Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)


Qu’est-ce que la propriété ?

nouv. éd. publ. avec des notes et des documents inédits sous la dir. de C. Bouglé et H. Moysset Page 151 à 175


(p. 151) ne sont recherchées que pour la considération et les émoluments qu' elles confèrent ; inégalité de fortunes, puisque si l' on avait voulu que les fortunes fussent égales, les emplois publics eussent été des devoirs, non des récompenses ; inégalité de faveur, la loi ne définissant pas ce qu' elle entend par talents et vertus. sous l' empire, la vertu et le talent n' étaient guère autre chose que le courage militaire et le dévouement à l' empereur : il y parut, quand Napoléon créa sa noblesse et qu' il essaya de l' accoupler avec l' ancienne. Aujourd' hui l' homme qui paie deux cent francs d' impositions est vertueux ; l' homme habile est un honnête coupeur de bourses ; ce sont désormais des vérités triviales. Le peuple enfin consacra la propriété... Dieu lui pardonne, car il n' a su ce qu' il faisait. Voilà cinquante ans qu' il expie une misérable équivoque. Mais comment le peuple, dont la voix, dit-on, est la voix de Dieu, et dont la conscience ne saurait faillir, comment le peuple s' est-il trompé ? Comment, cherchant la liberté et l' égalité, est-il retombé dans le privilège et la servitude ? Toujours par imitation de l' ancien régime. Autrefois la noblesse et le clergé ne contribuaient aux charges de l' état qu' à titre de secoursvolontaires et de dons gratuits ; leurs biens étaient insaisissables même pour dettes : tandis que le roturier, accablé de tailles et de corvées, était harcelé sans relâche tantôt par les percepteurs du roi, tantôt par ceux des seigneurs et du clergé. Le mainmortable, placé au rang des choses, ne pouvait ni tester ni devenir héritier ; il était de lui comme des animaux, dont les services et le croît appartiennent au maître par droit d' accession. Le peuple voulut que la condition de propriétaire fût la même pour tous ; que chacun pût jouir et disposer librement de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. le peuple n' inventa pas la propriété ; mais comme elle n' existait pas pour lui au même titre que pour les nobles et les tonsurés, il décréta l' uniformité de ce droit. Les formes acerbes de la propriété, la corvée, la mainmorte, la maîtrise, l' exclusion des emplois ont disparu ; le mode de jouissance a été modifié : le fond de la chose est demeuré le même. Il y a eu progrès dans l' attribution du droit ; il n' y a pas eu de révolution. Voilà donc trois principes fondamentaux de la société moderne, que le mouvement de 1789 et celui de 1830 ont tour à tour consacrés : 1) souveraineté dans la volonté de l' homme, et, en réduisant l' expression, despotisme ; 2) inégalité des fortunes et des rangs ; 3) propriété : au-dessus


(p. 152) la justice, toujours et par tous invoquée comme le génie tutélaire des souverains, des nobles et des propriétaires ; la justice, loi générale, primitive, catégorique, de toute société. Il s' agit de savoir si les concepts de despotisme, d' inégalité civile et de propriété, sont ou ne sont pas conformes à la notion primitive du juste, s' ils en sont une déduction nécessaire, manifestée diversement selon le cas, le lieu et le rapport des personnes ; ou bien s' ils ne seraient pas plutôt le produit illégitime d' une confusion de choses différentes, d' une fatale association d' idées. Et puisque la justice se détermine surtout dans le gouvernement, dans l' état des personnes et dans la possession des choses, il faut chercher, d' après le consentement de tous les hommes et les progrès de l' esprit humain, à quelles conditions le gouvernement est juste ; la condition des citoyens, juste ; la possession des choses, juste ; puis élimination faite de tout ce qui ne remplira pas ces conditions, le résultat indiquera tout à la fois, et quel est le gouvernement légitime, et quelle est la condition légitime des citoyens, et quelle est la possession légitime des choses ; enfin, et comme dernière expression de l' analyse, quelle est la justice. L' autorité de l' homme sur l' homme est-elle juste ? Tout le monde répond : non ; l' autorité de l' homme n' est que l' autorité de la loi, laquelle doit être justice et vérité. La volonté privée ne compte pour rien dans le gouvernement, qui se réduit d' une part, à découvrir ce qui est vrai et juste, pour en faire la loi ; d' autre part, à surveiller l' exécution de cette loi. -je n' examine pas en ce moment si notre forme de gouvernement constitutionnel remplit ces conditions : si, par exemple, la volonté des ministres ne se mêle jamais à la déclaration et à l' interprétation de la loi ; si nos députés, dans leurs débats, sont plus occupés à vaincre par la raison que par le nombre : il me suffit que l' idée avouée d' un bon gouvernement soit telle que je la définis. Cette idée est exacte : cependant nous voyons que rien ne semble plus juste aux peuples orientaux que le despotisme de leurs souverains ; que chez les anciens, et dans l' opinion des philosophes eux-mêmes, l' esclavage était juste ; qu' au moyen âge, les nobles, les abbés et les évêques trouvaient juste d' avoir des serfs ; que Louis Xiv pensait être dans le vrai lorsqu' il tenait ce propos : l' état, c' est moi ; que Napoléon regardait comme un crime d' état de désobéir à ses volontés. L' idée de juste,


( p.153) appliquée au souvenir et au gouvernement, n' a donc pas toujours été ce qu' elle est aujourd' hui ; elle est allée se développant sans cesse et se précisant de plus en plus, tant qu' enfin elle s' est arrêtée au point où nous la voyons. Mais est-elle arrivée à sa phase dernière ? Je ne le pense pas : seulement comme le dernier obstacle qui lui reste à vaincre vient uniquement de l' institution du domaine de propriété que nous avons conservée, pour achever la réforme dans le gouvernement et consommer la révolution, c' est cette institution même que nous devons attaquer. L' inégalité politique et civile est-elle juste ? Les uns répondent : oui ; les autres : non. Aux premiers je rappellerai que, lorsque le peuple abolit tous les privilèges de naissance et de caste, cela leur parut bon, probablement parce qu' ils en profitaient ; pourquoi donc ne veulent-ils pas que les privilèges de la fortune disparaissent comme les privilèges de rang et de race ? C' est, disent-ils, que l' inégalité politique et inhérente à la propriété, et que sans la propriété il n' y a pas de société possible. Ainsi la question que nous venons d' élever se résout dans celle de la propriété. -aux seconds, je me contente de faire cette observation : si vous voulez jouir de l' égalité politique, abolissez la propriété, sinon de quoi vous plaignez-vous ? La propriété est-elle juste ? Tout le monde répond sans hésiter : oui, la propriété est juste. Je dis tout le monde, car personne jusqu' à présent ne me paraît avoir répondu avec pleine connaissance : non. Aussi une réponse motivée n' était-elle point chose facile ; le temps seul et l' expérience pouvaient amener une solution. Actuellement cette solution est donnée ; c' est à nous de l' entendre. J' essaie de la démontrer. Voici de quelle manière nous allons procéder à cette démonstration. I. Nous ne disputons pas, nous ne réfutons personne, nous ne contestons rien, nous acceptons comme bonnes toutes les raisons alléguées en faveur de la propriété, et nous nous bornons à en chercher le principe, afin de vérifier ensuite si ce principe est fidèlement exprimé par la propriété. En effet, la propriété ne pouvant être défendue que comme juste, l' idée, ou du moins l' intention de justice doit


