Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)


Qu’est-ce que la propriété ?

 

nouv. éd. publ. avec des notes et des documents inédits sous la dir. de C. Bouglé et H. Moysset Page 226 à 250


 



(p;226) dont il est chargé, ou, pour m' exprimer comme le vulgaire, tout artisan doit connaître son métier. L' ouvrier, suffisant à son ouvrage, il y a équation entre le fonctionnaire et la fonction. Dans une société d' hommes, les fonctions ne se ressemblent pas : il doit donc exister des capacités différentes. De plus, certaines fonctions exigent une intelligence et des facultés plus grandes ; il existe donc des sujets d' un esprit et d' un talent supérieur. Car l' oeuvre à accomplir amène nécessairement l' ouvrier : le besoin donne l' idée, et c' est l' idée qui fait le producteur. Nous ne savons que ce que l' excitation de nos sens nous fait désirer, et que notre intelligence se demande ; nous ne désirons vivement que ce que nous concevons bien ; et mieux nous concevons, plus nous sommes capables de produire. Ainsi les fonctions étant données par les besoins, les besoins par les désirs, et les désirs par la perception spontanée, par l' imagination, la même intelligence qui imagine peut aussi produire ; par conséquent, nul travail à faire n' est supérieur à l' ouvrier. En un mot, si la fonction appelle le fonctionnaire, c' est que dans la réalité le fonctionnaire existe avant la fonction. Or, admirons l' économie de la nature : dans cette multitude de besoins divers qu' elle nous a donnés, et que par ses seules forces l' homme isolé ne pourrait satisfaire, la nature devait accorder à l' espèce la puissance refusée à l' individu : de là le principe de la division du travail, principe fondé sur la spécialité des vocations. bien plus, la satisfaction de certains besoins exige de l' homme une création continue, tandis que d' autres peuvent, par le travail d' un seul, être satisfaits dans des millions d' hommes et pour des milliers de siècles. Par exemple, le besoin de vêtements et de nourriture demande une reproduction perpétuelle ; tandis que la connaissance du système du monde pouvait être pour jamais acquise par deux ou trois hommes d' élite. Ainsi, le cours perpétuel des fleuves entretient notre commerce et fait rouler nos machines ; mais le soleil, seul au milieu de l' espace, éclaire le monde. La nature, qui pourrait créer des Platon et des Virgile, des Newton et des Cuvier, comme elle crée des laboureurs et des pâtres, ne le veut pas, proportionnant la rareté du génie à la durée de ses produits, et balançant le nombre des capacités par la suffisance de chacune d' elles. Je n' examine pas si la distance qu' il y a de tel homme à tel autre homme, pour le talent et l' intelligence, vient de


(p. 227) notre déplorable civilisation, et, si ce que l' on nomme aujourd' hui inégalités de facultés, dans des conditions plus heureuses, serait rien de plus que diversité de facultés : je mets la chose au pis, et, afin que l' on ne m' accuse pas de tergiverser et de tourner les difficultés, j' accorde toutes les inégalités de talent qu' on voudra. Certains philosophes, amoureux du nivellement, prétendent que toutes les intelligences sont égales, et que toute la différence entre elles vient de l' éducation. Je suis loin, je l' avoue, de partager cette doctrine, qui, d' ailleurs, si elle était vraie, conduirait à un résultat directement contraire à celui qu' on se propose. Car, si les capacités sont égales, quel que soit d' ailleurs le degré de leur puissance, comme personne ne peut être contraint, ce sont les fonctions réputées grossières, viles ou trop pénibles, qui doivent être les mieux payées, ce qui ne répugne pas moins à l' égalité qu' au principe, à chaque capacité selon ses oeuvres. donnez-moi, au contraire, une société dans laquelle chaque espèce de talent soit en rapport de nombre avec les besoins, et où l' on n' exige de chaque producteur que ce que sa spécialité l' appelle à produire, et tout en respectant la hiérarchie des fonctions, j' en déduirai l' égalité des fortunes. Ceci est mon second point. Ii. rapports. en traitant de l' élément du travail, j' ai fait voir comment, dans un même genre de services productifs, la capacité de fournir une tâche sociale étant donnée à tous, l' inégalité des forces individuelles ne peut fonder aucune inégalité de rétribution. Cependant il est juste de dire que certaines capacités semblent tout à fait incapables de certains services, tellement que si l' industrie humaine était tout à coup bornée à une seule espèce de produits, il surgirait aussitôt des incapacités nombreuses, et partant, la plus grande inégalité sociale. Mais tout le monde voit, sans que je le dise, que la variété des industries prévient les inutilités ; c' est une vérité si banale que je ne m' y arrêterai pas. La question se réduit donc à prouver que les fonctions sont


( p. 228) égales entre elles, comme, dans une même fonction, les travailleurs sont égaux entre eux. On s' étonne que je refuse au génie, à la science, au courage, en un mot à toutes les supériorités que le monde admire, l' hommage des dignités, les distinctions du pouvoir et de l' opulence. Ce n' est pas moi qui le refuse, c' est l' économie, c' est la justice, c' est la liberté qui le défendent. La liberté ! Pour la première fois j' invoque son nom dans ce débat : qu' elle se lève dans sa propre cause, et qu' elle achève sa victoire. Toute transaction ayant pour but un échange de produits ou de services, peut être qualifiée opération de commerce. qui dit commerce dit échange de valeurs égales, car si les valeurs ne sont point égales, et que le contractant lésé s' en aperçoive, il ne consentira pas à l' échange, et il ne se fera point de commerce. Le commerce n' existe qu' entre hommes libres : partout ailleurs il peut y avoir transaction accomplie avec violence ou fraude, il n' y a point de commerce. Est libre : l' homme qui jouit de sa raison et de ses facultés, qui n' est ni aveuglé par la passion, ni contraint ou empêché par la crainte, ni déçu par une fausse opinion. Ainsi, dans tout échange, il y a obligation morale à ce que l' un des contractants ne gagne rien au détriment de l' autre ; c' est-à-dire que, pour être légitime et vrai, le commerce doit être exempt de toute inégalité ; c' est la première condition du commerce. La seconde condition est qu' il soit volontaire, c' est-à-dire que les parties transigent avec liberté et pleine connaissance. Je définis donc le commerce ou l' échange, un acte de société. Le nègre qui vend sa femme pour un couteau, ses enfants pour des grains de verre, et lui-même enfin pour une bouteille d' eau-de-vie, n' est pas libre. Le marchand de chair humaine avec lequel il traite n' est pas son associé, c' est son ennemi. L' ouvrier civilisé qui donne sa brasse pour un morceau de pain, qui bâtit un palais pour coucher dans une écurie, qui fabrique les plus riches étoffes pour porter des haillons, qui produit tout pour se passer de tout, n' est pas libre. Le maître pour lequel il travaille ne devenant pas son associé par l' échange de salaire et de service qui se fait entre eux, est son ennemi. Le soldat qui sert sa patrie par peur au lieu de la servir par amour, n' est pas libre ; ses camarades et ses chefs,


