien dans les hypothèses

( p. 46) socialistes qui ne se retrouve dans les pratiques économiques. En revanche, l' économie politique n' est plus qu' une impertinente rapsodie, dès qu' elle affirme comme absolument valables les faits collectionnés par Adam Smith et J-B Say. Iii- application de la loi de proportionnalité des valeurs. Tout produit est un signe représentatif du travail. Tout produit peut en conséquence être échangé pour un autre, et la pratique universelle est là qui en témoigne. Mais supprimez le travail : il ne vous reste que des utilités plus ou moins grandes, qui, n' étant frappées d' aucun caractère économique, d' aucun signe humain, sont incommensurables entre elles, c' est-à-dire logiquement inéchangeables. L' argent, comme toute autre marchandise, est un signe représentatif du travail : à ce titre, il a pu servir d' évaluateur commun, et d' intermédiaire aux transactions. Mais la fonction particulière que l' usage a dévolue aux métaux précieux, de servir d' agent au commerce, est purement conventionnelle, et toute autre marchandise pourrait, moins commodément peut-être, mais d' une manière aussi authentique, remplir ce rôle : les économistes le reconnaissent, et l' on en cite plus d' un exemple. Quelle est donc la raison de cette préférence généralement accordée aux métaux, pour servir de monnaie, et comment s' explique cette spécialité de fonction, sans analogue dans l' économie politique, de l' argent ? Car toute chose unique et sans comparaison dans son espèce est par cela même de plus difficile intelligence, souvent même ne s' entend pas du tout. Or, est-il possible de rétablir la série d' où la monnaie semble avoir été détachée, et, par conséquent, de ramener celle-ci à son véritable principe ? Sur cette question les économistes, suivant leur habitude, se sont jetés hors du domaine de leur science : ils ont fait de la physique, de la mécanique, de l' histoire, etc. ; ils ont parlé de tout, et n' ont pas répondu. Les métaux précieux, ont-ils dit, par leur rareté, leur densité, leur incorruptibilité, offraient pour la monnaie des

( p. 47) à savoir le fermage, élevé jusqu' à la théorie de la productivité du capital. Mais les économistes à leur tour furent moins heureux , lorsque plus tard on les somma de justifier le fermage en lui- même, et d' établir cette théorie du rendement des capitaux. On peut dire que, sur ce point, ils ont perdu tout l' avantage qu' ils avaient d' abord obtenu contre le socialisme. Sans doute, et je suis le premier à le reconnaître, le loyer de la terre, de même que celui de l' argent et de toute valeur mobilière et immobilière, est un fait spontané, universel, qui a sa source au plus profond de notre nature, et qui devient bientôt, par son développement normal, l' un des ressorts les plus puissants de l' organisation. Je prouverai même que l' intérêt du capital n' est que la matérialisation de l' aphorisme, tout travail doit laisser un excédant . Mais, en face de cette théorie, ou pour mieux dire de cette fiction de la productivité du capital, s' élève une autre thèse non moins certaine, et qui, dans ces derniers temps, a frappé les plus habiles économistes : c' est que toute valeur naît du travail, et se compose essentiellement de salaires ; en d' autres termes, qu' aucune richesse ne procède originairement du privilége, n' a de valeur que par la façon, et qu' en conséquence le travail seul, entre les hommes, est la source du revenu. Comment donc concilier la théorie du fermage ou de la productivité du capital, théorie confirmée par la pratique universelle, et que l' économie politique, en sa qualité de routinière, est forcée de subir, mais sans pouvoir la justifier, avec cette autre théorie qui nous montre la valeur se composant normalement de salaires, et qui aboutit fatalement, comme nous le démontrerons, à l' égalité dans la société du produit net et du produit brut ? Les socialistes n' ont pas fait faute à l' occasion. S' emparant du principe que le travail est la source de tout revenu, ils se sont mis à demander compte aux détenteurs des capitaux de leurs fermages et revenants-bon ; et comme les économistes avaient remporté la première victoire, en généralisant sous une expression commune le fermage et l' usure, de même les socialistes ont pris leur revanche, en faisant disparaître, sous le principe plus général encore du travail, les droits seigneuriaux du capital. La propriété a été démolie de fond en comble ; les économistes n' ont su que se taire

