Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)


Qu’est-ce que la propriété ?

nouv. éd. publ. avec des notes et des documents inédits sous la dir. de C. Bouglé et H. Moysset Page 119 à 125


(p.  119) La lettre qu' on va lire servait de préface à la première édition de ce mémoire. à messieurs les membres de l' académie de Besançon. Paris, ce 30 juin 1840. " messieurs, dans votre délibération du 9 mai 1833, concernant la pension triennale fondée par Madame Suard, vous exprimâtes le désir suivant : l' académie invite le titulaire à lui adresser tous les ans, dans la première quinzaine de juillet, un exposé succinct et raisonné des études diverses qu' il a faites pendant l' année qui vient de s' écouler. Je viens, messieurs, m' acquitter de ce devoir. Lorsque je sollicitai vos suffrages, j' exprimai hautement l' intention où j' étais de diriger mes études vers les moyens d' améliorer la condition physique, morale et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. cette pensée, tout étrangère qu' elle pût paraître à l' objet de ma candidature, vous l' accueillîtes favorablement ; et, par la distinction précieuse dont il vous plut de m' honorer, vous me fîtes de cet engagement solennel une obligation inviolable et sacrée. Je connus dès lors à quelle digne et honorable compagnie j' avais affaire : mon estime pour ses lumières, ma reconnaissance pour ses bienfaits, mon zèle pour sa gloire, furent sans bornes. Convaincu d' abord que, pour sortir de la route battue des opinions et des systèmes, il fallait porter dans l' étude de l' homme et de la société des habitudes scientifiques et une


(p. 120) méthode rigoureuse, je consacrai une année à la philologie et à la grammaire ; la linguistique, ou l' histoire naturelle de la parole, étant de toutes les sciences celle qui répondait le mieux au caractère de mon esprit, me semblait le plus en rapport avec les recherches que je voulais entreprendre. Un mémoire, composé dans ce temps sur l' une des plus intéressantes questions de la grammaire comparée, vint, sinon révéler un succès éclatant, du moins attester la solidité de mes travaux. Depuis ce moment, la métaphysique et la morale ont été mon unique occupation ; l' expérience que j' ai faite que ces sciences, encore mal déterminées dans leur objet et mal circonscrites, sont, comme les sciences naturelles, susceptibles de démonstration et de certitude, a déjà récompensé mes efforts. Mais, messieurs, de tous les maîtres que j' ai suivis, c' est à vous que je dois le plus. Vos concours, vos programmes, vos indications, d' accord avec mes voeux secrets et mes espérances les plus chères, n' ont cessé de m' éclairer et de me montrer le chemin ; ce mémoire sur la propriété est l' enfant de vos pensées. En 1838, l' académie de Besançon proposa la question suivante : à quelles causes faut-il attribuer le nombre toujours croissant des suicides, et quels sont les moyens propres à arrêter les effets de cette contagion morale ? c' était, en termes moins généraux, demander quelle est la cause du mal social, et quel en est le remède. Vous-mêmes le reconnûtes, messieurs, lorsque votre commission déclara que les concurrents avaient parfaitement énuméré les causes immédiates et particulières du suicide, ainsi que les moyens de prévenir chacune d' elles ; mais que de cette énumération, faite avec plus ou moins de talent, aucun enseignement positif n' était résulté, ni sur la cause première du mal, ni sur le remède. En 1839, votre programme, toujours piquant et varié dans son expression académique, devint plus précis. Le concours de 1838 avait signalé comme causes, ou pour mieux dire comme signes diagnostiques du malaise social, l' oubli des principes religieux et moraux, l' ambition des richesses,