( p. 154) nécessairement se retrouver au fond de tous les arguments qu' on a faits pour la propriété : et comme d' un autre côté la propriété ne s' exerce que sur des choses matériellement appréciables, la justice s' objectivant elle-même, pour ainsi dire, secrètement, doit paraître sous une formule tout algébrique. Par cette méthode d' examen, nous arrivons bientôt à reconnaître que tous les raisonnements que l' on a imaginés pour défendre la propriété, quels qu' ils soient, concluent toujours et nécessairement à l' égalité, c' est-à-dire à la négation de la propriété. Cette première partie comprend deux chapitres : l' un, relatif à l' occupation, fondement de notre droit ; l' autre, relatif au travail et au talent, considérés comme causes de propriété et d' inégalité sociale. La conclusion de ces deux chapitres sera, d' une part, que le droit d' occupation empêche la propriété ; de l' autre, que le droit du travail la détruit. ii. La propriété étant donc conçue nécessairement sous la raison catégorique d' égalité, nous avons à chercher pourquoi, malgré cette nécessité de logique, l' égalité n' existe pas. Cette nouvelle recherche comprend aussi deux chapitres : dans le premier, considérant le fait de la propriété en lui-même, nous cherchons si ce fait est réel, s' il existe, s' il est possible ; car il impliquerait contradiction que deux formes socialistes opposées, l' égalité et l' inégalité, fussent l' une et l' autre possibles. C' est alors que nous découvrons, chose singulière, qu' à la vérité la propriété peut se manifester comme accident, mais que, comme institution et principe, elle est impossible mathématiquement. En sorte que l' axiome de l' école, ab actu ad posse valet consecutio, du fait à la possibilité la conséquence est bonne, se trouve démenti en ce qui concerne la propriété. Enfin, dans le dernier chapitre, appelant à notre aide la psychologie, et pénétrant à fond dans la nature de l' homme, nous exposerons le principe du juste, sa formule, son caractère ; nous préciserons la loi organique de la société ; nous expliquerons l' origine de la propriété, les causes de son établissement, de sa longue durée, et de sa prochaine disparition ; nous établirons définitivement son identité avec le vol ; et, après avoir montré que ces trois préjugés, souveraineté


( p. 155) de l' homme, inégalité des conditions, propriété, n' en font qu' un, qu' ils se peuvent prendre l' un pour l' autre et sont réciproquement convertibles, nous n' aurons pas de peine à en déduire, par le principe de contradiction, la base du gouvernement et du droit. Là s' arrêteront nos recherches, nous réservant d' y donner suite dans de nouveaux mémoires. L' importance du sujet qui nous occupe saisit tous les esprits. " la propriété, dit M Hennequin, est le principe créateur et conservateur de la société civile... la propriété est l' une de ces thèses fondamentales sur lesquelles les explications qui se prétendent nouvelles ne sauraient trop tôt se produire ; car il ne faudrait jamais l' oublier, et il importe que le publiciste, que l' homme d' état en soient bien convaincus : c' est de la question de savoir si la propriété est le principe ou le résultat de l' ordre social, s' il faut la considérer comme cause ou comme effet, que dépend toute l' autorité des institutions humaines. " ces paroles sont un défi porté à tous les hommes l' égalité soit belle, personne n' a encore relevé le gant jeté par les avocats de la propriété, personne ne s' est senti le coeur assez ferme pour accepter le combat. Le faux savoir d' une orgueilleuse jurisprudence, et les absurdes aphorismes de l' économie politique telle que la propriété l' a faite, ont porté le trouble dans les intelligences les plus généreuses ; c' est une sorte de mot d' ordre convenu entre les amis les plus influents de la liberté et des intérêts du peuple, que l' égalité est une chimère ! tant les théories les plus fausses et les analogies les plus vaines exercent d' empire sur des esprits d' ailleurs excellents, mais subjugués à leur insu par le préjugé populaire. L' égalité vient tous les jours, fil aequalitas ; soldats de la liberté, déserterons-nous notre drapeau la veille du triomphe ? Défenseur de l' égalité, je parlerai sans haine et sans colère, avec l' indépendance qui sied au philosophe, avec le calme et la fermeté de l' homme libre. Puissé-je, dans cette lutte solennelle, porter dans tous les coeurs la lumière dont je suis pénétré, et montrer, par le succès de mon discours, que si l' égalité n' a pu vaincre par l' épée, c' est qu' elle devait vaincre par la parole !


( p. 156) chapitre ii de la propriété considérée comme droit naturel. -de l' occupation et de la loi civile, comme causes efficientes du domaine de propriété. définitions le droit romain définit la propriété, jus utendi et abutendi re suâ, quatenus juris ratio patitur, le droit d' user et d' abuser de la chose, autant que le comporte la raison du droit. On a essayé de justifier le mot abuser, en disant qu' il exprime non l' abus insensé et immoral, mais seulement le domaine absolu. Distinction vaine, imaginée pour la sanctification de la propriété, et sans efficace contre les délires de la jouissance, qu' elle ne prévient ni ne réprime. Le propriétaire est maître de laisser pourrir ses fruits sur pied, de semer du sel dans son champ, de traire ses vaches sur le sable, de changer une vigne en désert, et de faire un parc d' un potager : tout cela est-il, oui ou non, de l' abus ? En matière de propriété, l' usage et l' abus nécessairement se confondent. D' après la déclaration des droits, publiée en tête de la constitution de 1793, la propriété est " le droit de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. " code Napoléon, art 544 : " la propriété est le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu' on n' en fasse pas un usage prohibé par les lois et les règlements. " ces deux définitions reviennent à celle du droit romain : toutes reconnaissent au propriétaire un droit absolu sur la chose ; et, quant à la restriction apportée par le code, pourvu qu' on n' en fasse pas un usage prohibé par les lois et les règlements, elle a pour objet, non de limiter la propriété, mais d' empêcher que le domaine d' un propriétaire ne fasse obstacle au domaine d' un autre propriétaire : c' est


( p. 157) une confirmation du principe, ce n' est pas une limitation. On distingue dans la propriété : 1) la propriété pure et simple, le droit dominal, seigneurial sur la chose, ou, comme l' on dit, la nue propriété ; 2) la possession. " la possession, dit Duranton, est une chose de fait, et non de droit. " Toullier : " la propriété est un droit, une faculté légale ; la possession est un fait. " le locataire, le fermier, le commandité, l' usufruitier, sont possesseurs ; le maître qui loue, qui prête à usage ; l' héritier qui n' attend pour jouir que le décès d' un usufruitier, sont propriétaires. Si j' ose me servir de cette comparaison, un amant est possesseur, un mari est propriétaire. Cette double définition de la propriété, en tant que domaine et en tant que possession, est de la plus haute importance ; et il est nécessaire de s' en bien pénétrer, si l' on veut entendre ce que nous aurons à dire. De la distinction de la possession et de la propriété sont nées deux espèces de droits : le jus in re, droit dans la chose, droit par lequel je puis réclamer la propriété qui m' est acquise, en quelques mains que je la trouve ; et le jus ad rem, droit à la chose, par lequel je demande à devenir propriétaire. Ainsi le droit des époux sur la personne l' un de l' autre est jus in re ; celui de deux fiancés n' est encore que jus ad rem. dans le premier, la possession et la propriété sont réunies ; le second ne renferme que la nue propriété. Moi qui, en ma qualité de travailleur, ai droit à la possession des biens de la nature et de l' industrie, et qui, par ma condition de prolétaire, ne jouis de rien, c' est en vertu du jus ad rem que je demande à rentrer dans le jus in re. cette distinction du jus in re et du jus ad rem est le fondement de la division fameuse du possessoire et du pétitoire, véritables catégories de la jurisprudence, qu' elles embrassent tout entière dans leur immense circonscription. pétitoire se dit de tout ce qui a rapport à la propriété ; possessoire