(p. 229) ministres ou organes de la justice militaire, sont tous ses ennemis. Le paysan qui afferme des terres, l' industriel qui loue des capitaux, le contribuable qui paye des péages, des gabelles, des patentes, licences, personnelles, mobilières, etc., et le député qui les vote n' ont ni l' intelligence ni la liberté de leurs actes. Leurs ennemis sont les propriétaires, les capitalistes, le gouvernement. Rendez aux hommes la liberté, éclairez leur intelligence, afin qu' ils connaissent le sens de leurs contrats, et vous verrez la plus parfaite égalité présider à leurs échanges, sans aucune considération pour la supériorité des talents et des lumières ; et vous reconnaîtrez que dans l' ordre des idées commerciales, c' est-à-dire dans la sphère de la société, le mot de supériorité est vide de sens. Qu' Homère me chante ses vers, j' écoute ce génie sublime, en comparaison duquel moi, simple pâtre, humble laboureur, je ne suis rien. En effet, si l' on compare oeuvre à oeuvre, que sont mes fromages et mes fèves au prix d' une iliade ? Mais que, pour salaire de son inimitable poème, Homère veuille me prendre tout ce que j' ai et faire de moi son esclave, je renonce au plaisir de ses chants, et je le remercie. Je puis me passer de l' Iliade et attendre, s' il le faut, l' énéide ; Homère ne peut se passer vingt-quatre heures de mes produits. Qu' il accepte donc le peu que j' ai à lui offrir, et puis que sa poésie m' instruise, m' encourage, me console. Quoi ! Direz-vous, telle sera la condition de celui qui chanta les hommes et les dieux ! L' aumône, avec ses humiliations et ses souffrances ! Quelle générosité barbare ! ... -ne vous exclamez pas, je vous prie : la propriété fait du poète un Crésus ou un mendiant ; l' égalité seule sait l' honorer et l' applaudir. De quoi s' agit-il ? De régler le droit de celui qui chante et le devoir de celui qui écoute. Or, remarquez ce point, très important pour la solution de cette affaire : tous deux sont libres, l' un de vendre, l' autre d' acheter, dès ce moment leurs prétentions respectives ne comptent pour rien, et l' opinion juste ou exagérée qu' ils peuvent avoir, l' un de ses vers, l' autre de sa libéralité, ne peut influer sur les conditions du contrat. Ce n' est plus dans la considération du talent, mais dans celle des produits, que nous devons chercher les motifs de notre arbitrage. Pour que le chantre d' Achille obtienne la récompense qui lui est due, il faut donc qu' il commence par se faire accepter : cela posé, l' échange de ses vers contre un honoraire quelconque étant un acte libre, doit être en même temps un acte juste, c' est-à-dire que l' honoraire du poète doit être


(p. 230) égal à son produit. Or, quelle est la valeur de ce produit ? Je suppose d' abord que cette Iliade, ce chef-d' oeuvre qu' il s' agit de rétribuer équitablement, soit en réalité d' un prix infini ; on ne saurait exiger davantage. Si le public, qui est libre d' en faire l' acquisition, refuse de l' acheter, il est clair que, le poème ne pouvant être échangé, sa valeur intrinsèque ne sera point diminuée ; mais sa valeur échangeable ou son utilité productive est réduite à zéro, est nulle. C' est donc entre l' infini d' une part et le néant de l' autre, à distance égale de tous deux, puisque tous les droits et toutes les libertés veulent être également respectés, que nous devons chercher la quotité du salaire à adjuger ; en d' autres termes, ce n' est pas la valeur intrinsèque, mais la valeur relative de la chose vendue qu' il s' agit de fixer. La question commence à se simplifier : quelle est maintenant cette valeur relative ? Quel traitement mérite à son auteur un poème comme l' Iliade ? Ce problème était, après les définitions, le premier que l' économie politique eût à résoudre ; or non seulement elle ne l' a pas résolu, elle l' a déclaré insoluble. Selon les économistes, la valeur relative ou échangeable des choses ne peut être déterminée d' une manière absolue ; elle varie essentiellement. " la valeur d' une chose, dit Say, est une quantité positive, mais elle ne l' est que pour un instant donné. Sa nature est d' être perpétuellement variable, de changer d' un lieu à l' autre. Rien ne peut la fixer invariablement, parce qu' elle est fondée sur des besoins et des moyens de production qui varient à chaque minute. Ces variabilités compliquent les phénomènes de l' économie politique et les rendent souvent fort difficiles à observer et à résoudre. Je ne saurais y porter remède ; il n' est pas en notre pouvoir de changer la nature des choses. " ailleurs, Say dit et répète que la valeur ayant pour base l' utilité, et l' utilité dépendant entièrement de nos besoins, de nos caprices, de la mode, etc., la valeur est aussi variable que l' opinion. Or, l' économie politique étant la science des valeurs, de leur production, distribution, échange et consommation, si la valeur échangeable ne peut être absolument déterminée, comment l' économie politique est-elle possible ? Comment serait-elle une science ? Comment deux économistes peuvent-ils se regarder sans rire ? De quel front osent-ils insulter aux métaphysiciens et aux psychologues ? Quoi ! Ce fou de Descartes s' imaginait que la philosophie avait besoin d' une base inébranlable, d' un aliquid inconcussum sur lequel on pût asseoir l' édifice de la science, et il avait la bonhomie


( p. 231) de le chercher ; et l' Hermès de l' économie, le trismégiste Say, consacrant un demi-volume à l' amplification de ce texte solennel, l' économie politique est une science, a le courage d' affirmer ensuite que cette science ne peut déterminer son objet, ce qui revient à dire qu' elle est sans principe et sans fondement ! Il ignorait donc, l' illustre Say, ce qu' est une science, ou plutôt il ne savait pas ce dont il se mêlait de parler. L' exemple donné par Say a porté ses fruits : l' économie politique, au point où elle est parvenue, ressemble à l' ontologie ; discourant des effets et des causes, elle ne sait rien, n' explique rien, ne conclut rien. Ce que l' on a décoré du nom de lois économiques se réduit à quelques généralités triviales, auxquelles on a cru donner un air de profondeur en les revêtant d' un style précieux et argot ; quant aux solutions que les économistes ont essayées des problèmes sociaux, tout ce que l' on en peut dire est que, si leurs élucubrations sortent parfois du niais, c' est pour tomber aussitôt dans l' absurde. Depuis vingt-cinq ans l' économie politique, comme un épais brouillard, pèse sur la France, arrêtant l' essor des esprits et comprimant la liberté. Toute création industrielle a-t-elle une valeur vénale, absolue, immuable, partant légitime et vraie ? -oui. Tout produit de l' homme peut-il être échangé contre un produit de l' homme ? -oui encore. Combien de clous vaut une paire de sabots ? Si nous pouvions résoudre cet effrayant problème, nous aurions la clef du système social que l' humanité cherche depuis six mille ans. Devant ce problème, l' économiste se confond et recule ; le paysan qui ne sait ni lire ni écrire répond sans broncher : autant qu' on en peut faire dans le même temps et avec la même dépense. La valeur absolue d' une chose est donc ce qu' elle coûte de temps et de dépense : combien vaut un diamant qui n' a coûté que d' être ramassé sur le sable ? -rien ; ce n' est pas un produit de l' homme. -combien vaudra-t-il quand il aura été taillé et monté ? -le temps et les dépenses qu' il aura coûtés à l' ouvrier. -pourquoi donc se vend-il si cher ? -parce que les hommes ne sont pas libres. La société doit régler les échanges et la distribution des choses les plus rares, comme celle des choses les plus communes, de façon que chacun puisse y prendre part et en jouir. -qu' est-ce donc que la valeur d' opinion ? -un mensonge, une injustice et un vol. D' après cela, il est aisé d' accorder tout le monde. Si le moyen terme que nous cherchons entre une valeur infinie