( p. 48) mais, dans l' impuissance de s' arrêter sur cette nouvelle pente, le socialisme a glissé jusqu' aux derniers confins de l' utopie communiste, et, faute d' une solution pratique, la société est réduite à ne pouvoir ni justifier sa tradition, ni s' abandonner à des essais dont le moindre défaut serait de la faire rétrograder de quelque mille ans. Dans une situation pareille, que prescrit la science ? Assurément, ce n' est point de s' arrêter en un juste milieu arbitraire, insaisissable, impossible ; c' est de généraliser encore et de découvrir un troisième principe, un fait, une loi supérieure, qui explique la fiction du capital et le mythe de la propriété, et le concilie avec la théorie qui attribue au travail l' origine de toute richesse. - voilà ce que le socialisme, s' il eût voulu procéder logiquement, devait entreprendre. En effet, la théorie de la productivité réelle du travail, et celle de la productivité fictive du capital , sont l' une et l' autre essentiellement économiques ; le socialisme n' a eu que la peine d' en montrer la contradiction, sans rien tirer de son expérience ni de sa dialectique ; car il paraît être aussi dépourvu de l' une que de l' autre. Or, en bonne procédure, le plaideur qui accepte l' autorité d' un titre pour une partie doit l' accepter pour le tout ; il n' est pas permis de scinder les pièces et les témoignages. Le socialisme avait-il le droit de décliner l' autorité de l' économie politique relativement à l' usure, lorsqu' il s' étayait de cette même autorité relativement à la décomposition de la valeur ? Non, certes. Tout ce que le socialisme pouvait exiger en pareil cas, c' était, ou que l' économie politique fût appointée à concilier ses théories, ou qu' il fût chargé lui-même de cette épineuse commission. Plus on approfondit ces solennels débats, plus il semble que le procès tout entier vient de ce que l' une des parties ne veut pas voir, tandis que l' autre refuse de marcher. C' est un principe de notre droit public, que nul ne peut être privé de sa propriété, si ce n' est pour cause d' utilité générale, et moyennant une juste et préalable indemnité. Ce principe est éminemment économique, car, d' un côté, il suppose le domaine éminent du citoyen que l' on exproprie, et dont l' adhésion, suivant l' esprit démocratique du pacte social, est nécessairement préjugée. D' autre part, l' indemnité, ou le prix de l' immeuble exproprié, se règle, non sur la valeur intrinsèque de l' objet,

( p. 49) mais d' après la loi générale du commerce, qui est l' offre et la demande, en un mot l' opinion. L' expropriation faite au nom de la société peut être assimilée à un marché de convenance, consenti par chacun envers tous ; non-seulement donc le prix doit être payé, mais aussi la convenance ; et c' est ainsi, en effet, que l' on évalue l' indemnité. Si les jurisconsultes romains avaient saisi cette analogie, ils eussent moins hésité sans doute sur l' expropriation pour cause d' utilité publique. Telle est donc la sanction du droit social d' exproprier : l' indemnité. Or , en pratique, non-seulement le principe d' indemnité ne s' applique pas toutes les fois qu' il devrait l' être ; il est même impossible que cela soit. Ainsi, la loi qui a créé les chemins de fer, a stipulé l' indemnité des terrains qu' occuperaient les rails ; elle n' a rien fait pour cette foule d' industries qu' alimentait le roulage, et dont les pertes dépasseront de beaucoup la valeur des terrains remboursés aux propriétaires. De même, lorsqu' il fut question d' indemniser les fabricants de sucre de betterave, il ne vint à l' esprit de personne que l' état dût indemniser encore cette multitude d' ouvriers et d' employés que faisait vivre l' industrie betteravière, et qui allaient peut- être se trouver réduits à l' indigence. Cependant il est certain, d' après la notion du capital et la théorie de la production, que comme le possesseur terrien, à qui le chemin de fer enlève son instrument de travail, a droit d' être indemnisé, tout de même l' industriel, à qui le même chemin rend le capital stérile, a droit aussi à l' indemnité. D' où vient donc qu' on ne l' indemnise pas ? Hélas ! C' est qu' indemniser est impossible. Avec ce système de justice et d' impartialité, la société serait le plus souvent dans l' impuissance d' agir, et reviendrait à l' immobilité du droit romain. Il faut qu' il y ait des victimes... le principe d' indemnité est en conséquence délaissé ; il y a banqueroute inévitable de l' état envers une ou plusieurs classes de citoyens . Sur cela, les socialistes arrivent ; ils reprochent à l' économie politique de ne savoir que sacrifier l' intérêt des masses et créer des priviléges ; -puis, montrant dans la loi d' expropriation le rudiment d' une loi agraire, ils concluent brusquement à l' expropriation universelle, c' est-à-dire à la production et à la consommation en commun.