( p. 158) de ce qui est relatif à la possession. En écrivant ce factum contre la propriété, j' intente à la société tout entière une action pétitoire ; je prouve que ceux qui ne possèdent pas aujourd' hui sont propriétaires au même titre que ceux qui possèdent ; mais au lieu de conclure à ce que la propriété soit partagée entre tous, je demande que, par mesure de sûreté générale, elle soit abolie pour tous. Si je succombe dans ma revendication, il ne nous reste plus, à vous tous prolétaires, et à moi, qu' à nous couper la gorge : nous n' avons plus rien à réclamer de la justice des nations ; car, ainsi que l' enseigne dans son style énergique le code de procédure, article 26, le demandeur débouté de ses fins au pétitoire, n' est plus recevable à agir au possessoire. si, au contraire, je gagne mon procès : alors il nous faudra recommencer une action possessoire, à cette fin d' obtenir notre réintégration dans la jouissance des biens que le domaine de propriété nous ôte. J' espère que nous ne serons pas forcés d' en venir là ; mais ces deux actions ne pouvaient être menées de front parce que, selon le même code de procédure, le possessoire et le pétitoire ne seront jamais cumulés. avant d' entrer dans le fond de la cause, il ne sera pas inutile de présenter ici quelques observations préjudicielles. 1-de la propriété comme droit naturel la déclaration des droits a placé la propriété parmi les droits naturels et imprescriptibles de l' homme, qui se trouvent ainsi au nombre de quatre : la liberté, l' égalité, la propriété, la sûreté. quelle méthode ont suivie les législateurs de 1793 pour faire cette énumération ? Aucune : ils ont posé des principes comme ils dissertaient de la souveraineté et des lois, d' une vue générale et selon leur opinion. Tout s' est fait par eux à tâtons ou d' emblée. Si nous en croyons Toullier : " les droits absolus peuvent se réduire à trois : sûreté, liberté, propriété. " l' égalité est éliminée par le professeur de Rennes ; pourquoi ? Est-ce parce que la liberté l' implique, ou que la propriété ne la souffre pas ? L' auteur du droit civil expliqué se tait : il n' a pas soupçonné qu' il y eût là matière à discussion. Cependant, si l' on compare entre eux ces trois ou ces quatre droits, on trouve que la propriété ne ressemble point du tout aux autres ; que pour la majeure partie des citoyens, elle n' existe qu' en puissance, et comme une faculté dormante et sans exercice ; que pour les autres qui en jouissent, elle est susceptible de certaines transactions et modifications qui répugnent à l' idée d' un droit naturel ; que, dans la pratique,


(p. 159) les gouvernements, les tribunaux et les lois ne la respectent pas ; enfin que tout le monde, spontanément et d' une voix unanime, la regarde comme chimérique. La liberté est inviolable. Je ne puis ni vendre ni aliéner ma liberté ; tout contrat, toute condition contractuelle qui aurait l' aliénation ou la suspension de la liberté pour objet, est nulle ; l' esclave qui met le pied sur un sol de liberté, à l' instant même est libre. Lorsque la société saisit un malfaiteur et le prive de sa liberté, elle est dans le cas de légitime défense : quiconque rompt le pacte social par un crime se déclare ennemi public ; en attaquant la liberté des autres, il les force de lui ôter la sienne. La liberté est la condition première de l' état de l' homme : comment pourrait-on après cela faire acte d' homme ? Pareillement, l' égalité devant la loi ne souffre ni restriction ni exception. Tous les français sont également admissibles aux emplois : voilà pourquoi, en présence de cette égalité, le sort ou l' ancienneté tranche, dans tant de cas, la question de préférence. Le plus pauvre citoyen peut appeler en justice le plus haut personnage et en obtenir raison. Qu' un Achab millionnaire bâtisse un château sur la vigne de Naboth, le tribunal pourra, selon le cas, ordonner la démolition de ce château, eût-il coûté des millions ; faire remettre la vigne en son premier état ; condamner en outre l' usurpateur à des dommages-intérêts. La loi veut que toute propriété légitimement acquise soit respectée sans distinction de valeurs, et sans acceptation de personnes. La charte exige, il est vrai, pour l' exercice de certains droits politiques, certaines conditions de fortune et de capacité ; mais tous les publicistes savent que l' intention du législateur a été, non d' établir un privilège, mais de prendre des garanties. Dès que les conditions fixées par la loi sont remplies, tout citoyen peut être électeur, et tout électeur éligible ; le droit une fois acquis est égal dans tous ; la loi ne compare ni les personnes ni les suffrages. Je n' examine pas en ce moment si ce système est le meilleur ; il me suffit que dans l' esprit de la charte et aux yeux de tout le monde l' égalité devant la loi soit absolue, et, comme la liberté, ne puisse être la matière d' aucune transaction. Il en est de même du droit de sûreté. La société ne promet


(p. 160) pas à ses membres une demi-protection, une quasi-défense ; elle s' engage tout entière pour eux comme ils sont engagés pour elle. Elle ne leur dit pas : je vous garantirai, s' il ne m' en coûte rien ; je vous protégerai, si je ne cours pas de risques. Elle dit : je vous défendrai envers et contre tous ; je vous sauverai et vous vengerai ou je périrai moi-même. L' état met toutes ses forces au service de chaque citoyen ; l' obligation qui les lie l' un à l' autre est absolue. Quelle différence dans la propriété ! Adorée de tous, elle n' est reconnue par aucun : lois, moeurs, coutumes, conscience publique et privée, tout conspire sa mort et sa ruine. Pour subvenir aux charges du gouvernement, qui a des armées à entretenir, des travaux à exécuter, des fonctionnaires à payer, il faut des impôts. Que tout le monde contribue à ces dépenses, rien de mieux : mais pourquoi le riche payerait-il plus que le pauvre ? -cela est juste, dit-on, puisqu' il possède davantage. -j' avoue que je ne comprends pas cette justice. Pourquoi paye-t-on des impôts ? Pour assurer à chacun l' exercice de ses droits naturels, liberté, égalité, sûreté, propriété ; pour maintenir l' ordre dans l' état ; pour créer des objets publics d' utilité et d' agrément. Or, est-ce que la vie et la liberté du riche coûtent plus à défendre que celle du pauvre ? Qui, dans les invasions, les famines et les pestes, cause plus d' embarras, du grand propriétaire qui fuit le danger sans attendre le secours de l' état, ou du laboureur qui reste dans sa chaumière ouverte à tous les fléaux ? Est-ce que l' ordre est plus menacé par le bon bourgeois que par l' artisan et le compagnon ? Mais la police a plus à faire de quelques centaines d' ouvriers sans travail que de deux cent mille électeurs. Est-ce enfin que le gros rentier jouit plus que le pauvre des fêtes nationales, de la propreté des rues, de la beauté des monuments ? ... mais il préfère sa campagne à toutes les splendeurs populaires ; et quand il veut se réjouir, il n' attend pas les mâts de cocagne. De deux choses l' une : ou l' impôt proportionnel garantit et consacre un privilège en faveur des forts contribuables, ou bien il est lui-même une iniquité. Car, si la propriété est