( p. 232) et une valeur nulle s' exprime, pour chaque produit, par la somme de temps et de dépense que ce produit coûte, un poème qui aurait coûté à son auteur trente ans de travail et 10000 francs de frais en voyages, livres, etc., doit être payé par trente années des appointements ordinaires d' un travailleur, plus 10000 francs d' indemnités. Supposons que la somme totale soit de 50000 francs ; si la société qui acquiert le chef-d' oeuvre comprend un million d' hommes, je dois pour ma part 5 centimes. Ceci donne lieu à quelques observations. 1) le même produit, à différentes époques, et dans différents lieux, peut coûter plus ou moins de temps et de dépenses ; sous ce rapport, il est vrai que la valeur est une quantité variable. Mais cette variation n' est point celle des économistes, qui, dans les causes de variation des valeurs, confondent les moyens de production, et le goût, le caprice, la mode, l' opinion. En un mot, la valeur vraie d' une chose est invariable dans son expression algébrique, bien qu' elle puisse varier dans son expression monétaire. 2) tout produit demandé doit être payé ce qu' il a coûté de temps et de dépenses, ni plus ni moins : tout produit non demandé est une perte pour le producteur, une non-valeur commerciale. 3) l' ignorance du principe d' évaluation, et, dans beaucoup de circonstances, la difficulté de l' appliquer, est la source des fraudes commerciales, et l' une des causes les plus puissantes de l' inégalité des fortunes. 4) pour payer certaines industries, certains produits, il faut une société d' autant plus nombreuse que les talents sont plus rares, les produits plus coûteux, les arts et les sciences plus multipliés dans leurs espèces. Si, par exemple, une société de 50 laboureurs peut entretenir un maître d' école, il faut qu' ils soient 100 pour avoir un cordonnier, 150 pour faire vivre un maréchal, 200 pour un tailleur, etc. Si le nombre des laboureurs s' élève à 1000, 10000, 100000, etc., à mesure que leur nombre augmente, il faut que celui des fonctionnaires de première nécessité augmente dans la même proportion : en sorte que les fonctions les plus hautes ne deviennent possibles que dans les sociétés les plus puissantes. En cela seul consiste la distinction des capacités ;


( p233) le caractère du génie, le sceau de sa gloire, est de ne pouvoir naître et se développer qu' au sein d' une nationalité immense. Mais cette condition physiologique du génie n' ajoute rien à ses droits sociaux : loin de là, le retardement de son apparition démontre que, dans l' ordre économique et civil, la plus haute intelligence est soumise à l' égalité des biens, égalité qui lui est antérieure et dont elle forme le couronnement. Cela est dur à notre orgueil, mais cela est d' une inexorable vérité. Et ici la psychologie vient appuyer l' économie sociale, en nous faisant comprendre qu' entre une récompense matérielle et le talent, il n' existe pas de commune mesure ; que, sous ce rapport, la condition de tous les producteurs est égale ; conséquemment, que toute comparaison entre eux et toute distinction de fortunes est impossible. En effet, tout ouvrage sortant des mains de l' homme, comparé à la matière brute dont il est formé, est d' un prix inestimable : à cet égard, la distance est aussi grande entre une paire de sabots et un tronc de noyer, qu' entre une statue de Scopas et un bloc de marbre. Le génie du plus simple artisan l' emporte autant sur les matériaux qu' il exploite, que l' esprit d' un Newton sur les sphères inertes dont il calcule les distances, les masses et les révolutions. Vous demandez pour le talent et le génie la proportionnalité des honneurs et des biens : évaluez-moi le talent d' un bûcheron, et je vous évaluerai celui d' un Homère. Si quelque chose peut solder l' intelligence, c' est l' intelligence. C' est ce qui arrive quand des producteurs d' ordres divers se payent un tribut réciproque d' admiration et d' éloges. Mais s' agit-il d' un échange de produits, dans le but de satisfaire des besoins mutuels ? Cet échange ne peut s' effectuer que sous la raison d' une économie indifférente aux considérations de talent et de génie, et dont les lois se déduisent, non d' une vague et insignifiante admiration, mais d' une juste balance entre le droit et l' avoir, en un mot de l' arithmétique commerciale. Or, afin que l' on ne s' imagine pas que la liberté d' acheter et de vendre fait toute la raison de l' égalité des salaires, et que la société n' a de refuge contre la supériorité du talent que dans une certaine force d' inertie qui n' a rien de commun avec le droit, je vais expliquer pourquoi la même rétribution solde toutes les capacités, pourquoi la même différence de salaire est une injustice. Je montrerai, inhérente au talent, l' obligation de fléchir sous le niveau social ; et, sur la supériorité même du génie, je jetterai le fondement de l' égalité des fortunes. J' ai donné tout à l' heure la raison


(p234) négative de l' égalité des salaires entre toutes les capacités, je vais maintenant en donner la raison directe et positive. écoutons d' abord l' économiste : il y a toujours plaisir à voir comment il raisonne et sait être juste. Sans lui, d' ailleurs, sans ses réjouissantes bévues et ses mirifiques arguments, nous n' apprendrions rien. L' égalité, si odieuse à l' économiste, doit tout à l' économie politique. " lorsque la famille d' un médecin (le texte porte d' un avocat, ce qui n' est pas d' aussi bon exemple) a dépensé pour son éducation 40000 fr, on peut regarder cette somme comme placée à fonds perdu sur sa tête. Il est permis dès lors de la considérer comme devant rapporter annuellement 4000 fr. Si le médecin en gagne 30, il reste donc 26000 fr pour le revenu de son talent personnel donné par la nature... etc. (Say, cours complet, etc.). Say fait de la fortune du médecin deux parts : l' une se compose du capital qui a payé son éducation, l' autre figure son talent personnel. Cette division est juste : elle est conforme à la nature des choses ; elle est universellement admise ; elle sert de majeure au grand argument de l' inégalité des capacités. J' admets sans réserve cette majeure : voyons les conséquences. 1) Say porte à l' avoir du médecin les 40000 fr qu' a coûté son éducation : ces 40000 fr doivent être portés à son débit. car, si cette dépense a été faite pour lui, elle n' a pas été faite par lui : donc, bien loin de s' approprier ces 40000 fr, le médecin doit les prélever sur son produit, et les rembourser à qui de droit. Remarquons, au reste, que Say parle de revenu, au lieu de dire remboursement, raisonnant d' après le faux principe que les capitaux sont productifs. Ainsi, la dépense faite pour l' éducation d' un talent est une dette contractée par ce même talent : par cela seul qu' il existe, il se trouve débiteur d' une somme égale à ce qu' il a coûté de produire. Cela est si vrai, si éloigné de toute subtilité, que si dans une famille l' éducation d' un enfant a coûté le double ou le triple de celle de ses frères, ceux-ci sont en droit d' exercer une reprise proportionnelle sur l' héritage commun avant de partager la succession. Cela ne souffre aucune difficulté dans une tutelle, lorsque les biens s' administrent au nom des mineurs. 2) ce que je viens de dire de l' obligation contractée par