( p. 50) Mais ici le socialisme retombe de la critique dans l' utopie, et son impuissance éclate de nouveau dans ses contradictions. Si le principe d' expropriation pour cause d' utilité publique, développé dans toutes ses conséquences, conduit à une réorganisation complète de la société, avant de mettre la main à l' oeuvre, il faut déterminer cette organisation nouvelle ; or, le socialisme, je le répète, n' a pour science que ses lambeaux de physiologie et d' économie politique. -puis il faut, conformément au principe d' indemnité, sinon rembourser, du moins garantir aux citoyens les valeurs qu' ils auront livrées ; il faut, en un mot, les assurer contre les chances du changement. Or , en dehors de la fortune publique dont il demande la gestion, où le socialisme prendra-t-il la caution de cette même fortune ? Il est impossible, en bonne etsincère logique, d' échapper à ce cercle. Aussi, les communistes, plus francs dans leur allure que certains autres sectaires aux idées ondoyantes et pacifiques, tranchent la difficulté, et se promettent, une fois maîtres du pouvoir, d' exproprier tout le monde et de n' indemniser et garantir personne. Au fond, cela pourrait n' être ni injuste ni déloyal ; malheureusement, brûler n' est pas répondre, comme disait à Robespierre l' intéressant Desmoulins ; et l' on revient toujours, en pareil débat, du feu et de la guillotine. Ici, comme partout, deux droits également sacrés sont en présence , le droit du citoyen et le droit de l' état ; c' est assez dire qu' il est une formule de conciliation supérieure aux utopies socialistes et aux théories tronquées de l' économie politique, et qu' il s' agit de découvrir. Que font, dans cette occurrence, les parties plaidantes ? Rien. On dirait plutôt qu' elles ne soulèvent les questions que pour avoir occasion de s' adresser des injures. Que dis-je ? Les questions ne sont seulement pas comprises par elles ; et tandis que le public s' entretient des problèmes sublimes de la société et de la destinée humaine, les entrepreneurs de science sociale, orthodoxes et schismatiques, ne sont pas d' accord sur les principes. Témoin la question qui a occasionné ces recherches, et que ses auteurs n' entendent certes pas plus que ses détracteurs, le rapport des profits et des salaires . Quoi ! Des économistes, une académie aurait mis au concours une question dont elle-même ne comprend pas les termes ! Comment donc une pareille idée aurait-elle pu lui venir ? ...

[ P.-P. Prud'hon  ] [ Mémoires  ] [ J.-B.-V. Proudhon  ] [ Chasnans  ]
point.jpg (692 octets) JPPHome-CH ] [ P.-J. Proudhon ] [ boule.gif (133 octets) Œuvres P.-J. P. ] [ Généalogie ]
J.-P. Proudhon  ] [ F. Proudhon   ] [ Sommaire   ] [ index ]

Pour toute question ou remarque concernant ce site Web, envoyez un email à Jean-Pierre.Proudhon@wanadoo.fr Copyright © 1998 Proudhon  Dernière modification : 01 octobre 1998