(p. 161) de droit naturel, comme le veut la déclaration de 1793, tout ce qui m' appartient en vertu de ce droit est aussi sacré que ma personne ; c' est mon sang, c' est ma vie, c' est moi-même : quiconque y touche offense la prunelle de mon oeil. Mes 100000 francs de revenu sont aussi inviolables que la journée de 75 centimes de la grisette, mes appartements que sa mansarde. La taxe n' est pas répartie en raison de la force, de la taille, ni du talent : elle ne peut l' être davantage en raison de la propriété. Si donc l' état me prend plus, qu' il me rende plus, ou qu' il cesse de me parler d' égalité des droits ; car autrement la société n' est plus instituée pour défendre la propriété, mais pour en organiser la destruction. L' état, par l' impôt proportionnel, se fait chef de bande ; c' est lui qui donne l' exemple du pillage en coupes réglées ; c' est lui qu' il faut traîner sur le banc des cours d' assises, en tête de ces hideux brigands, de cette canaille exécrée qu' il fait assassiner par jalousie de métier. Mais, dit-on, c' est précisément pour contenir cette canaille qu' il faut des tribunaux et des soldats : le gouvernement est une compagnie, non pas précisément d' assurance, car il n' assure pas, mais de vengeance et de répression. Le droit que cette compagnie fait payer l' impôt, est réparti au prorata des propriétés, c' est-à-dire en proportion des peines que chaque propriété donne aux vengeurs répresseurs salariés par le gouvernement. Nous voici loin du droit de propriété absolu et inaliénable. Ainsi le pauvre et le riche sont dans un état respectif de méfiance et de guerre ! Mais pourquoi se font-ils la guerre ? Pour la propriété ; en sorte que la propriété a pour corrélatif nécessaire la guerre à la propriété ! ... la liberté et la sûreté du riche ne souffrent pas de la liberté et de la sûreté du pauvre : loin de là, elles peuvent se fortifier et se soutenir mutuellement : au contraire, le droit de propriété du premier a besoin d' être sans cesse défendu contre l' instinct de propriété du second. Quelle contradiction ! En Angleterre, il y a une taxe des pauvres : on veut que je paye cette taxe. Mais quel rapport y a-t-il entre mon droit naturel et imprescriptible de propriété et la faim qui tourmente dix millions de misérables ? Quand la religion nous commande d' aider nos frères, elle pose un précepte de charité et non un principe de législation. L' obligation de bienfaisance, qui m' est imposée par la morale chrétienne, ne peut fonder contre moi un droit politique au bénéfice de personne, encore moins une institution de mendicité. Je veux faire l' aumône si c' est mon plaisir, si j' éprouve pour les


(p. 162) douleurs d' autrui cette sympathie dont les philosophes parlent et à laquelle je ne crois guère : je ne veux pas qu' on me force. Nul n' est obligé d' être juste au delà de cette maxime : jouir de son droit autant que cela ne nuit pas au droit d' autrui, maxime qui est la propre définition de la liberté. Or, mon bien est à moi, il ne doit rien à personne : je m' oppose à ce que la troisième vertu théologale soit à l' ordre du jour. Tout le monde, en France, demande la conversion de la rente cinq pour cent ; c' est le sacrifice de tout un ordre de propriétés qu' on exige. On est en droit de le faire, s' il y a nécessité publique ; mais où est la juste et préalable indemnité promise par la charte ? Non seulement il n' y en a pas ; cette indemnité n' est pas même possible : car si l' indemnité est égale à la propriété sacrifiée, la conversion est inutile. L' état se trouve aujourd' hui, au regard des rentiers, dans la même position où la ville de Calais, assiégée par édouard Iii, était avec ses notables. L' anglais vainqueur consentait à épargner les habitants, moyennant qu' on lui livrât les plus considérables de la bourgeoisie pour en faire à son plaisir. Eustache et quelques autres se dévouèrent ; ce fut beau de leur part, et nos ministres devraient proposer aux rentiers cet exemple. Mais la ville aurait-elle eu le droit de les livrer ? Non assurément. Le droit à la sûreté est absolu ; la patrie ne peut en exiger le sacrifice de qui que ce soit. Le soldat mis en sentinelle à portée de l' ennemi ne fait point exception à ce principe ; là où un citoyen fait faction, la patrie est exposée avec lui : aujourd' hui le tour de l' un, demain le tour de l' autre ; quand le péril et le dévouement sont communs, la fuite, c' est le parricide. Nul n' a droit de se soustraire au danger, nul ne peut servir de bouc émissaire : la maxime de Caïphe, il est bon qu' un homme meure pour tout le peuple, est celle de la populace et des tyrans, les deux extrêmes de la dégradation sociale. On dit que toute rente perpétuelle est essentiellement rachetable. Cette maxime de droit civil, appliquée à l' état, est bonne pour des gens qui veulent revenir à l' égalité naturelle des travaux et des biens ; mais du point de vue propriétaire, et dans la bouche des conversionnistes, c' est le langage des banqueroutiers. L' état n' est pas seulement emprunteur, il est assureur et gardien des propriétés ; comme


(p. 163) il offre la plus haute sécurité possible, il donne lieu de compter sur la plus solide et la plus inviolable jouissance. Comment donc pourrait-il forcer la main à ses prêteurs, qui se sont fiés à lui, et leur parler ensuite d' ordre public et de garantie des propriétés ? L' état, dans une semblable opération, n' est pas un débiteur qui se libère ; c' est un entrepreneur par actions qui attire des actionnaires dans un guet-apens, et là, contre sa promesse authentique, les contraint de perdre 20, 30 ou 40 pour 100 des intérêts de leurs capitaux. Ce n' est pas tout. L' état, c' est aussi l' université des citoyens réunis sous une loi commune par un acte de société : cet acte garantit à tous leurs propriétés, à l' un son champ, à l' autre sa vigne, à un troisième ses fermages, au rentier qui pouvait lui aussi acheter des immeubles, et qui a mieux aimé venir au secours du trésor, ses rentes. L' état ne peut exiger, sans une juste indemnité, le sacrifice d' une acre de champ, d' un coin de vigne, moins encore a-t-il pouvoir de faire baisser le taux des fermages ; comment aurait-il le droit de diminuer l' intérêt des rentes ? Il faudrait, pour que ce droit fût sans injustice, que le rentier pût trouver ailleurs un placement aussi avantageux de ses fonds ; mais où trouvera-t-il ce placement, puisqu' il ne peut sortir de l' état, et que la cause de la conversion, c' est-à-dire la faculté d' emprunter à meilleur marché, est dans l' état ? Voilà pourquoi un gouvernement fondé sur le principe de la propriété ne peut jamais racheter de rentes sans la volonté des rentiers : les fonds placés sur la république sont des propriétés auxquelles on n' a pas droit de toucher pendant que les autres sont respectées ; forcer le remboursement, c' est par rapport aux rentiers, déchirer le pacte social, c' est les mettre hors la loi. Toute la controverse sur la conversion des rentes se réduit à ceci : demande. est-il juste de réduire à la misère quarante-cinq mille familles qui ont des inscriptions de rente de 100 francs et au-dessous ? réponse. est-il juste de faire payer 5 francs de contributions à sept ou huit millions de contribuables, tandis qu' ils pourraient n' en payer que trois ? Il est évident, d' abord, que la réponse ne répond pas à la question ; mais pour en faire mieux encore paraître le vice, transformez-la : est-il juste d' exposer la vie de cent mille hommes, tandis qu' on peut les sauver en livrant cent têtes à l' ennemi ? Lecteur, décidez. Tout cela est parfaitement senti des défenseurs du statu