( p235) le talent de rembourser les frais de son éducation, l' économiste n' en est point embarrassé : l' homme de talent, héritant de sa famille, hérite aussi de la créance de 40000 fr qui pèse sur lui, et en devient conséquemment propriétaire. Nous sortons du droit du talent pour retomber dans le droit d' occupation, et toutes les questions que nous avons posées au chapitre ii se représentent : qu' est-ce que le droit d' occupation ? Qu' est-ce que l' héritage ? Le droit de succession est-il un droit de cumul, ou seulement un droit d' option ? De qui le père du médecin tenait-il sa fortune ? était-il propriétaire, ou seulement usufruitier ? S' il était riche, qu' on explique sa richesse ; s' il était pauvre, comment a-t-il pu subvenir à une dépense si considérable ? S' il a reçu des secours, comment ces secours produiraient-ils en faveur de l' obligé un privilège contre ses bienfaiteurs ? Etc. 3) " restent 26000 fr pour le revenu du talent personnel donné par la nature. " (Say, supr cit). partant de là, Say conclut que le talent de notre médecin équivaut à un capital de 260000 fr. Cet habile calculateur prend une conséquence pour un principe : ce n' est pas le gain qui doit évaluer le talent ; c' est au contraire par le talent que doivent être évalués les honoraires ; car il peut arriver qu' avec tout son mérite, le médecin en question ne gagne rien du tout : faudra-t-il en conclure que le talent ou la fortune de ce médecin équivaut à zéro ? Telle serait pourtant la conséquence du raisonnement de Say, conséquence évidemment absurde. Or l' évaluation en espèces d' un talent quelconque est chose impossible, puisque le talent et les écus sont des quantités incommensurables. Sur quelle raison plausible prouverait-on qu' un médecin doit gagner le double, le triple ou le centuple d' un paysan ? Difficulté inextricable, qui ne fut jamais résolue que par l' avarice, la nécessité, l' oppression. Ce n' est pas ainsi que doit être déterminé le droit du talent. Mais comment faire cette détermination ? 4) je dis d' abord que le médecin ne peut être traité moins favorablement que tout autre producteur, qu' il ne peut rester au-dessous de l' égalité : je ne m' arrêterai point à le démontrer. Mais j' ajoute qu' il ne peut pas davantage s' élever au-dessus de cette même égalité, parce que son talent est une propriété collective qu' il n' a point payée et dont il reste perpétuellement débiteur. De même que la création de tout instrument de production est le résultat d' une force collective, de même aussi le talent et la science dans un homme sont le produit de l' intelligence


( p236) universelle et d' une science générale lentement accumulée par une multitude de maîtres, et moyennant le secours d' une multitude d' industries inférieures. Quand le médecin a payé ses professeurs, ses livres, ses diplômes et soldé toutes ses dépenses, il n' a pas plus payé son talent que le capitaliste n' a payé son domaine et son château en salariant ses ouvriers. L' homme de talent a contribué à produire en lui-même un instrument utile : il en est donc co-possesseur ; il n' en est pas le propriétaire. Il y a tout à la fois en lui un travailleur libre et un capital social accumulé : comme travailleur, il est préposé à l' usage d' un instrument, à la direction d' une machine, qui est sa propre capacité ; comme capital, il ne s' appartient pas, il ne s' exploite pas lui-même, mais pour les autres. On trouverait plutôt dans le talent des motifs de rabaisser son salaire que de l' élever au-dessus de la condition commune, si, de son côté, le talent ne trouvait dans son excellence un refuge contre le reproche des sacrifices qu' il exige. Tout producteur reçoit une éducation, tout travailleur est un talent, une capacité, c' est-à-dire une propriété collective, mais dont la création n' est pas également coûteuse. Peu de maîtres, peu d' années, peu de souvenirs traditionnels sont nécessaires pour former le cultivateur et l' artisan : l' effort générateur et, si j' ose employer ce langage, la durée de la gestation sociale, sont en raison de la sublimité des capacités. Mais tandis que le médecin, le poète, l' artiste, le savant produisent peu et tard, la production du laboureur est beaucoup moins chanceuse et n' attend pas le nombre des années. Quelle que soit donc la capacité d' un homme, dès que cette capacité est créée, il ne s' appartient plus ; semblable à la matière qu' une main industrieuse façonne, il avait la faculté de devenir, la société l' a fait être. le vase dira-t-il au potier : je suis ce que je suis, et je ne te dois rien ? L' artiste, le savant, le poète reçoivent leur juste récompense par cela seul que la société leur permet de se livrer exclusivement à la science et à l' art : de sorte qu' en réalité ils ne travaillent pas pour eux, mais pour la société qui les crée et qui les dispense de tout autre contingent. La société peut à la rigueur se passer de prose et de vers, de musique et de peinture, de savoir comme vont lune, étoile polaire ; elle ne peut se passer un seul jour de nourriture et de logement. Sans doute, l' homme ne vit pas seulement de pain ; il doit encore, selon l' évangile, vivre de la parole de Dieu, c' est-à-dire aimer le bien et le pratiquer, connaître et admirer le


( p237) beau, étudier les merveilles de la nature. Mais pour cultiver son âme, il faut bien qu' il commence par entretenir son corps : ce dernier devoir l' emporte autant par la nécessité que l' autre l' emporte par la noblesse. S' il est glorieux de charmer et d' instruire les hommes, il est honorable aussi de les nourrir. Lors donc que la société, fidèle au principe de la division du travail, confie une mission d' art ou de science à l' un de ses membres, en lui faisant quitter le travail commun, elle lui doit une indemnité pour tout ce qu' elle l' empêche de produire industriellement, mais elle ne lui doit que cela. S' il exigeait davantage, la société, en refusant ses services, réduirait ses prétentions au néant. Alors obligé, pour vivre, de se livrer à un travail auquel la nature ne l' a pas destiné, l' homme de génie sentirait sa faiblesse et s' abîmerait dans la pire des existences. On raconte qu' une célèbre cantatrice ayant demandé à l' impératrice de Russie, Catherine Ii, vingt mille roubles : -c' est plus que je ne donne à mes feld-maréchaux, dit Catherine. -votre majesté, répliqua l' autre, n' a qu' à faire chanter ses feld-maréchaux. Si la France, plus puissante que Catherine Ii, disait à Mademoiselle Rachel : vous jouerez pour 100 louis, ou vous filerez du coton ; à M Duprez : vous chanterez pour 2400 fr, ou vous irez à la vigne : pense-t-on que la tragédienne Rachel et le chanteur Duprez abandonnassent le théâtre ? Ils s' en repentiraient les premiers. Mademoiselle Rachel reçoit, dit-on, de la comédie-française, 60000 fr, par année : pour un talent comme le sien, c' est un petit honoraire. Pourquoi pas 100000 fr, 200000 fr ? Pourquoi pas une liste civile ? Quelle mesquinerie ! Est-ce qu' on marchande avec une artiste comme Mademoiselle Rachel ? On répond que l' administration ne pourrait donner davantage sans se mettre en perte : que l' on convient du talent supérieur de la jeune sociétaire ; mais qu' en réglant ses appointements, il a fallu considérer aussi le bordereau des recettes et les dépenses de la compagnie. Tout cela est juste, mais tout cela confirme ce que j' ai dit, savoir : que le talent d' un artiste peut être infini, mais que ses prétentions mercenaires sont nécessairement bornées ; d' un côté, par l' utilité qu' il produit à la société qui le salarie ; de l' autre, par les ressources de cette même société ; en d' autres termes, que la demande du vendeur est balancée par le droit de l' acheteur. Mademoiselle Rachel, dit-on, procure au théâtre-français pour plus de 60000 fr de recettes. J' en demeure d' accord :