(p. 121) la fureur des jouissances, les agitations politiques ; toutes ces données furent par vous réunies en une seule proposition : de l' utilité de la célébration du dimanche, sous les rapports de l' hygiène, de la morale, des relations de famille et de cité. sous un langage chrétien vous demandiez, messieurs, quel est le vrai système de la société. Un concurrent osa soutenir et crut avoir prouvé que l' institution d' un repos hebdomadaire est nécessairement liée à un système politique dont l' égalité des conditions fait la base ; que, sans l' égalité, cette institution est une anomalie, une impossibilité ; que l' égalité seule peut faire refleurir cette antique et mystérieuse fériation du septième jour. Ce discours n' obtint pas votre approbation, parce que, sans nier la connexité remarquée par le concurrent, vous jugeâtes, et avec raison, messieurs, que le principe de l' égalité des conditions n' étant pas lui-même démontré, les idées de l' auteur ne sortaient pas de la sphère des hypothèses. Enfin, messieurs, ce principe fondamental de l' égalité, vous venez de le mettre au concours dans les termes suivants : des conséquences économiques et morales qu' a eues jusqu' à présent en France, et que semble devoir y produire dans l' avenir, la loi sur le partage égal des biens entre les enfants. à moins de se renfermer dans des lieux communs sans grandeur et sans portée, voici, ce me semble, comment votre question doit être entendue : si la loi a pu rendre le droit d' hérédité commun à tous les enfants d' un même père, ne peut-elle pas le rendre égal pour tous ses petits-enfants et arrière-petits-enfants ? Si la loi ne reconnaît plus de cadets dans la famille, ne peut-elle pas, par le droit d' hérédité, faire qu' il n' y en ait plus dans la race, dans la tribu, dans la nation ? L' égalité peut-elle, par le droit de succession, être conservée entre des citoyens, aussi bien qu' entre des cousins et des frères ? En un mot, le principe de succession peut-il devenir un principe d' égalité ? En résumant toutes ces données sous une expression générale : qu' est-ce que le principe de l' hérédité ? Quels sont les fondements de l' inégalité ? Qu' est-ce que la propriété ? Tel est, messieurs, l' objet du mémoire que je vous adresse aujourd' hui.


( P. 122) Si j' ai bien saisi l' objet de votre pensée, si je mets en lumière une vérité incontestable, mais, par des causes que j' ose dire avoir expliquées, longtemps méconnue ; si, par une méthode d' investigation infaillible, j' établis le dogme de l' égalité des conditions ; si je détermine le principe du droit civil, l' essence du juste et la forme de la société ; si j' anéantis pour jamais la propriété ; c' est à vous, messieurs, qu' en revient toute la gloire, c' est à votre secours et à vos inspirations que je le dois. La pensée de ce travail est l' application de la méthode aux problèmes de la philosophie ; toute autre intention m' est étrangère et même injurieuse. J' ai parlé avec une médiocre estime de la jurisprudence ; j' en avais le droit, mais je serais injuste si je ne séparais pas de cette prétendue science les hommes qui la cultivent. Voués à des études pénibles et austères, dignes à tous égards de l' estime de leurs concitoyens par le savoir et l' éloquence, nos jurisconsultes ne méritent qu' un reproche, celui d' une excessive déférence à des lois arbitraires. J' ai poursuivi d' une critique impitoyable les économistes ; pour ceux-ci, je confesse qu' en général je ne les aime pas. La morgue et l' inanité de leurs écrits, leur impertinent orgueil et leurs inqualifiables bévues m' ont révolté. Quiconque les connaissant leur pardonne, les lise. J' ai exprimé sur l' église chrétienne enseignante un blâme sévère ; je le devais. Ce blâme résulte des faits que je démontre : pourquoi l' église a-t-elle statué sur ce qu' elle n' entendait pas ? L' église a erré dans le dogme et dans la morale ; l' évidence physique et mathématique dépose contre elle. Ce peut être une faute à moi de le dire ; mais à coup sûr c' est un malheur pour la chrétienté que cela soit vrai. Pour restaurer la religion, messieurs, il faut condamner l' église. Peut-être regretterez-vous, messieurs, qu' en donnant tous mes soins à la méthode et à l' évidence, j' aie trop négligé la forme et le style ; j' eusse inutilement essayé de faire mieux. L' espérance et la foi littéraires me manquent. Le dix-neuvième siècle est à mes yeux une ère génésiaque, dans laquelle des principes nouveaux s' élaborent, mais où rien de ce qui s' écrit ne durera. Telle est même, selon moi, la raison pour laquelle, avec tant d' hommes de talent, la France actuelle ne compte pas un grand écrivain. Dans une société