(p. 164) quo, et cependant tôt ou tard la conversion s' opérera, et la propriété sera violée, parce qu' il est impossible qu' il en soit autrement ; parce que la propriété, considérée comme un droit et n' étant pas un droit, doit périr par le droit ; parce que la force des choses, les lois de la conscience, la nécessité physique et mathématique, doivent détruire à la fin cette illusion de notre faculté judiciaire. Je me résume. La liberté est un droit absolu, parce qu' elle est à l' homme, comme l' impénétrabilité est à la matière, une condition sine qua non d' existence ; l' égalité est un droit absolu, parce qu' aux yeux de tout homme sa liberté et sa vie sont aussi précieuses que celles d' un autre : ces trois droits sont absolus, c' est-à-dire non susceptibles d' augmentation ni de diminution, parce que dans la société chaque associé reçoit autant qu' il donne, liberté pour liberté, égalité pour égalité, corps pour corps, âme pour âme, à la vie et à la mort. Mais la propriété, d' après sa raison étymologique et les définitions de la jurisprudence, est un droit en dehors de la société : car il est évident que si les biens de chacun étaient biens sociaux, les conditions seraient égales pour tous, et il impliquerait contradiction de dire : la propriété est le droit qu' a un homme de disposer de la manière la plus absolue d' une propriété sociale. donc, si nous sommes associés pour la liberté, l' égalité, la sûreté, nous ne le sommes pas pour la propriété ; donc si la propriété est un droit naturel, ce droit naturel n' est point social, mais antisocial. propriété et société sont choses qui répugnent invinciblement l' une à l' autre : il est aussi impossible d' associer deux propriétaires que de faire joindre deux aimants par leurs pôles semblables. Il faut ou que la société périsse, ou qu' elle tue la propriété. Si la propriété est un droit naturel, absolu, imprescriptible et inaliénable, pourquoi, dans tous les temps, s' est-on si fort occupé de son origine ? Car c' est encore là un des caractères qui la distinguent. L' origine d' un droit naturel, bon dieu ! Et qui jamais s' est enquis de l' origine des droits de liberté, de sûreté ou d' égalité ? Ils sont par cela que nous sommes : ils naissent, vivent et meurent avec nous. C' est bien autre chose, vraiment, pour la propriété : de par la loi, la propriété existe même sans le propriétaire, comme une faculté sans sujet ; elle existe pour l' être humain qui n' est pas encore conçu, pour l' octogénaire qui n' est plus. Et pourtant, malgré ces merveilleuses prérogatives qui semblent tenir de l' éternel et de l' infini, on n' a jamais pu dire d' où vient la propriété ; les docteurs en sont encore à se contredire. Sur un seul point ils semblent d' accord : c' est que la certitude du droit de propriété dépend de l' authenticité de


(p. 165) son origine. Mais cet accord est ce qui fait leur condamnation à tous : pourquoi ont-ils accueilli le droit avant d' avoir vidé la question d' origine ? Certaines gens n' aiment point qu' on soulève la poussière des prétendus titres du droit de propriété, et qu' on en recherche la fabuleuse, et peut-être scandaleuse histoire ; ils voudraient qu' on s' en tînt à ceci : que la propriété est un fait, qu' elle a toujours été et qu' elle sera toujours. C' est par là que débute le savant Proudhon dans son traité des droits d' usufruit, mettant la question d' origine de la propriété au rang des inutilités scolastiques. Peut-être souscrirais-je à ce désir, que je veux croire inspiré par un louable amour de la paix, si je voyais tous mes pareils jouir d' une propriété suffisante, mais... non... je n' y souscrirais pas. Les titres sur lesquels on prétend fonder le droit de propriété se réduisent à deux : l' occupation et le travail. je les examinerai successivement, sous toutes leurs faces et dans tous leurs détails, et je rappelle au lecteur que, quel que soit celui qu' on invoque, j' en ferai sortir la preuve irréfragable que la propriété, quand elle serait juste et possible, aurait pour condition nécessaire l' égalité. 2-de l' occupation, comme fondement de la propriété. il est remarquable que dans les conférences tenues au conseil d' état pour la discussion du code, aucune controverse ne s' établit sur l' origine et le principe de la propriété. Tous les articles du titre ii, livre 2, concernant la propriété et le droit d' accession, passèrent sans opposition et sans amendement. Bonaparte, qui sur d' autres questions donna tant de peine à ses légistes, n' avisa rien à dire sur la propriété. N' en soyons point surpris : aux yeux de cet homme, le plus personnel et le plus volontaire qui fut jamais, la propriété devait être le premier des droit, comme la soumission à l' autorité était le plus saint des devoirs. Le droit d' occupation ou de premier occupant est celui qui résulte de la possession actuelle, physique, effective de la chose. J' occupe un terrain, j' en suis présumé le propriétaire, tant que le contraire n' est pas prouvé. On sent


(p. 166) qu' originairement un pareil droit ne peut être légitime qu' autant qu' il est réciproque ; c' est ce dont les jurisconsultes conviennent. Cicéron compare la terre à un vaste théâtre : quemadmodum theatrum cum commune sit, recte tamen dici potest ejus esse eum locum quem quisque occuparit. ce passage est tout ce que l' antiquité nous a laissé de plus philosophique sur l' origine de la propriété. Le théâtre, dit Cicéron, est commun à tous ; et cependant la place que chacun y occupe est dite sienne : c' est-à-dire évidemment qu' elle est une place possédée, non une place appropriée. cette comparaison anéantit la propriété ; de plus, elle implique égalité. Puis-je, dans un théâtre, occuper simultanément une place au parterre, une autre dans les loges, une troisième vers les combles ? Non, à moins d' avoir trois corps, comme Géryon, ou d' exister au même moment en différents lieux, comme on le raconte du magicien Apollonius. Nul n' a droit qu' à ce qui lui suffit, d' après Cicéron : telle est l' interprétation fidèle de son fameux axiome, suum quidque cujusque sit, à chacun ce qui lui appartient, axiome que l' on a si étrangement appliqué. Ce qui appartient à chacun n' est pas ce que chacun peut posséder, mais ce que chacun a droit de posséder. Or, qu' avons-nous droit de posséder ? Ce qui suffit à notre travail et à notre consommation ; la comparaison que Cicéron fait de la terre à un théâtre le prouve. Après cela, que chacun s' arrange dans sa place à son gré, qu' il l' embellisse et l' améliore, s' il peut, il lui est permis : mais que son activité ne dépasse jamais la limite qui le sépare d' autrui. La doctrine de Cicéron conclut droit à l' égalité ; car l' occupation étant une pure tolérance, si la tolérance est mutuelle, et elle ne peut pas ne pas l' être, les possessions sont égales. Grotius se lance dans l' histoire ; mais d' abord, quelle façon de raisonner que de chercher l' origine d' un droit qu' on dit naturel ailleurs que dans la nature ? C' est assez la méthode des anciens : le fait existe, donc il est nécessaire, donc il est juste, donc ses antécédents sont justes aussi. Toutefois, voyons. " dans l' origine, toutes choses étaient communes et indivises ; elles étaient le patrimoine de tous... " n' allons pas plus loin : Grotius nous racontait comment cette communauté primitive finit par l' ambition et la cupidité, comment