( p238) mais alors je prends le théâtre à partie : sur qui le théâtre-français lève-t-il cet impôt ? -sur des curieux parfaitement libres. -oui, mais les ouvriers, les locataires, fermiers, emprunteurs à rente et sur gage, auxquels ces curieux reprennent tout ce qu' ils payent à la comédie, sont-ils libres ? Et lorsque la meilleure part de leur produit se consomme sans eux au spectacle, m' assurerez-vous que leurs familles ne manquent de rien ? Jusqu' à ce que le peuple français, délibérant sur les traitements à accorder à tous les artistes, savants et fonctionnaires publics, ait nettement exprimé sa volonté et jugé en connaissance de cause, les appointements de Mademoiselle Rachel et de tous ses pareils seront une contribution forcée, arrachée par la violence, pour récompenser l' orgueil et entretenir le libertinage. C' est parce que nous ne sommes ni libres, ni suffisamment éclairés, que nous subissons des marchés de dupes, que le travailleur acquitte les traites que le prestige du pouvoir et l' égoïsme du talent tirent sur la curiosité de l' oisif, et que nous avons le perpétuel scandale de ces inégalités monstrueuses, encouragées et applaudies par l' opinion. La nation entière, et la nation seule, paye ses auteurs, ses savants, ses artistes, ses fonctionnaires, quelles que soient les mains par lesquelles leurs appointements leur arrivent. Sur quel pied doit-elle les payer ? Sur le pied de l' égalité. Je l' ai prouvé par l' appréciation des talents ; je le confirmerai, dans le chapitre suivant, par l' impossibilité de toute inégalité sociale. Qu' avons-nous démontré par tout ce qui précède ? Des choses si simples, que vraiment elles en sont bêtes : que, comme le voyageur ne s' approprie pas la grande route sur laquelle il passe, de même le laboureur ne s' approprie pas le champ sur lequel il sème ; que si, néanmoins, par le fait de son industrie, un travailleur peut s' approprier la matière qu' il exploite, tout exploiteur en devient, au même titre, propriétaire ; que tout capital, soit matériel, soit intellectuel, étant une oeuvre collective, forme par conséquent une propriété collective ; que le fort n' a pas droit d' empêcher par ses envahissements le travail du faible, ni l' habile de surprendre la bonne foi du simple ; enfin, que nul ne peut être forcé d' acheter ce dont il n' a pas envie, moins encore de payer ce qu' il n' a pas acheté : partant que la valeur échangeable d' un produit n' ayant pour mesure ni l' opinion de l' acheteur ni celle du vendeur,


(p239) mais la somme de temps et de dépenses qu' il a coûté, la propriété de chacun reste toujours égale. Ne sont-ce pas là des vérités bien niaises ? Eh bien ! Si niaises qu' elles vous semblent, lecteur, vous en verrez d' autres qui les surpasseront encore en platitude et niaiserie. Car nous marchons à rebours des géomètres : pour eux, à mesure qu' ils avancent, les problèmes deviennent de plus en plus difficiles ; nous, au contraire, après avoir commencé par les propositions les plus abstruses, nous finirons par les axiomes. Mais il faut, pour terminer ce chapitre, que j' expose encore une de ces vérités exorbitantes comme jamais n' en découvrirent ni jurisconsultes ni économistes. 8-que, dans l' ordre de la justice, le travail détruit la propriété. cette proposition est la conséquence des deux précédents paragraphes que nous allons d' abord résumer. L' homme isolé ne peut subvenir qu' à une très petite partie de ses besoins ; toute sa puissance est dans la société et dans la combinaison intelligente de l' effort universel. La division et la simultanéité du travail multiplient la quantité et la variété des produits ; la spécialité des fonctions augmente la qualité des choses consommables. Pas un homme donc qui ne vive du produit de plusieurs milliers d' industriels différents ; pas un travailleur qui ne reçoive de la société tout entière sa consommation, et, avec sa consommation, les moyens de reproduire. Qui oserait dire, en effet : je produis seul ce que je consomme, je n' ai besoin de qui que ce soit ? Le laboureur, que les anciens économistes regardaient comme le seul vrai producteur ; le laboureur, logé, meublé, vêtu, nourri, secouru par le maçon, le menuisier, le tailleur, le meunier, le boulanger, le boucher, l' épicier, le forgeron, etc. ; le laboureur, dis-je peut-il se flatter de produire seul ? La consommation est donnée à chacun par tout le monde ; la même raison fait que la production de chacun suppose la production de tous. Un produit ne va pas sans un autre produit ; une industrie isolée est une chose impossible. Quelle serait la récolte du laboureur, si d' autres ne fabriquaient pas pour lui granges, voitures, charrues, habits, etc. ? Que ferait le savant sans le libraire, l' imprimeur sans le fondeur et le mécanicien, ceux-ci à leur tour sans une foule d' autres industriels ? ... ne prolongeons pas cette énumération,