(p. 123) comme la nôtre, rechercher la gloire littéraire me semble un anachronisme. à quoi bon faire parler une vieille sibylle, quand une muse est à la veille de naître ? Déplorables acteurs d' une tragédie qui touche à sa fin, ce que nous avons de mieux à faire est d' en précipiter la catastrophe. Le plus méritant parmi nous est celui qui s' acquitte le mieux de ce rôle ; eh bien ! Je n' aspire plus à ce triste succès. Pourquoi ne l' avouerais-je pas, messieurs ? J' ai ambitionné vos suffrages et recherché le titre de votre pensionnaire en haine de tout ce qui existe et avec des projets de destruction ; j' achèverai ce cours d' étude dans un esprit de philosophie calme et résignée. L' intelligence de la vérité m' a rendu plus de sang-froid que le sentiment de l' oppression ne m' avait donné de colère ; et le fruit le plus précieux que je voulusse recueillir de ce mémoire serait d' inspirer à mes lecteurs cette tranquillité d' âme que donne la claire perception du mal et de sa cause, et qui est bien plus près de la force que la passion et l' enthousiasme. Ma haine du privilège et de l' autorité de l' homme fut sans mesure ; peut-être eus-je quelquefois le tort de confondre dans mon indignation les personnes et les choses ; à présent je ne sais plus que mépriser et plaindre ; pour cesser de haïr, il m' a suffi de connaître. à vous maintenant, messieurs, qui avez pour cela mission et caractère de proclamer la vérité, à vous d' instruire le peuple, et de lui apprendre ce qu' il doit espérer et craindre. Le peuple, incapable encore de juger sainement ce qui lui convient, applaudit également aux idées les plus opposées, dès qu' il entrevoit qu' on le flatte : il en est pour lui des lois de la pensée comme des bornes du possible ; il ne distingue pas mieux aujourd' hui un savant d' un sophiste, qu' il ne séparait autrefois un physicien d' un sorcier. " léger à croire, " recueillir et ramasser toutes nouvelles, tenant " tous rapports pour véritables et asseurez, avec " un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l' assemble " comme les mouches au son du bassin " .


(p. 124) Puissiez-vous, messieurs, vouloir l' égalité comme je la veux moi-même ; puissiez-vous, pour l' éternel bonheur de notre patrie, en devenir les propagateurs et les hérauts ; puissé-je être le dernier de vos pensionnaires ! C' est de tous les voeux que je puis former le plus digne de vous, messieurs, et le plus honorable pour moi. Je suis avec le plus profond respect et la reconnaissance la plus vive, votre pensionnaire, P-J Proudhon. " deux mois après la réception de cette lettre, l' académie, dans sa délibération du 24 août, répondit à l' adresse de son pensionnaire par une note dont je vais rapporter le texte : " un membre appelle l' attention de l' académie sur une brochure publiée au mois de juin dernier par le titulaire de la pension Suard, sous ce titre : qu' est-ce que la propriété ? et dédiée par l' auteur à l' académie. Il est d' avis que la compagnie doit à la justice, à l' exemple et à sa propre dignité, de repousser par un désaveu public la responsabilité des doctrines antisociales que renferme cette production... etc. " après cet arrêt burlesque, que ses auteurs ont cru rendre énergique en lui donnant la forme d' un démenti, je n' ai plus qu' à prier le lecteur de ne pas mesurer l' intelligence de mes compatriotes à celle de notre académie. Tandis que mes patrons ès-sciences sociales et politiques fulminaient l' anathème contre ma brochure, un homme étranger à la Franche-Comté, qui ne me connaissait pas, qui même pouvait se croire personnellement atteint par la critique trop vive que j' avais faite des économistes, un publiciste aussi savant que modeste, aimé du peuple dont il ressent toutes les douleurs, honoré du pouvoir qu' il s' efforce


( p.125) d' éclairer sans le flatter ni l' avilir, M Blanqui, membre de l' institut, professeur d' économie politique, partisan de la propriété, prenait ma défense devant ses confrères et devant le ministre, et me sauvait des coups d' une justice toujours aveugle, parce qu' elle est toujours ignorante. J' ai cru que le lecteur verrait avec plaisir la lettre que M Blanqui m' a fait l' honneur de m' écrire lors de la publication de mon second mémoire, lettre aussi honorable pour son auteur que flatteuse pour celui qui en est l' objet. " monsieur, je m' empresse de vous remercier de l' envoi que vous avez bien voulu me faire de votre second mémoire sur la propriété. Je l' ai lu avec tout l' intérêt que m' inspirait naturellement la connaissance du premier. Je suis bien aise que vous ayez un peu modifié la rudesse de forme qui donnait à un travail de cette gravité les allures et l' apparence d' un pamphlet ; car vous m' avez bien fait peur, monsieur, et il n' a fallu rien moins que votre talent pour me rassurer sur vos intentions... etc. "



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