(p. 167) à l' âge d' or succéda l' âge de fer, etc. En sorte que la propriété aurait sa source d' abord dans la guerre et la conquête, puis dans des traités et des contrats. Mais, ou ces traités et ces contrats ont fait les parts égales, conformément à la communauté originelle, seule règle de distribution que les premiers hommes pussent connaître, seule forme de justice qu' ils pussent concevoir ; et alors la question d' origine se représente, comment, un peu plus tard, l' égalité a-t-elle disparu ? Ou bien ces traités et ces contrats furent imposés par la force et reçus par la faiblesse, et dans ce cas ils sont nuls, le consentement tacite de la postérité ne les valide point, et nous vivons dans un état permanent d' iniquité et de fraude. On ne concevra jamais pourquoi l' égalité des conditions ayant été d' abord dans la nature, elle serait devenue par la suite un état hors nature. Comment se serait effectuée une telle dépravation ? Les instincts dans les animaux sont inaltérables aussi bien que les distinctions des espèces ; supposer dans la société humaine une égalité naturelle primitive, c' est admettre implicitement que l' inégalité actuelle est une dérogation faite à la nature de cette société, ce qui est inexplicable aux défenseurs de la propriété. Mais j' en conclus, moi, que si la providence a placé les premiers humains dans une condition égale, c' était une indication qu' elle leur donnait elle-même, un modèle qu' elle voulait qu' ils réalisassent sur d' autres dimensions, comme on voit qu' ils ont développé et exprimé sous toutes les formes le sentiment religieux qu' elle avait mis dans leur âme. L' homme n' a qu' une nature, constante et inaltérable : il la suit d' instinct, il s' en écarte par réflexion, il y revient par raison ; qui oserait dire que nous ne sommes pas sur ce retour ? Selon Grotius, l' homme est sorti de l' égalité ; selon moi, l' homme rentrera dans l' égalité. Comment en est-il sorti ? Comment y rentrera-t-il ? Nous le chercherons plus tard. Reid, traduction de M Jouffroy, tome vi, p 363 : le droit de propriété n' est point naturel, mais acquis ; il ne dérive point de la constitution de l' homme, mais de ses actes. Les jurisconsultes en ont expliqué l' origine d' une manière satisfaisante pour tout homme de bon sens... etc.


( p. 168) conséquences de la doctrine de Reid. 1. Pour que la partie que chacun peut s' approprier ne fasse tort à personne, il faut qu' elle soit égale au quotient de la somme des biens à partager, divisée par le nombre des copartageants ; 2. Le nombre des places devant être toujours égal à celui des spectateurs, ils ne se peut qu' un seul spectateur occupe deux places, qu' un même acteur joue plusieurs rôles ; 3. à mesure qu' un spectateur entre ou sort, les places se resserrent ou s' étendent pour tout le monde dans la même proportion : car, dit Reid, le droit de propriété n' est point naturel, mais acquis ; par conséquent il n' y a rien d' absolu, par conséquent la prise de possession qui le constitue étant un fait contingent, elle ne peut communiquer à ce droit l' invariabilité qu' elle n' a pas. C' est ce que le professeur d' édimbourg semble avoir compris lorsqu' il ajoute : " le droit de vivre implique le droit de s' en procurer les moyens, et la même règle de justice qui veut que la vie de l' innocent soit respectée, veut aussi qu' on ne lui ravisse pas les moyens de la conserver : ces deux choses sont également sacrées... mettre obstacle au travail d' autrui, c' est commettre envers lui une injustice de la même nature que de le charger de fers ou de le jeter dans une prison ; le résultat est de la même espèce et provoque le même ressentiment. " ainsi, le chef de l' école écossaise, sans aucune considération pour les inégalités de talent ou d' industrie, pose à priori l' égalité des moyens de travail, abandonnant ensuite aux mains de chaque travailleur le soin de son bien-être individuel, d' après l' éternel axiome : qui bien fera, bien trouvera. ce qui a manqué au philosophe Reid, ce n' est pas la connaissance du principe, c' est le courage d' en suivre les conséquences. Si le droit de vivre est égal, le droit de travailler est égal, et le droit d' occuper encore égal. Des insulaires



( p. 169) pourraient-ils, sans crime, sous prétexte de propriété, repousser avec des crocs de malheureux naufragés qui tenteraient d' aborder sur leur côte ? L' idée seule d' une pareille barbarie révolte l' imagination. Le propriétaire, comme un Robinson dans son île, écarte à coups de pique et de fusil le prolétaire que la vague de la civilisation submerge, et qui cherche à se prendre aux rochers de la propriété. Donnez-moi du travail, crie celui-ci de toute sa force au propriétaire ; ne me repoussez pas, je travaillerai pour le prix que vous voudrez. -je n' ai que faire de tes services, répond le propriétaire en présentant le bout de sa pique ou le canon de son fusil. -diminuez au moins mon loyer. -j' ai besoin de mes revenus pour vivre. -comment pourrai-je vous payer, si je ne travaille pas ? -c' est ton affaire. Alors l' infortuné prolétaire se laisse emporter au torrent, ou, s' il essaie de pénétrer dans la propriété, le propriétaire le couche en joue et le tue. Nous venons d' entendre un spiritualiste, nous interrogerons maintenant un matérialiste, puis un éclectique ; et, le cercle de la philosophie parcouru, nous nous adresserons à la jurisprudence. Selon Destutt De Tracy, la propriété est une nécessité de notre nature. Que cette nécessité entraîne de fâcheuses conséquences, il faudrait être aveugle pour le nier ; mais ces conséquences sont un mal inévitable qui ne prouve rien contre le principe : en sorte qu' il est aussi peu raisonnable de se révolter contre la propriété à cause des abus qui en dérivent, que de se plaindre de la vie, parce que son résultat le plus certain est la mort. Cette brutale et impitoyable philosophie promet du moins une logique franche et rigoureuse : voyons si cette promesse sera remplie. " on a instruit solennellement le procès de la propriété..., comme s' il dépendait de nous de faire qu' il y eût ou qu' il n' y eût pas de propriétés en ce monde... il semble, à entendre certains philosophes et législateurs, qu' à un instant précis on a imaginé spontanément et sans cause de dire tien et mien, et que l' on aurait pu et même dû s' en dispenser. Mais le tien et le mien n' ont jamais été inventés. " philosophe toi-même, tu es par trop réaliste. tien et mien ne marquent pas nécessairement l' identification, comme quand je dis ta philosophie, et mon égalité : car ta philosophie, c' est toi philosophant : et mon égalité, c' est moi professant l' égalité. tien et mien indiquent plus souvent le rapport : ton pays, ta paroisse, ton tailleur, ta laitière, ma chambre à l' hôtel, ma place au spectacle, ma compagnie et mon bataillon dans la garde nationale. Dans le premier sens, on peut dire mon travail, mon talent, ma vertu, quelquefois,