( p240) trop facile à étendre, de peur qu' on ne nous accuse de donner dans le lieu commun. Toutes les industries se réunissent, par des rapports mutuels, en un faisceau unique ; toutes les productions se servent réciproquement de fin et de moyen ; toutes les variétés de talents ne sont qu' une série de métamorphoses de l' inférieur au supérieur. Or, ce fait incontestable et incontesté de la participation générale à chaque espèce de produit a pour résultat de rendre communes toutes les productions particulières : de telle sorte que chaque produit, sortant des mains du producteur, se trouve d' avance frappé d' hypothèque par la société. Le producteur lui-même n' a droit à son produit que pour une fraction dont le dénominateur est égal au nombre des individus dont la société se compose. Il est vrai qu' en revanche, ce même producteur a droit sur tous les produits différents du sien, en sorte que l' action hypothécaire lui est acquise contre tous, de même qu' elle est donnée à tous contre lui ; mais ne voit-on pas que cette réciprocité d' hypothèques, bien loin de permettre la propriété, détruit jusqu' à la possession ? Le travailleur n' est pas même possesseur de son produit ; à peine l' a-t-il achevé, que la société le réclame. Mais, dira-t-on, quand cela serait, quand même le produit n' appartiendrait pas au producteur, puisque la société donne à chaque travailleur un équivalent de son produit, c' est cet équivalent, ce salaire, cette récompense, cet appointement, qui devient propriété. Nierez-vous que cette propriété ne soit enfin légitime ? Et si le travailleur, au lieu de consommer entièrement son salaire, fait des économies, qui donc osera les lui disputer ? Le travailleur n' est pas même propriétaire du prix de son travail, et n' en a pas l' absolue disposition. Ne nous laissons point aveugler par une fausse justice : ce qui est accordé au travailleur en échange de son produit ne lui est pas donné comme récompense d' un travail fait, mais comme fourniture et avance d' un travail à faire. Nous consommons avant de produire : le travailleur, à la fin du jour, peut dire : j' ai payé ma dépense d' hier ; demain, je payerai ma dépense d' aujourd' hui. à chaque instant de sa vie, le sociétaire est en avance à son compte courant ; il meurt sans avoir pu s' acquitter : comment pourrait-il se faire un pécule ? On parle d' économies : style de propriétaire. Sous un régime d' égalité, toute épargne qui n' a pas pour objet une reproduction ultérieure ou une jouissance est impossible : pourquoi ? Parce que cette épargne ne pouvant être capitalisée,


( p241) se trouve dès ce moment sans but, et n' a plus de cause finale. ceci s' entendra mieux à la lecture du chapitre suivant. Concluons : le travailleur est, à l' égard de la société, un débiteur qui meurt nécessairement insolvable : le propriétaire est un dépositaire infidèle qui nie le dépôt commis à sa garde, et veut se faire payer les jours, mois et années de son gardiennage. Les principes que nous venons d' exposer pouvant paraître encore trop métaphysiques à certains lecteurs, je vais les reproduire sous une forme plus concrète, saisissable aux cerveaux les plus denses, et féconde en conséquences du plus grand intérêt. Jusqu' ici j' ai considéré la propriété comme faculté d' exclusion, je vais l' examiner comme faculté d' envahissement.


( p242) chapitre iv que la propriété est impossible la raison dernière des propriétaires, l' argument foudroyant dont l' invincible puissance les rassure, c' est que, selon eux, l' égalité des conditions est impossible. L' égalité des conditions est une chimère, s' écrient-ils d' un air capable ; partagez aujourd' hui les biens par portions égales, demain cette égalité aura disparu. à cette objection banale, qu' ils répètent en tous lieux avec une incroyable assurance, ils ne manquent jamais d' ajouter la glose suivante, par forme de gloria patri : si tous les hommes étaient égaux, personne ne voudrait travailler. Cette antienne se chante sur plusieurs airs. Si tout le monde était maître, personne ne voudrait obéir. S' il n' y avait plus de riches, qui est-ce qui ferait travailler les pauvres ? ... et s' il n' y a plus de pauvres, qui est-ce qui travaillerait pour les riches ? ... mais point de récriminations : nous avons mieux à répondre. Si je démontre que c' est la propriété qui est elle-même impossible ; que c' est la propriété qui est contradiction, chimère, utopie ; et si je le démontre, non plus par des considérations de métaphysique et de droit, mais par la raison des nombres, par des équations et des calculs, quel sera tout à l' heure l' effroi du propriétaire ébahi ? Et vous, lecteur, que pensez-vous de la rétorsion ? Les nombres gouvernent le monde, mundum regunt numeri : cet adage est aussi vrai du monde moral et politique que du monde sidéral et moléculaire. Les éléments du droit sont les mêmes que ceux de l' algèbre ; la législation et le gouvernement ne sont autre chose que l' art de faire des classifications et d' équilibrer des puissances : toute la jurisprudence est dans les règles de l' arithmétique. Ce chapitre et le suivant serviront à jeter les fondements de cette


( p243) incroyable doctrine. C' est alors que se découvrira aux yeux du lecteur une immense et nouvelle carrière : alors nous commencerons à voir dans les proportions des nombres l' unité synthétique de la philosophie et des sciences, et, pleins d' admiration et d' enthousiasme devant cette profonde et majestueuse simplicité de la nature, nous nous écrierons, avec l' apôtre : " oui, l' éternel a tout fait avec nombre, avec poids, avec mesure. " nous comprendrons que l' égalité des conditions non seulement est possible, mais qu' elle est seule possible ; que cette apparente impossibilité qu' on lui reproche lui vient de ce que nous la concevons toujours soit dans la propriété, soit dans la communauté, formes politiques aussi contraires l' une que l' autre à la nature de l' homme. Nous reconnaîtrons enfin que tous les jours, à notre insu, dans le temps même où nous affirmons qu' elle est irréalisable, cette égalité se réalise ; que le moment approche où, sans l' avoir cherchée ni même voulue, nous l' aurons partout établie ; qu' avec elle, en elle et par elle, doit se manifester l' ordre politique selon la nature et la vérité. On a dit, en parlant de l' aveuglement et de l' obstination des passions, que si l' homme avait quelque intérêt à nier les vérités de l' arithmétique, il trouverait moyen d' en ébranler la certitude ; voici l' occasion de faire cette curieuse expérience. J' attaque la propriété, non plus par ses propres aphorismes, mais par le calcul. Que les propriétaires se tiennent donc prêts à vérifier mes opérations : car si par malheur pour eux elles se trouvent justes, ils sont perdus. En prouvant l' impossibilité de la propriété, j' achève d' en prouver l' injustice ; en effet : ce qui est juste, à plus forte raison est utile ; ce qui est utile, à plus forte raison est vrai ; ce qui est vrai, à plus forte raison est possible ; conséquemment, tout ce qui sort du possible sort par là-même de la vérité, de l' utilité, de la justice. Donc, à priori, on peut juger de la justice d' une chose par son impossibilité ; en sorte que si cette chose était souverainement impossible, elle serait souverainement injuste.


( p244) la propriété est physiquement et mathématiquement impossible. démonstration axiome. -la propriété est le droit d' aubaine que le propriétaire s' attribue sur une chose marquée par lui de son seing. cette proposition est un véritable axiome. Car : 1) ce n' est point une définition, puisqu' elle n' exprime pas tout ce que renferme le droit de propriété : droit de vendre, d' échanger, de donner ; droit de transformer, d' altérer, de consommer, de détruire, d' user et d' abuser, etc. Tous ces droits sont autant d' effets divers de la propriété, que l' on peut considérer séparément, mais que nous négligeons ici pour ne nous occuper que d' un seul, du droit d' aubaine. 2) cette proposition est universellement admise ; nul ne peut la nier sans nier les faits, sans être à l' instant démenti par la pratique universelle. 3) cette proposition est d' une évidence immédiate, puisque le fait qu' elle exprime accompagne toujours, soit réellement, soit facultativement, la propriété, et que c' est par lui surtout qu' elle se manifeste, se constitue, se pose. 4) enfin la négation de cette proposition implique contradiction : le droit d' aubaine est réellement inhérent, tellement intime à la propriété, que là où il n' existe pas la propriété est nulle. observations. l' aubaine reçoit différents noms, selon les choses qui la produisent : fermage pour les terres ; loyer pour les maisons et les meubles ; rente pour les fonds placés à perpétuité ; intérêt pour l' argent ; bénéfice, gain, profit (trois choses qu' il ne faut pas confondre avec le salaire ou prix légitime du travail), pour les échanges. L' aubaine, espèce de régale, d' hommage tangible et consommable, complète au propriétaire en vertu de son occupation nominale et métaphysique : son scel est apposé sur la chose ; cela suffit pour que personne ne puisse occuper cette chose sans sa permission. Cette permission d' occuper sa chose, le propriétaire peut l' octroyer pour rien ; d' ordinaire il la vend. Dans le fait, cette vente est un stellionat et une concussion ; mais