(p. 170) jamais ma grandeur ni ma majesté : et dans le second sens seulement mon champ, ma maison, ma vigne, mes capitaux, absolument comme un commis de banquier dit, ma caisse. En un mot, tien et mien sont signes et expressions de droits personnels, mais égaux ; appliqués aux choses hors de nous, ils indiquent possession, fonction, usage et non pas propriété. On ne croirait jamais, si je ne le prouvais par les textes les plus formels, que toute la théorie de notre auteur est fondée sur cette pitoyable équivoque. " antérieurement à toute convention, les hommes sont, non pas précisément, comme le dit Hobbes, dans un état d' hostilité, mais d' étrangeté. dans cet état, il n' y a pas proprement de juste et d' injuste ; les droits de l' un ne font rien aux droits de l' autre. Tous ont chacun autant de droits que de besoins, et le devoir général de satisfaire ces besoins sans aucune considération étrangère. " acceptons ce système, vrai ou faux, il n' importe : Destutt De Tracy n' échappera pas à l' égalité. D' après cette hypothèse, les hommes tant qu' ils sont dans l' état d' étrangeté, ne se doivent rien ; ils ont tous le droit de satisfaire leurs besoins sans s' inquiéter de ceux des autres, par conséquent le droit d' exercer leur puissance sur la nature, chacun selon l' étendue de ses forces et de ses facultés. De là, par une conséquence nécessaire, la plus grande inégalité de biens entre les personnes. L' inégalité des conditions est donc ici le caractère propre de l' étrangeté ou de la sauvagerie : c' est précisément l' inverse du système de Rousseau. Poursuivons : " il ne commence à y avoir de restrictions à ces droits et à ce devoir, qu' au moment où il s' établit des conventions tacites ou formelles. Là seulement est la naissance de la justice et de l' injustice, c' est-à-dire de la balance entre les droits de l' un et les droits de l' autre, qui nécessairement étaient égaux jusqu' à cet instant. " entendons-nous : les droits étaient égaux, cela signifie que chacun avait le droit de satisfaire ses besoins sans aucune considération pour les besoins d' autrui ; en d' autres termes, que tous avaient également le droit de se nuire, qu' il n' y avait d' autre droit que la ruse ou la force. On se nuit, du reste, non seulement par la guerre et le pillage, mais encore par l' anticipation et l' appropriation. Or, ce fut pour abolir ce droit égal d' employer la force et la ruse, ce droit égal de se faire du mal, source unique de l' inégalité


(p. 171) des biens et des maux, que l' on commença à faire des conventions tacites ou formelles, et que l' on établit une balance : donc ces conventions et cette balance avaient pour objet d' assurer à tous égalité de bien-être ; donc, par la loi des contraires, si l' étrangeté est le principe de l' inégalité, la société a pour résultat nécessaire l' égalité. La balance sociale est l' égalisation du fort et du faible ; car, tant qu' ils ne sont pas égaux, ils sont étrangers ; ils ne forment point une alliance, ils demeurent ennemis. Donc, si l' inégalité des conditions est un mal nécessaire, c' est dans l' étrangeté, puisque société et inégalité impliquent contradiction ; donc, si l' homme est fait pour la société, il est fait pour l' égalité : la rigueur de cette conséquence est invincible. Cela étant, comment se fait-il que, depuis l' établissement de la balance, l' inégalité augmente sans cesse ? Comment le règne de la justice est-il toujours celui de l' étrangeté ? Que répond Destutt De Tracy ? " besoins et moyens, droits et devoirs, dérivent de la faculté de vouloir. Si l' homme ne voulait rien, il n' aurait rien de tout cela. Mais avoir des besoins et des moyens, des droits et des devoirs, c' est avoir, c' est posséder quelque chose. Ce sont là autant d' espèces de propriétés, à prendre le mot dans sa plus grande généralité : ce sont des choses qui nous appartiennent. " équivoque indigne, que le besoin de généraliser ne justifie pas. Le mot de propriété a deux sens : 1) il désigne la qualité par laquelle une chose est ce qu' elle est, la vertu qui lui est propre, qui la distingue spécialement : c' est en ce sens que l' on dit, les propriétés du triangle ou des nombres, la propriété de l' aimant, etc. 2) il explique le droit dominal d' un être intelligent et libre sur une chose ; c' est en ce sens que le prennent les jurisconsultes. Ainsi, dans cette phrase : le fer acquiert la propriété de l' aimant, le mot propriété ne réveille pas la même idée que dans cette autre phrase : j' ai acquis la propriété de cet aimant. dire à un malheureux qu' il a des propriétés parce qu' il a des bras et des jambes ; que la faim qui le presse et la faculté de coucher en plein air sont des propriétés, c' est jouer sur les mots et joindre la dérision à l' inhumanité. " l' idée de propriété ne peut être fondée que sur l' idée de personnalité. Dès que naît l' idée de propriété, elle naît dans toute sa plénitude nécessairement et inévitablement. Dès qu' un individu connaît son moi, sa personne morale, sa capacité de jouir, souffrir, agir, nécessairement il voit aussi que ce moi est propriétaire exclusif du corps qu' il anime, des organes, de leurs forces et facultés, etc... il fallait


( p. 172) bien qu' il y eût une propriété naturelle et nécessaire, puisqu' il en existe d' artificielles et conventionnelles : car il ne peut y avoir rien dans l' art qui n' ait son principe dans la nature. " admirons la bonne foi et la raison des philosophes. L' homme a des propriétés, c' est-à-dire, dans la première acception du terme, des facultés ; il en a la propriété, c' est-à-dire, dans la seconde acception, le domaine : il a donc la propriété de la propriété d' être propriétaire. Combien je rougirais de relever de telles niaiseries, si je ne considérais ici que l' autorité de Destutt De Tracy ! Mais cette puérile confusion a été le fait du genre humain tout entier, à l' origine des sociétés et des langues, lorsque, avec les premières idées et les premiers mots, naquirent la métaphysique et la dialectique. Tout ce que l' homme put appeler mien fut dans son esprit identifié à sa personne ; il le considéra comme sa propriété, son bien, une partie de lui-même, un membre de son corps, une faculté de son âme. La possession des choses fut assimilée à la propriété des avantages du corps et de l' esprit ; imitation de la nature par l' art, comme dit si élégamment Destutt De Tracy. Mais comment cet idéologue si subtil n' a-t-il pas remarqué que l' homme n' est pas même propriétaire de ses facultés ? L' homme a des puissances, des vertus, des capacités ; elles lui ont été confiées par la nature pour vivre, connaître, aimer ; il n' en a pas le domaine absolu, il n' en est que l' usufruitier ; et cet usufruit, il ne peut l' exercer qu' en se conformant aux prescriptions de la nature. S' il était maître souverain de ses facultés, il s' empêcherait d' avoir faim et froid ; il mangerait sans mesure et marcherait dans les flammes ; il soulèverait des montagnes, ferait cent lieues en une minute, guérirait sans remède et par la seule force de sa volonté, et se ferait immortel. Il dirait : je veux produire, et ses ouvrages, égaux à son idéal, seraient parfaits ; il dirait : je veux savoir, et il saurait ; j' aime, et il jouirait. Quoi donc ! L' homme n' est point maître de lui-même, et il le serait de ce qui n' est pas à lui ! Qu' il use des choses de la nature, puisqu' il ne vit qu' à la condition d' en user : mais qu' il perde ses prétentions de propriétaire, et qu' il se souvienne que ce nom ne lui est donné que par métaphore. En résumé : Destutt De Tracy confond, sous une expression commune, les biens extérieurs de la nature et de l' art, et les puissances ou facultés de l' homme, appelant les uns et les autres propriétés ; et c' est à la faveur de cette équivoque qu' il espère établir d' une manière inébranlable le droit de propriété. Mais parmi toutes ces propriétés les unes


( p. 173) sont innées, comme la mémoire, l' imagination, la force, la beauté, les autres acquises, comme les champs, les eaux, les forêts. Dans l' état de nature ou d' étrangeté, les hommes les plus adroits et les plus forts, c' est-à-dire les mieux avantagés du côté des propriétés innées, ont le plus de chances d' obtenir exclusivement les propriétés acquises : or, c' est pour prévenir cet envahissement et la guerre qui en est la suite, que l' on a inventé une balance, une justice ; que l' on a fait des conventions tacites ou formelles : c' est donc pour corriger, autant que possible, l' inégalité des propriétés innées par l' égalité des propriétés acquises. Tant que le partage n' est pas égal, les copartageants restent ennemis, et les conventions sont à recommencer. Ainsi, d' une part, étrangeté, inégalité, antagonisme, guerre, pillage, massacre, de l' autre, société, égalité, fraternité, paix et amour : choisissons. M Joseph Dutens, physicien, ingénieur, géomètre, mais très peu légiste et point du tout philosophe, est auteur d' une philosophie de l' économie politique, dans laquelle il a cru devoir rompre des lances en l' honneur de la propriété. Sa métaphysique paraît empruntée de Destutt De Tracy. Il commence par cette définition de la propriété, digne de Sganarelle : " la propriété est le droit par lequel une chose appartient en propre à quelqu' un. " traduction littérale : la propriété, c' est le droit de propriété. Après quelques entortillages sur la volonté, la liberté, la personnalité ; après avoir distingué des propriétés immatérielles naturelles et des propriétés matérielles naturelles, ce qui revient aux propriétés innées et acquises de Destutt De Tracy, M Joseph Dutens conclut par ces deux propositions générales : 1) la propriété est dans tout homme un droit naturel et inaliénable ; 2) l' inégalité des propriétés est un résultat nécessaire de la nature ; lesquelles propositions se convertissent en cette autre plus simple : tous les hommes ont un droit égal de propriété inégale. Il reproche à M De Sismondi d' avoir écrit que la propriété territoriale n' a point d' autre fondement que la loi et les conventions ; et il dit lui-même, parlant du respect du peuple pour la propriété, que " son bon sens lui révèle la nature du contrat primitif passé entre la société et les propriétaires. " il confond la propriété avec la possession, la communauté avec l' égalité, le juste avec le naturel avec le possible : tantôt il prend ces différentes idées pour équivalentes,


(p174) tantôt il semble les distinguer, à telle enseigne que ce serait un travail infiniment moindre de le réfuter que de le comprendre. Attiré d' abord par le titre du livre, philosophie de l' économie politique, je n' ai trouvé, parmi les ténèbres de l' auteur, que des idées vulgaires ; c' est pourquoi je n' en parlerai pas. M Cousin, en sa philosophie morale, page 15, nous enseigne que toute morale, toute loi, tout droit nous sont données dans ce précepte : être libre, reste libre ! Bravo ! Maître ; je veux rester libre, si je puis. Il continue : " notre principe est vrai ; il est bon, il est social : ne craignons pas d' en déduire toutes les conséquences. " 1) si la personne humaine est sainte, elle l' est dans toute sa nature, et particulièrement dans ses actes intérieurs, dans ses sentiments, dans ses pensées, dans ses déterminations volontaires. De là le respect dû à la philosophie, à la religion, aux arts, à l' industrie, au commerce, à toutes les productions de la liberté. Je dis respect et non pas simplement tolérance ; car on ne tolère pas le droit, on le respecte. " je m' incline devant la philosophie. 2) ma liberté, qui est sainte, a besoin, pour agir au dehors, d' un instrument qu' on appelle le corps : le corps participe donc à la sainteté de la liberté ; il est donc inviolable lui-même. de là le principe de la liberté individuelle. 3) ma liberté, pour agir au dehors, a besoin, soit d' un théâtre, soit d' une matière, en d' autres termes d' une propriété ou d' une chose. Cette chose ou cette propriété participent donc naturellement à l' inviolabilité de ma personne. etc.


(p175) en définitive, pour devenir propriétaire, selon M Cousin, il faut prendre possession par l' occupation et le travail : j' ajoute qu' il faut venir encore à temps, car si les premiers occupants ont tout occupé, qu' est-ce que les derniers venus occuperont ? Que deviendront ces libertés, ayant instrument pour agir au dehors, mais de matière point ? Faudra-t-il qu' elles s' entre-dévorent ? Terrible extrémité, que la prudence philosophique n' a pas daigné prévoir, parce que les grands génies négligent les petites choses. Remarquons aussi que M Cousin refuse à l' occupation et au travail, pris séparément, la vertu de produire le droit de propriété, et qu' il le fait naître de tous deux réunis comme d' un mariage. C' est là un de ces tours d' éclectisme familiers à M Cousin, et dont plus que personne il devait s' abstenir. Au lieu de procéder par voie d' analyse, de comparaison, d' élimination et de réduction, seul moyen de découvrir la vérité à travers les formes de la pensée et les fantaisies de l' opinion, il fait de tous les systèmes un amalgame, puis donnant à la fois tort et raison à chacun, il dit : voilà la vérité. Mais j' ai annoncé que je ne réfuterais pas, que je ferais sortir au contraire de toutes les hypothèses imaginées en faveur de la propriété le principe d' égalité qui la tue. J' ai dit qu' en cela seul consisterait toute mon argumentation : montrer au fond de tous les raisonnements cette inévitable majeure, l' égalité, comme j' espère montrer un jour le principe de propriété infectant, dans leurs éléments, les sciences de l' économie, du droit et du gouvernement, et les faussant dans leur route. Eh bien ! N' est-il pas vrai, au point de vue de M Cousin, que si la liberté de l' homme est sainte, elle est sainte au même titre dans tous les individus ; que si elle a besoin d' une propriété pour agir au dehors, c' est-à-dire pour vivre, cette appropriation d' une matière est d' une égale nécessité pour tous ; que si je veux être respecté dans mon droit d' appropriation, il faut que je respecte les autres dans le


 


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Dernière modification : 16-mai-1999