( p245) par la fiction légale du domaine de propriété, cette même vente, sévèrement punie, on ne sait trop pourquoi, en d' autres cas, devient pour le propriétaire une source de profit et de considération. La reconnaissance que le propriétaire exige pour la prestation de son droit s' exprime soit en signes monétaires, (soit) par un dividende en nature du produit présumé. En sorte que, par le droit d' aubaine, le propriétaire moissonne et ne laboure pas, récolte et ne cultive pas, consomme et ne produit pas, jouit et n' exerce rien. Bien différents des idoles du psalmiste sont les dieux de la propriété : celles-là avaient des mains et ne touchaient pas ; ceux-ci, au contraire, manus habent et palpabunt. tout est mystérieux et surnaturel dans la collation du droit d' aubaine. Des cérémonies terribles accompagnent l' inauguration d' un propriétaire, de même qu' autrefois la réception d' un initié. C' est, premièrement, la consécration de la chose, consécration par laquelle est fait savoir à tous qu' ils aient à payer une offrande congrue au propriétaire, toutes et quantes fois ils désireront, moyennant octroi de lui obtenu et signé, user de sa chose. Secondement, l' anathème, qui, hors le cas précité, défend de toucher mie à la chose, même en l' absence du propriétaire, et déclare sacrilège, infâme, amendable, digne d' être livré au bras séculier, tout violateur de la propriété. Troisièmement, la dédicace, par laquelle le propriétaire ou le saint désigné, le dieu protecteur de la chose, y habite mentalement comme une divinité dans son sanctuaire. Par l' effet de cette dédicace, la substance de la chose est, pour ainsi dire, convertie en la personne du propriétaire, toujours présent sous les espèces ou apparences de ladite chose. Ceci est la pure doctrine des jurisconsultes. " la propriété, dit Toullier, est une qualité morale inhérente à la chose, un lien réel qui l' attache au propriétaire, et qui ne peut être rompu sans son fait. " Locke doutait respectueusement si Dieu ne pouvait pas rendre la matière pensante ; Toullier affirme que le propriétaire la rend morale ; que lui manque-t-il pour être divinisée ? Certes, ce ne sont pas les adorations. la propriété est le droit d' aubaine, c' est-à-dire le pouvoir de produire sans travailler ; or, produire sans travailler,


( p246) c' est faire de rien quelque chose, en un mot, c' est créer : c' est ce qui ne doit pas être plus difficile que de moraliser la matière. Les jurisconsultes ont donc raison d' appliquer aux propriétaires cette parole de l' écriture : ego dixi : dii estis et filii excelsi omnes : j' ai dit : vous êtes des dieux, et tous fils du très-haut. la propriété est le droit d' aubaine : cet axiome sera pour nous comme le nom de la bête de l' Apocalypse, nom dans lequel est renfermé tout le mystère de cette bête. On sait que celui qui pénétrerait le mystère de ce nom obtiendrait l' intelligence de toute la prophétie, et vaincrait la bête. Eh bien ! Ce sera par l' interprétation approfondie de notre axiome que nous tuerons le sphinx de la propriété. Partant de ce fait si éminemment caractéristique, le droit d' aubaine, nous allons suivre dans ses replis le vieux serpent, nous compterons les entortillements homicides de cet épouvantable ténia, dont la tête, avec ses mille suçoirs, s' est toujours dérobée au glaive de ses plus ardents ennemis, leur abandonnant d' immenses tronçons de son cadavre. C' est qu' il fallait autre chose que du courage pour vaincre le monstre : il était écrit qu' il ne crèverait point avant qu' un prolétaire, armé d' une baguette magique, l' eût mesuré. Corollaires. 1) la quotité de l' aubaine est proportionnelle à la chose. quel que soit le taux de l' intérêt, qu' on l' élève à 3, 5, ou 10 pour cent, ou qu' on l' abaisse à un demi, un quart, un dixième, il n' importe, sa loi d' accroissement reste la même. Voici quelle est cette loi. Tout capital évalué en numéraire peut être considéré comme un terme de progression arithmétique qui a pour raison 100, et le revenu que ce capital rapporte comme le terme correspondant d' une autre progression arithmétique qui aurait pour raison le taux de l' intérêt. Ainsi un capital de 500 francs étant le cinquième terme de la progression arithmétique dont la raison est 100, son revenu à 3 pour cent sera indiqué par le cinquième terme de la progression arithmétique dont la raison est 3 : ... etc. C' est la connaissance de cette espèce de logarithmes, dont les propriétaires ont chez eux des tables dressées et calculées à un très-haut degré, qui nous donnera la clef des plus curieuses énigmes et nous fera marcher de surprise en surprise. D' après cette théorie logarithmique du droit d' aubaine,


( p247) une propriété avec son revenu peut être définie un nombre dont le logarithme est égal à la somme de ses unités divisée par 100 et multipliée par le taux de l' intérêt... etc. dans le premier cas, la progression qui désigne l' accroissement de l' intérêt a pour raison 5, dans le second elle a pour raison 2 et demi. observation. - l' aubaine connue sous les noms de fermage, rente, intérêt, se paye tous les ans ; les loyers courent à la semaine, au mois, à l' année ; les profits et bénéfices ont lieu autant de fois que l' échange. En sorte que l' aubaine est tout à la fois en raison du temps et en raison de la chose, ce qui a fait dire que l' usure croît comme chancre, foenus serpit sicut cancer. 2) l' aubaine payée au propriétaire par le détenteur est chose perdue pour celui-ci. car si le propriétaire devait, en échange de l' aubaine qu' il perçoit, quelque chose de plus que la permission qu' il accorde, son droit de propriété ne serait pas parfait, il ne posséderait pas jure optimo, jure perfecto, c' est-à-dire qu' il ne serait pas réellement propriétaire. Donc, tout ce qui passe des mains de l' occupant dans celles du propriétaire à titre d' aubaine et comme prix de la permission d' occuper, est acquis irrévocablement au second, perdu, anéanti pour le premier, à qui rien ne peut en revenir, si ce n' est comme don, aumône, salaire de services, ou prix de marchandises par lui livrées. En un mot, l' aubaine périt pour l' emprunteur, ou, comme aurait dit énergiquement le latin, res perit solventi. 3) le droit d' aubaine a lieu contre le propriétaire comme contre l' étranger. le seigneur de la chose, distinguant en soi le possesseur du propriétaire, s' impose à lui-même, pour l' usufruit de sa propriété, une taxe égale à celle qu' il pourrait recevoir d' un tiers ; en sorte qu' un capital porte intérêt dans les mains du capitaliste comme dans celles de l' emprunteur et du commandité. En effet, si, au lieu d' accepter 500 francs de loyer de mon appartement, je préfère l' occuper


( p248)et en jouir, il est clair que je deviens débiteur envers moi d' une rente égale à celle que je refuse : ce principe est universellement suivi dans le commerce, et regardé comme un axiome par les économistes. Aussi les industriels qui ont l' avantage d' être propriétaires de leur fonds de roulement, bien qu' ils ne doivent d' intérêts à personne, ne calculent-ils leurs bénéfices qu' après avoir prélevé, avec leurs appointements et leurs frais, les intérêts de leur capital. Par la même raison, les prêteurs d' argent conservent par devers eux le moins d' argent qu' ils peuvent ; car tout capital portant nécessairement intérêt, si cet intérêt n' est servi par personne, il se prendra sur le capital, qui de la sorte se trouvera d' autant diminué. Ainsi par le droit d' aubaine le capital s' entame lui-même : c' est ce que Papinien aurait exprimé sans doute par cette formule aussi élégante qu' énergique ; foenus mordet solidum. je demande pardon de parler si souvent latin dans cette affaire : c' est un hommage que je rends au peuple le plus usurier qui fut oncques. première proposition : la propriété est impossible, parce que de rien elle exige quelque chose. l' examen de cette proposition est le même que celui de l' origine du fermage, tant controversé par les économistes. Quand je lis ce qu' en ont écrit la plupart d' entre eux, je ne puis me défendre d' un sentiment de mépris mêlé de colère, à la vue de cet amas de niaiseries, où l' odieux le dispute à l' absurde. Ce serait l' histoire de l' éléphant dans la lune, n' était l' atrocité des conséquences. Chercher une origine rationnelle et légitime à ce qui n' est et ne peut être que vol, concussion et rapine, tel devait être le comble de la folie propriétaire, le plus haut degré d' ensorcellement où pût jeter des esprits d' ailleurs éclairés la perversité de l' égoïsme. " un cultivateur, dit Say, est un fabricant de blé qui, parmi les outils qui lui servent à modifier la matière dont il fait son blé, emploie un grand outil que nous avons nommé un champ. Quand il n' est pas le propriétaire du champ, qu' il n' en est que le fermier, c' est un outil dont il paye le service productif au propriétaire. Le fermier se fait rembourser à l' acheteur, celui-ci à un autre, jusqu' à ce que le produit soit parvenu au consommateur, qui rembourse la première avance accrue de toutes celles au moyen desquelles le produit est parvenu jusqu' à lui. "


( p249)laissons de côté les avances subséquentes par lesquelles le produit arrive au consommateur, et ne nous occupons en ce moment que de la première de toutes, de la rente payée au propriétaire par le fermier. On demande sur quoi fondé le propriétaire se fait payer cette rente. Suivant Ricardo, Maccullock et Mill, le fermage proprement dit n' est autre chose que l' excédant du produit de la terre la plus fertile sur le produit des terres de qualité inférieure ; en sorte que le fermage ne commence à avoir lieu sur la première que lorsqu' on est obligé, par l' accroissement de population, de recourir à la culture des secondes. Il est difficile de trouver à cela aucun sens. Comment des différentes qualités du terrain peut-il résulter un droit sur le terrain ? Comment les variétés de l' humus enfanteraient-elles un principe de législation et de politique ? Cette métaphysique est pour moi si subtile, ou si épaisse, que je m' y perds plus j' y pense. -soient la terre a, capable de nourrir 10000 habitants, et la terre b, capable seulement d' en nourrir 9000, l' une et l' autre d' égale étendue : lorsque par l' accroissement de leur nombre, les habitants de la terre a seront forcés de cultiver la terre b, les propriétaires fonciers de la terre a se feront payer par les fermiers de cette terre une rente calculée sur le rapport de 10 à 9. Voilà bien, je pense, ce que disent Ricardo, Maccullock et Mill. Mais si la terre a nourrit autant d' habitants qu' elle peut en contenir, c' est-à-dire si les habitants de la terre a n' ont tout justement, vu leur nombre, que ce qui leur est nécessaire pour vivre, comment pourront-ils payer un fermage ? Si l' on s' était borné à dire que la différence des terres a été l' occasion du fermage, mais non qu' elle en est la cause, nous aurions recueilli de cette simple observation un précieux enseignement, c' est que l' établissement du fermage aurait eu son principe dans le désir de l' égalité. En effet, si le droit de tous les hommes à la possession des bonnes terres est égal, nul ne peut, sans indemnité, être contraint


( p250) de cultiver les mauvaises. Le fermage, d' après Ricardo, Maccullock et Mill, aurait donc été un dédommagement ayant pour but de compenser les profits et les peines. Ce système d' égalité pratique est mauvais, il faut en convenir ; mais enfin l' intention eût été bonne : quelle conséquence Ricardo, Maccullock et Mill pouvaient-ils en déduire en faveur de la propriété ? Leur théorie se tourne donc contre eux-mêmes et les jugule. Malthus pense que la source du fermage est dans la faculté qu' a la terre de fournir plus de subsistances qu' il n' en faut pour alimenter les hommes qui la cultivent. Je demanderai à Malthus pourquoi le succès du travail fonderait, au profit de l' oisiveté, un droit à la participation des produits ? Mais le seigneur Malthus se trompe dans l' énoncé du fait dont il parle : oui, la terre a la faculté de fournir plus de subsistances qu' il n' en faut pour ceux qui la cultivent, si par cultivateurs on n' entend que les fermiers. Le tailleur aussi fait plus d' habits qu' il n' en use, et l' ébéniste plus de meubles qu' il ne lui en faut. Mais les diverses professions se supposant et se soutenant l' une l' autre, il en résulte que non seulement le laboureur, mais tous les corps d' arts et métiers, jusqu' au médecin et à l' instituteur, sont et doivent être dits cultivant la terre. le principe que Malthus assigne au fermage est celui du commerce : or la loi fondamentale du commerce étant l' équivalence des produits échangés, tout ce qui détruit cette équivalence viole la loi ; c' est une erreur d' évaluation à corriger. Buchanam, commentateur de Smith, ne voyait dans le fermage que le résultat d' un monopole, et prétendait que le travail seul est productif. En conséquence, il pensait que, sans ce monopole, les produits coûteraient moins cher, et il ne trouvait de fondement au fermage que dans la loi civile. Cette opinion est un corollaire de celle qui fait de la loi civile la base de la propriété. Mais pourquoi la loi civile, qui doit être la raison écrite, a-t-elle autorisé ce monopole ? Qui dit monopole, exclut nécessairement la justice ; or, dire que le fermage est un monopole consacré par la loi, c' est dire que l' injustice a pour principe la justice, ce qui est contradictoire. Say répond à Buchanam que le propriétaire n' est point un monopoleur, parce que le monopoleur " est celui qui n' ajoute aucun degré d' utilité à une marchandise " .


 


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